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A la fin de chaque mois, l’annonce des chiffres du chômage est devenue un rituel, un marqueur de la vie politique.

Ce 25 juillet n’échappe pas à la règle. La pièce de théâtre est rôdée. En effet, le soir de l’annonce ressemble, en quelque sorte, à une pièce de théâtre dans laquelle tous les acteurs connaissent parfaitement leur rôle. 2 scénarios existent : Un, lorsque le chômage augmente; l’autre, quand le chômage baisse. Dans le premier, les gouvernants (quel qu’ils soient) expliquent que les mesures prises ne peuvent se faire sentir que dans la durée, et les opposants ne voient dans cette hausse que l’inefficacité des gouvernants. Dans le second scénario, les gouvernants se félicitent des mesures prises qui mettent enfin un terme à la hausse du chômage, et les opposants répondent que ce n’est pas le gouvernement qui crée des emplois mais les entreprises.

Dans les 2 scénarios, les acteurs, et les commentateurs de la pièce, sont peu préoccupés des chômeurs eux-mêmes. Du moins ils n’en parlent pas ou très peu. Ils parlent de chiffres, de mesures, d’entreprises, d’économie, de courbes, de catégories de chntômeurs (les jeunes, les séniors…). Les mois passent et les discours ne changent pas.

Sans bien sûr minimiser ce que représente le chômage, comme source de difficultés pour ceux qui le vivent (cela d’ailleurs ne se mesure pas à coup de statistiques), je ne peux me résoudre à considérer que le taux de chômage soit devenu le marqueur déterminant de la vie politique.

Si la fonction centrale du politique est de de créer et de maintenir en permanence les conditions pour que nous puissions vivre ensemble pour que nous puissions « faire société », admettons que le taux de chômage ne peut pas être à lui seul, l’indicateur qui nous renseigne sur notre capacité collective à faire société. Les indicateurs mesurant les inégalités ou la pauvreté nous renseignent au moins autant sur l’état de notre vie en société.

Après-guerre jusqu’aux milieux des années 70, le taux de chômage est probablement un indicateur de synthèse très pertinent pour mesurer la performance économique et la performance sociale de nos sociétés. Il donne à voir une photographie des conditions de vie et d’intégration sociale de la population :

  • Avoir un emploi signifie globalement avoir un travail à temps plein et en contrat à durée indéterminée.
  • Le travail permet d’avoir les moyens de subvenir à ses besoins en même qu’il alimente notre protection sociale. Le tout faisant système, est un puissant levier de lutte contre les inégalités.
  • Le taux de pauvreté est, certes, élevé, mais il touche d’avantage les retraités que les autres catégories de la population. Et ce taux est en décroissance du fait des effets des systèmes de protection sociale.

Dans ce contexte le taux de chômage était un indicateur qui donnait à voir un état de la situation sociale, relativement conforme à la réalité, même si les évènements de 68 sont tout de même venus montrer la fragilité de ce type d’indicateurs pour appréhender la situation sociale au-delà d’une situation objective économique donnée.

Quand la crise apparait après le premier choc pétrolier au milieu des années 70, le taux de chômage est surveillé de près par les responsables politiques. Il devient progressivement un marqueur et un guide pour l’action des gouvernants, modifiant ainsi profondément l’action politique, en déplaçant celle-ci essentiellement sur le terrain économique.

Ce décentrage de l’action politique n’est pas étonnant dans le contexte. A partir du milieu des années 70, sous l’effet de plusieurs éléments qui se conjuguent, les questions économiques vont envahir l’espace social et politique : Choc pétrolier, internationalisation des économies, développement des NTIC, financiarisation de l’économie,... Nous allons alors, assister à plusieurs phénomènes.

Sur le terrain de l’emploi, nous connaissons un développement de contrats de travail d’un nouveau type, avec l’explosion du travail temporaire et des contrats à durée déterminée. Nous voyons émerger des contrats spécifiques de plus en plus nombreux pour les différentes populations éloignés de l’emploi. Et les salariés les moins qualifiés connaissent une stagnation dans leurs évolutions de carrière.

Les NTIC vont avoir des impacts d’une ampleur considérable sur les emplois, en en supprimant par milliers, en en créant des milliers d’autres et en en transformant autant.

Sur le terrain de la cohésion sociale cette période est marquée par un développement des inégalités d’une part et une forte augmentation de la pauvreté qui se caractérise par un triple phénomène

Depuis le milieu des années 2000, le taux de pauvreté a cessé de baisser. Il connait depuis cette date une progression. « Le nombre de personnes en situation de pauvreté monétaire a augmenté à partir du milieu des années 2000. Mais cette hausse s’est nettement accélérée depuis 2008 pour toucher plus de 8,7 millions de personnes en 2012 (soit 14,3 % de la population). Ceci témoigne d’un élargissement de la pauvreté à des publics jusqu’alors épargnés. Le nombre d’allocataires des minima sociaux a également suivi une pente ascendante pour toucher 2,8 millions de personnes d’âge actif, fin 2012 »[1].

Mais paradoxalement, le taux de chômage continu à être l’indicateur le plus regarder par tous les responsables politiques. Il s’impose comme l’indicateur majeur pour guider l’action politique. François Hollande en fait même le marqueur de son Mandat.

Il y a là une interrogation pour moi. Oui le chômage est un poison pour nos sociétés, oui il est un fléau car il place plusieurs millions d’individus en marge d’une reconnaissance sociale.

Il est évident que le chômage n’est pas une situation qui favorise la cohésion sociale. Elle n’est pas favorable à une vie en société la plus harmonieuse possible. En ce sens la lutte contre le chômage est un combat politique majeur.

Mais tout de même nous savons très bien qu’un faible taux de chômage peut aller de pair avec un fort taux de pauvreté et des inégalités qui se creusent. L’Allemagne et le Royaume-Unis qui affichent tous les 2 des taux de chômage inférieur à ce que connait la France, présentent dans le même temps, des taux de pauvreté bien supérieur[2]. Et les inégalités de revenus progressent dans tous les pays

Nous savons que le taux de chômage ne nous renseigne pas sur la situation sociale des pays, sur la cohésion sociale en leur sein. Il nous renseigne encore moins sur l’efficacité des politiques à créer les conditions du vivre ensemble.

Je ne dis pas que les politiques ne doivent pas s’intéresser aux taux de chômage, mais je crains que d’avoir fait de cet indicateur, l’alpha et l’oméga de l’action politique, nous conduise à un asservissement total de la politique à l’économie.

La centralité de l’économie est au cœur de tous les discours politiques. Sa bonne santé est la condition de politiques audacieuses, nous dit-on. Il ne peut y avoir de cohésion sociale de politique sociale de redistribution que si l’économie se porte bien, comme si les conditions dans lesquelles se développait l’économie et se créaient les richesses, ne comptaient pour rien dans ce développement.

Il me semble que cette situation est profondément révélatrice d’un rapport de force favorable aux forces néolibérales, aujourd’hui à l’œuvre dans nos démocraties, je dis bien, dans nos démocraties. La politique est un champ que ces forces ont réinvesti depuis le milieu des années 70, d’abord aux Etats-Unis avec Reagan puis au Royaume-Unis avec Thatcher. Elles ont irrigué les forces conservatrices de tous les pays européens.

Cette logique économique a trouvé de nombreux adeptes chez les économistes qui participent à occulter le débat essentiel qui est celui de la place de l’économie de marché dans nos démocraties. Pour eux, remettre en cause le néolibéralisme c’est remettre en cause l’économie de marché. Pour s’en convaincre il suffit de lire les articles des économistes conservateurs de toutes nationalités qui ne voient dans les thèses de Thomas PIKETTY qu’une remise en cause de l’économie de marché. Ce n’est rien avoir lu de Thomas Piketty pour se laisser prendre à ce piège.

Ces conservateurs de droite trouvent dans les thèses radicales de gauche ou d’extrême gauche des alliés de poids pour éviter le débat sur la place de l’économie de marché dans nos démocraties. Leur alliance objective déplace sans arrêt le débat sur un terrain qui n’a plus de réalité : « Pour ou contre l’économie de marché ».

Dans ce débat sur la place de l’économie de marché dans nos démocraties, il nous faut remettre l’économie à sa vraie place, au service du développement de nos sociétés et d’un « vivre ensemble » apaisé. Dire cela, ce n’est pas vivre dans le rêve. La création de nos systèmes de protection sociale après-guerre, le choix de systèmes solidaires, le choix de faire de ceux-ci des piliers de notre démocratie concrète en même temps que des outils de lutte contre la pauvreté et la misère, relève d’un choix politique. C’est le choix du vivre ensemble qui a prévalu. Et ce choix s’est révélé très pertinent pour le développement des économies.

Ceux qui à l’époque prônaient l’idée qu’il fallait d’abord faire repartir les économies dans un monde sorti exsangue de la guerre, se sont trouvés minoritaires.

Depuis le milieu des années 70, ils ont repris du poil de la bête et aujourd’hui, le rapport de force leur est favorable.

Est-ce à dire que le futur s’écrit en revenant au passé ? Certainement pas dans les formes d’organisation. Le monde a changé. Mais faire de la construction de notre « vivre ensemble », un objectif politique majeur et un moteur de l’économie reste toujours d’actualité. Ce sont les espaces de l’action politique qui ont changé.

Ca nécessite un changement de pensée économique. Le moteur de l'économie et de la création de richesses, ne se trouvent pas dans l’appât du gain et la cupidité. Ce moteur là nous a déjà conduit dans le mur et le conserver serait en quelque sorte suicidaire.

La création à l’échelle des nations de systèmes de protection sociale s’est trouvé être un moteur pour le développement économique beaucoup plus puissant et bénéfique pour l’ensemble des citoyens concernés que les moteurs qui lui ont succédés depuis plus de 2 décennies. Aujourd’hui les espaces de l’action politique ont changé. Ils étaient après-guerre, essentiellement nationaux, aujourd’hui ils sont nationaux, européens et mondiaux.

Alors pour retrouver su sens et de la force à l’action politique, considérer comme aussi important les indicateurs de pauvreté et d’inégalité que le taux de chômage, chaque mois dans notre pays serait une action importante pour redonner de la visibilité à l’action politique et sociale. Ce serait aussi un signe fort pour montrer que le politique n’est pas au service de l’économie, mais d’une construction sociale permettant aux hommes et aux femmes de vivre ensemble.

Gaby BONNAND

[1] Le Rapport de l’ONPES 2013-2014

[2] L’observatoire des inégalités : 16 Mai 2014 : La pauvreté en Europe

Tag(s) : #Taux de chômage, #Economie de marché, #Pauvreté, #Inégalité

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