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Ce texte est essentiellement inspiré d’une intervention qu’une association investie dans l’accompagnement des familles et sur les questions de logement m’a demandée, à l’occasion d’une de leur rencontre mensuelle, sur le thème « du désamour de la politique » et du débat qui s’en est suivi

Parler du « désamour de la politique », c’est bien sûr tout d’abord parler de cette distance de plus en plus importante, ressentie par un grand nombre, entre les responsables politiques et les citoyens. Michèle Delaunay, députée de la Gironde et ancienne Ministre du gouvernement Ayrault, donne sa vision de cette distance, voire de ce fossé qui se creuse, dans un article, très intéressant, sur son blog, le 13 septembre 2014[1].

En décrivant le parcours d’un certain nombre de jeunes élus politiques « qui n’ont jamais connu la vie réelle », elle donne à voir comment après Science-Po ou un concours administratif, ils sont « entrés tôt dans le tunnel, et ils n’en sont jamais ressortis ». Tout occupés qu’ils sont à leur carrière politique, ils vivent dans un « entre soi » jusqu’à perdre pied avec la réalité.

Michelle Delaunay prend garde de ne pas généraliser mais dresse un tableau des parcours conduisant aux responsabilités politiques qui, du parachutage de candidats dans des lieux dont ils n’ont aucun vécu, aux carrières politiques commencées dès la sortie de grandes écoles, par des fonctions périphériques ( attachés parlementaires ou conseillers auprès d’élus), laisse penser que le champ du politique apparait d’avantage comme un terrain de réalisation personnelle, que comme un engagement au service de l’organisation de la vie de la cité, de la vie en société, bref du » Vivre Ensemble ».

Ce n’est ni étonnant, ni anormal, dans un monde où la « réalisation de soi » est devenue un thème central décliné dans de nombreux domaines, que le champ du politique attire, avec ce qu’il offre comme autonomie, comme sentiment d’exister, comme reconnaissance.

Le rétrécissement du champ politique à des enjeux de carrières, accompagne un mouvement de distanciation, entre les responsables politiques et les citoyens, qui me semble prendre ses origines dans une transformation profonde de nos sociétés. Transformation qui bouscule nos formes de représentation de la société dans l’espace public.

Nos modèles et nos formes de représentation de la société se sont réalisés dans une période où le travail et la nation ont été structurants de nos modèles sociaux, économiques et politiques.

Le périmètre du développement économique, de la construction du politique et de nos modèles sociaux se superposaient les uns les autres.

La grande réussite de notre modèle social, de sa construction et de sa structuration, durant plusieurs décennies, a été de permettre aux acteurs de ces 3 champs d'avoir des intérêts objectifs communs.
Dans cette période, le travail et la nation ont été les piliers sur lesquels se sont développées les formes de représentation sociale et politique.

Le travail salarié, capable d’intégrer les individus issus de l’immigration comme ceux issus de l’exode rural provoqué par la mécanisation de l’agriculture, pour répondre aux besoins d’une « économie de reconstruction », a donné à la fois un statut et une appartenance au salariat et à ceux qui le composait. Ce statut et ce sentiment d’appartenance donnaient au travail, une force d’intégration et un terrain d’organisation et de représentation sociale.

La nation, terrain de l’action politique, était également l’espace du développement économique. "L'emboîtement de l'économie, de la souveraineté politique et de la culture » a été tel, nous dit François DUBET que « la société (pensée comme l'intégration d'une culture et d'une économie nationale, sous la direction éclairée de l'Etat) et la nation sont progressivement devenues deux manières de désigner les mêmes choses et les mêmes représentations"

Ce qui donnait force à ces représentations sociales et politiques c'est qu'elles reposaient d'une part sur le sentiment d'appartenance et d'autre part sur le fait que le travail et la nation dessinaient des périmètres d'action visibles et donnant des résultats. Cette efficacité de l'action donne ainsi légitimité et force d'attraction aux organisations sociales et politiques qui agissaient dans le cadre de ce périmètre.

Si Le choc pétrolier du début des années 70, n'est pas le début de l'internationalisation des économies, c'est par lui que les citoyens en prennent conscience. Ce choc et notamment l'augmentation du coût de l'énergie qu'elle va provoquer va modifier profondément le comportement des entreprises, avec le monde comme périmètre pour organiser la production et la distribution des biens et des services.

Mon propos n'est pas d'expliquer le pourquoi de la mondialisation, mais simplement de dire que ce choc pétrolier marque une accélération du processus.
Cette accélération de l'internationalisation des économies, avec ses impacts importants sur le travail, son organisation, son contenu, va contribuer à distendre de plus en plus les liens entre le périmètre du développement économique qui est devenu largement européen et mondial, et ceux de la construction du social et du politique.

Sous l’effet entre autre de l’internationalisation des économies, mais aussi de la révolution des techniques de l’information et de la communication, les évolutions de nos sociétés que cela a provoquée, ont profondément modifié les rôles, les places, les formes des représentations sociales de la société.

Celles-ci sont devenues plurielles. Les individus ont un fort besoin de reconnaissance de leur singularité. Les appartenances sont multiples et aucun de ces lieux d’appartenance (secteurs professionnel, géographique, associatif ou milieux social, culturel… ) n’a une force d’intégration telle qu’il peut à lui seul prétendre représenter les individus dans leur globalité et leur singularité.

Ce que l’appartenance à la « classe ouvrière » permettait comme socle de représentation globale, personne ne peut le permettre aujourd’hui. Ce n’est pas un regret c’est un fait qui n’est pas le résultat d’un individualisme forcené, comme on l’entend souvent. C’est une réalité qui émerge d’un monde dans lequel, les économies se sont internationalisées, dans lequel l’éducation a pris une place importante, et dans lequel la révolution numérique déculpe les capacités de communication entre les individus et les groupes d’individus…

Le champ du politique essentiellement cantonné à l’espace national durant cette période, s’est nourri de ce qui se faisait dans cet espace pour construire son action. Représentation nationale et décisions politiques concernant cet espace, se confondaient

Par les élections les citoyens élisaient des gens qui siégeaient dans des lieux où l’ensemble des décisions concernant les citoyens étaient débattues et prises.

Cette identification du champ politique comme un champ correspondant à un espace de décision concernant les citoyens, concrétisait une proximité qui favorisait les relations entre des représentations de la société et les responsables politiques. Cette relation se manifestait souvent par des parcours d’individus qui avaient milité dans des associations ou syndicats et qui choisissaient de prolonger, cet engagement, dans la politique.

Ainsi les mondes associatifs et syndicaux constituaient des « écoles de formation citoyenne » conduisant certain de leurs militants ou militantes à des responsabilités politiques.

La difficulté, voire l’impossibilité de représentation de la société plurielle, par les formes construites dans une autre période, ajouté à la difficile identification de la fonction du politique dans un monde globalisé, génère d’une part du trouble mais aussi des postures qui empêchent l’émergence de nouvelles formes de représentation.

Les postures visant à réinventer le passé, à redonner au travail et à la nation la place qu’ils ont eu dans la production de nos représentation et dans la construction du « Vivre ensemble », sont des postures suicidaires qui ne peuvent qu’attiser les nostalgies et conduire au repli dur soi.

Les postures visant à faire comme si il n’y avait pas de changement, comme si les formes de représentation de la société n’étaient pas concernées, ne peut qu’entrainer des bagarres qui, sous couvert de défense de l’intérêt général, ne font que défendre des places établies

Autant de postures qui accentuent la distance entre le champ du politique et les citoyens.

Ces changements profonds de la société, modifiant fondamentalement nos modes de représentation, sont déstabilisants et sont souvent mal appréhendés.

Il y a là, pour ma part, des explications au rétrécissement du champ politique à des enjeux de carrière. Carrières qui, parfois, peuvent se vivre en dehors de tout « goût » pour l’intérêt général.

J’emploi sciemment et à dessein le terme « parfois ». Si effectivement le champ du politique s’est rétréci, et se distend, par construction des autres sphères, choisir de faire carrière en politique ne signifie pas pour autant, pour ceux qui choisissent cette voix très jeunes, un désintérêt pour la chose publique.

Les questions posées sont moins des questions de comportements individuels que des questions beaucoup plus générales qui interpellent notre façon de « vivre ensemble » et de l’organiser dans un monde qui n’est plus le même que celui d’hier.

Gaby BONNAND

[1] http://www.michele-delaunay.net/delaunay/blog/le-tunnel-ou-comment-faire-carriere-sans-mettre-un-pied-dans-la-vraie-vie

Tag(s) : #Politique, #Représentation sociale

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