Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Ce matin dans les échos, Pierre CAHUC, Marc FERRACCI, Jean TIROLE et Etienne WASMER, appellent dans un « point de vue » à "réorienter l’apprentissage en faveur des plus fragiles "[1].

Si la première partie de l’article qui fait état de « l’incroyable complexité du circuit de l’apprentissage en France », n’est pas choquante, par contre, la deuxième partie qui défend des propositions pour réorienter l’apprentissage vers les plus fragiles, est une aberration.

Pour ma part ces propositions révèlent d’une incapacité de la part des auteurs à se projeter en dehors des cadres établis.

Les raisons de mon désaccord et je dirais presque de ma colère sont au moins de 3 ordres:

Ce qu’ils proposent repose sur une analyse erronée de la situation des jeunes eu ou pas diplômés.

Le système d’éducation et de formation dans son ensemble aurait, selon les auteurs, pour principal défaut de proposer trop de formations généralistes dans l’enseignement professionnel. "Les jeunes peuvent être découragés par l'importance des enseignements généraux". C’est une conception très utilitariste de la formation qui ne repose sur rien qui ne soit démontré de manière tangible. Ça fait partie des lieux communs que l'on entend depuis des décennies. On pourrait presque parler de "légende urbaine"

A aucun moment les auteurs interrogent l’incapacité du système dans son ensemble à développer différentes formes d’apprentissage du savoir. Pour les auteurs les « jeunes peu ou pas diplômés » semblent être des jeunes qui ont échoué dans le système scolaire parce qu’il y aurait trop d’enseignement général.

Si on approfondit les choses, ce raisonnement est très ambivalent. Les auteurs dénoncent un enseignement professionnel dans lequel il y a trop de formation générale, tout en disant que les jeunes « les plus fragiles » sont des jeunes qui n’arriveraient pas à assimiler à la fois enseignement général et enseignement professionnel. L’enseignement général ne serait donc important, par voies de conséquence, que pour les populations « non fragiles ».

Pour ces auteurs, les "publics les plus fragiles" sont ceux qui ne sont pas capables d’assimiler un enseignement professionnel et un enseignement général. Voilà qui est clair. Il faut donc diriger ces gens-là vers l’apprentissage et en laissant la maîtrise de ces formations aux entreprises.

Bien sûr, pour ces auteurs on ne change rien d’autre au système. On ne s'interroge pas sur le comment l'enseignement est dispensé. En fait les jeunes se divisent en deux catégories. Ceux qui suivent et "les jeunes aux parcours scolaires difficiles". La fragilité des individus doit, pour les auteurs, être innée, puis qu’elle est simplement due à leur incapacité à tout assimiler. L’organisation du système, les déterminants sociaux n’y sont pour rien. Il y a des individus fragiles, peut-être d’ailleurs comme il y a parait-il des « illettrés », dans les abattoirs. Un point c’est tout.

Aujourd’hui, parce que nous refusons d’interroger le système d’enseignement et de formation sur son organisation, sur ses modes d’apprentissage des savoirs et des connaissances, nous aboutissons (entre autre car il y a d'autres causes que l'école) à orienter vers les métiers dont les entreprises ont besoin, les jeunes en échec du système scolaire.

Les auteurs, par leurs propositions, participent à cette paresse intellectuelle qui permet aux conservateurs de "gauche", jacobins confondant unicité de la république et uniformité et les conservateurs de "droite" soucieux de préserver leur place, de faire cause commune pour le plus grand mal de notre jeunesse.

Non la fragilité n’est pas innée, c’est un construit social.

Ce qu’ils proposent ne tient pas compte du comment sont dirigées les entreprises aujourd’hui

Nos auteurs considèrent que les vrais connaisseurs des besoins en formation ce sont les entreprises et les branches professionnelles. Je suis en partie d’accord avec cela. J’y mettrais un bémol, et l’article dans le même journal et à la même page de Philippe LOUIS-DREYFUS[2], vient renforcer ce bémol. Un certain nombre d'entreprises, aujourd’hui, de par leurs organisations et leur gouvernance, ont une vision court-termiste. L’auteur ne parle pas de formation mais, ce qu’il dit, a des impacts sur les politiques des entreprises dans leur ensemble : « Les dirigeants de certaines des entreprises cotées, sensibles à l’opinion des analystes financiers et l’œil fixé sur les cours de Bourse- Ils sont souvent bénéficiaires de stock-option »- oublient quelque fois que construire prend du temps et qu’une entreprise, richesse pour la nation et les actionnaires, porteuses d’avenir et d’emploi, doit être dirigée pour durer ».

Si comme le suggère Philippe LOUIS-DREYFUS, un certain nombre d’entreprises ont une vue de court-terme, parce que leurs dirigeants sont plus sensibles au cours de la Bourse qu’à la construction de long terme, leur confier une responsabilité entière quant à l’organisation de l’apprentissage est pour le moins risqué pour nos jeunes «les plus fragiles».

L'analyse de Monsieur DREYFUS est pertinente. Elle nous renvoie à un autre article du même journal, le même jour, à la page Précédente, de Joseph STIGLITZ[3] qui éclaire le débat qui touchent aux rôles des entreprises et leur "utilité pour la nation" qu'évoque Philippe LOUIS-DREYFUS : "Si le pouvoir des monopoles s'accentuent ou si les firmes (les banques notamment) mettent au point des méthodes plus efficaces pour exploiter les clients ordinaires, cela se traduira par des une hausse des profits et, après capitalisation, par une hausse du capital financier. Quand cela se produit, il est évident que le bien-être général et l'efficacité économique diminuent, alors que l'on mesure officiellement une augmentation du capital. Cela tient à la non prise en compte de la diminution correspondante de la valeur du capital humain- le patrimoine des travailleurs"

Ce qu’ils proposent repose sur un manque d’analyse des besoins de l’économie

Si comme je le crois, nous avons besoin d’entreprises performantes, c’est sur la qualité qu’il faut miser. La qualité passe d’abord par la capacité des entreprises à attirer des jeunes pour exercer des métiers, qu’ils fassent appel à des capacités techniques, manuelles ou cognitives. Pour exercer ces différents métiers, nous avons besoins de jeunes qui apprennent à les aimer. C’est essentiel si nous voulons des entreprises performantes et, comme le dit encore Philippe LOUIS-DREYFUS, "utiles à la nation".

Dans ces conditions dire que l’apprentissage doit être réorienté vers les « plus fragiles », c’est tout simplement renforcer cette filière comme une filière d’échec. C’est avoir une vue bien restrictive des besoins des entreprises que de considérer que c’est en renforçant cette caractéristique de l’apprentissage que nous agirons pour rendre plus performantes les entreprises.

Alors que notre système d’éducation et de formation exclu chaque année des jeunes, on ne transforme pas le système, on veut donner aux entreprises la responsabilité d'en gérer les conséquences, en leur donnant une place encore plus forte dans le pilotage du dispositif.

Si les entreprises ont un rôle à prendre dans la formation, (ce que je pense) celui-ci doit pouvoir se développer dans un cadre plus large que dans le cadre d’une filière d’échec que veulent encore renforcer les auteurs de la tribune des échos. La Filière de l’apprentissage doit être une forme d’apprentissage des savoirs totalement intégrée à notre système d’éducation et de formation, auquel de nombreux acteurs (dont les entreprises) doivent être associés.

Persévérer dans une logique de réorientation de l’apprentissage en direction des jeunes exclus du système scolaire, c’est continuer d’orienter vers des métiers demandés par les entreprises et notamment les petites et les moyennes, des jeunes dont le premier critère pour entrer en formation, est d'être en échec scolaire. Peu importe qu’il aime le métier.

Je ne suis pas certain que la performance des entreprises en ressorte renforcée.

Persévérer dans une logique de réorientation de l’apprentissage en direction des jeunes exclus du système scolaire, c’est renforcer un système de formation composé de 2 grandes filières :

  • La filière de la performance qui permettra à « ceux qui ne sont pas nés fragiles » de pouvoir assimiler enseignement général et enseignement professionnel (Education Nationale et grandes écoles). Dans cette filière, on pourra même utiliser un peu d’apprentissage.
  • La filière de l’échec qui permettra d’accueillir les exclus de la filière de la performance, qui ne pourront pas assimiler enseignement général et enseignement professionnel «parce qu’ils sont nés fragiles». Ceux-ci iront en Lycées professionnels (Education Nationale et écoles privées) ou en apprentissage (CFA Chambre des métiers et chambre de commerce essentiellement) pour apprendre les métiers qui d’après nos auteurs ne doivent pas demander beaucoup de connaissances générales.

Pour conclure, il me semble finalement que la position des auteurs est relativement conforme à ce qu’ils disent sur le coût du travail (au moins Pierre CAHUC et Etienne WASMER). Ils défendent la réduction de son coût et un abaissement du niveau du SMIC, considéré comme un frein à l’emploi.

Il y a en effet une cohérence entre la défense d’une réorientation de l’apprentissage vers les plus fragiles peu ou pas diplômés, et une demande forte de réduction du coût du travail. Cohérence ne veut pas dire efficacité. Cette logique cohérente ne s’attaque pas du tout aux causes de la fragilité de ceux qui sortent sans diplômes de l’école.

Je suis convaincu également qu’elle participe à renforcer le comportement court-termiste des entreprises, dénoncé par Philippe LOUIS-DREYFUS.

Si l’objectif de l’entreprise est de faire monter le cours de ses actions en Bourse, il est évident que ces entreprises n’ont pas besoins de gens qui aiment leur métiers ou qui soient détenteurs de formation de qualité, réalisée ou pas en apprentissage. Ils ne les garderont pas

Par contre je suis aussi convaincu que la plupart des petites et moyennes entreprises ainsi que de nombreux dirigeant de celles-ci, qui se sont engagés et sont actifs dans la gestion de CFA, ne veulent pas d’une filière d’apprentissage qui se réduise à une filière d’échec.

Gaby BONNAND

[1] « Il faut réorienter l’apprentissage en faveur des plus fragiles » Les Echos Jeudi 18 Septembre 2014

[2] « En finir avec la dictature des acheteurs »

[3] « Du capitalisme au XXI° siècle

Tag(s) : #Apprentissage, #Foramtion, #Entreprises