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Ces dernières semaines, nous avons assisté à des manifestations de patrons, dans les rues. Ce ne sont pas des choses auxquelles nous sommes habitués.

Loin de moi l'idée de considérer que les patrons n'ont pas eux aussi le droit de manifester. Exprimer son point de vue et défendre ses intérêts est une liberté fondamentale dans une démocratie.

Ceci étant, on peut s'interroger sur les raisons invoquées pour ces mobilisations. Le désarroi d'un certain nombre de patrons de petites entreprises et non pas de petits patrons (Il n'y a pas de petits et de grands patrons. Il y a des patrons de petites, de moyennes et grandes entreprises) est réel. Par contre les raisons invoquées par les penseurs de ces mobilisations, pour alimenter et justifier celles-ci méritent d'être questionnées.

Pourquoi les cibles de ces mouvements concernent toutes des droits des salariés ou le financement d'une partie de notre protection sociale? En effet les contestations exprimées dans les défilés portent

- sur le compte pénibilité, un nouveau droit pour les salariés souffrant de conditions de travail difficiles ?

- sur le contrat à temps partiel d'un minimum de 24 heures, permettant ainsi aux salariés concernés de se voir ouvrir des droits à la protection sociale. Cette mesure fait pourtant partie de l'accord signé par les Organisations syndicales et patronales le 11 Janvier 2013 ?

- sur les charges trop élevées, alors que de nombreuses entreprises sont déjà exonérées?

- sur tout ce qui pèsent sur les entreprises et qui constituent ni plus ni moins la participation de celles-ci, par la richesse qu'elles créent, à la vie de la collectivité dans laquelle elles évoluent?

On sait pourtant que certaines entreprises (plutôt moyennes et grandes) sont fortement mises sous pression par des actionnaires exigeant des rendements importants. Pourquoi ne pas le dénoncer dans la rue? Cette situation est considérée comme normale.

La pensée économique considère qu'aujourd'hui, dans un contexte de concurrence internationale, tout ce qui pèse sur l'entreprise et qui ne lui est pas directement utile, doit être allégé. A contrario, les exigences des actionnaires en matière de rendement sont considérées comme une donnée qui ne peut être contestée.

Ce n'est pas forcément faux à l'instant "T", car si on refuse les exigences d'un actionnaire, le résultat peut être pire que si on les accepte.

Ce qui est contestable et très dangereux, c'est que progressivement, cette situation a été théorisée, pour asseoir la suprématie des intérêts des actionnaires, dans tous les choix de société, et placer celle-ci au rang de science économique, donc incontestable.

Le mouvement des patrons, s'il est tout à fait légitime, comme toute autre expression, s'inscrit dans cette logique néo-libérale qui ne voit dans les droits sociaux que des freins à l'initiative et au développement économique.

Ceci est difficile à faire comprendre à ceux qui sont étranglés par un tas de contraintes administratives, bancaires, financières... dans leurs responsabilités de patron de tous les jours. En effet des d'entreprises qui ne sont pas en forme aujourd'hui, il y en a. Et par conséquent, des patrons déstabilisés, aussi.

Mais les raisons de leur difficulté ne sont pas à chercher dans ce que les responsables des organisations patronales, comme de nombreux économistes néo-libéraux déclament sur tous les tons et sur toutes les chaines d'info en continu, à savoir les systèmes de protection sociale trop généreux, l'état dépensier....

Les vraies raisons se trouvent dans notre modèle de développement qui fait de la croissance du PIB l'alpha et l'oméga du système.

Or on sait très bien que le PIB ne suffit pas à rendre compte de l'état de nos sociétés. On sait que la recherche de croissance à tous prix et par tous les moyens conduit à des aberrations telles que la financiarisation de l'économie dont le résultat est la création de valeur sans création de richesse.

Cette logique néo-libérale qui consacre comme intérêts suprêmes, les intérêts des actionnaires, a conduit les tenants de cette logique à diffuser un discours selon lequel l'Etat est dépensier et la protection sociale, une machine à assister.

De là à déduire que si l'Etat était géré comme une entreprise, les choses iraient beaucoup mieux, c'est un pas que certains théoriciens ont franchi allègrement. Ce n’est pas dit aussi franchement mais le discours le suggère fortement

Pour ceux-ci, il n'y a pas de discussion possible, leur science en atteste, les patrons, et notamment les patrons français gèrent très bien les entreprises. La responsabilité du désastre économique ne peut venir que de l'Etat. Denis Kessler le chef de file et tête pensante du néolibéralisme est sans appel :"La situation économique du pays est catastrophique à tous les niveaux. Il n'y a pas un seul indicateur économique dans le vert : emploi, croissance, comptes extérieurs, investissement, productivité, logement, rien ne va plus. Dans l'entreprise, le climat des affaires est plus que morose et les prévisions d'investissement sont au point mort. L'économie est bloquée, grippée, encalminée... Les comptes publics sont désastreux, les dépenses publiques et sociales dépassent 57 % du PIB, la dette publique dépasse 95 % du PIB et le déficit atteint 4,4 % du PIB..."[1]. Pour lui c’est l’Etat qui en est responsable, lui qui « favorise la redistribution », alors qu’il faut faire le choix de « l'accumulation sous toutes ses formes ».

Ces discours sont dévastateurs.

  • Ils ne rendent pas compte de la réalité de ce qui se passe dans les entreprises.

Une entreprise est une structure qui nait à partir d’une réponse à apporter à un besoin qui a été détecté. Elle se structure progressivement autour d’un marché sur lequel elle intervient à la fois pour stimuler et répondre à la demande. Prendre pour cible aux difficultés des entreprises, les droits de salariés et la protection sociale, comme les dirigeants des organisations patronales les y invitent, n’a pour objet que de détourner les chefs d’entreprises des vraies raisons des difficultés économiques qui sont d’abord le manque de débouchés, la faiblesse des investissements, le manque de politique de formation des salariés et on peut ajouter la forte pression des grandes entreprises donneuses d’ordre, sur les petites et moyennes entreprises.

  • Ils mettent en concurrence 2 choses qui n’ont absolument pas les mêmes objectifs.

Mettre en concurrence l’entreprise et l’Etat est une aberration politique, une absurdité économique et un déni de démocratie. L’objet d’un Etat, de sa gouvernance démocratique est l’organisation du « Vivre Ensemble ». La gestion démocratique d’une société se doit d’organiser ce « vivre ensemble » entre tous ses membres, ses plus performants comme ses plus fragiles.

Une entreprise a pour but de produire un bien et un service pour répondre à une demande. Son fonctionnement ne répond pas à une organisation démocratique. La bataille pour plus de démocratie dans l’entreprise, nécessitant des bagarres importantes notamment contre ceux qui voudraient que l’Etat soit gérer comme une entreprise (c’est d’ailleurs assez révélateur de leur conception de la démocratie) ne vise pas pour autant à faire de l’entreprise une mini société démocratique. L’entreprise n’est pas une institution démocratique même si il faut y faire progresser la démocratie et les droits des salariés.

  • Ils conduisent vers une dévalorisation de la démocratie et de la politique comme action pour organiser le vivre en semble

Ces discours pseudo-scientifiques dévalorisent la démocratie, le vivre ensemble, au profit des questions économiques. L’économique est devenue centrale. La démocratie doit être mise au service de l’économie, l’action de l’Etat ne doit avoir qu’un objectif, être au service de l’économie. C’est une inversion des choses qui nous est proposée. Cupidité, Appât du gain, Accumulation de richesse (comme le dit Denis KESSLER), remplacent progressivement dans l’inconscient collectif, les valeurs républicaines « Liberté, égalité, Fraternité », rangé au rayon des ringardises.

Gaby BONNAND

[1] Interview de Denis Kessler le 28 Novembre 2014 à la tribune

Tag(s) : #Néolibéral, #démocratie

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