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Curieux interview[1] de Raymond SOUBIE, dans le journal du dimanche de ce 7 décembre, dont le titre est repris des propos de celui-ci: "C'est l'intérêt du pays que la CGT retrouve sa force". Je suis assez d'accord avec cette affirmation, mais je doute que ce soit pour les mêmes raisons que Raymond SOUBIE.

Au-delà de ce doute sur lequel je reviendrais, pourquoi en pleine crise interne à la CGT, l'ancien conseiller social de Nicolas SARKOZY, reclassé comme Personne Qualifiée au CESE où il a siégé dans la même commission que Thierry LEPAON, Monsieur SOUBIE juge important de parler?

Monsieur SOUBIE a une longue expérience des relations sociales. Sa carrière professionnelle l’a conduit à être tour à tour, conseiller social dans de nombreux ministères, à Matignon et à l’Elysée, dirigeant d’entreprises de conseil et patron de presse, dans le domaine social.
Cette expérience en a fait un technicien de la négociation sociale et plus largement du dialogue social. Sa compétence est reconnue et incontestable. Mais un technicien du dialogue social et de la négociation n'est pas pour autant un penseur et un artisan de la démocratie sociale.

Pour lui, le dialogue social est une méthode de management, de gouvernance qui laisse les pleins pouvoirs au politique. Durant la période du débat sur la réforme des retraites en 2010, il a l’occasion de délivrer le sens de sa pensée sur la place des syndicats et de la négociation

« Il y a un moment où il faut décider, c'est de la responsabilité d'un Etat. Surtout dans le cas d'une réforme trop lourde pour être portée par des partenaires sociaux » dit Raymond SOUBIE en Octobre 2010. Quelques semaines plus tard dans une interview à LCI, il développe son argumentation pour justifier le passage en force par Nicolas Sarkozy de cette même réforme.

"Il était normal" que les syndicats "combattent une réforme qui revenait sur le tabou de la retraite à 60 ans". "Aucune organisation syndicale ne se sentait en position de (la) cautionner, de signer un accord"[2].

Au-delà du fait que cette affirmation est contestable, elle est l'expression d'une pensée qui refuse au syndicalisme une place dans la co-construction des réformes à réaliser. Pour lui il y a un partage des rôles. Le politique décide. Les syndicats sont entendus, parfois écoutés tout au plus. La décision appartient au politique et il est normal que les syndicats contestent. Chacun sa place en quelque sorte. La négociation est tout au plus une technique pour faire accepter une réforme «Une mesure qui est négociée est plus facilement acceptée» aime à dire Raymond SOUBIE, pour qui, on le voit bien, la négociation n’est qu’un moyen pour faire accepter un réforme décidée ailleurs que dans le cadre d’une négociation.

Cette approche qui se défend, mais que je ne partage pas, n’est pas du tout de même nature qu’une approche de la négociation sociale comme démarche, comme participant à la construction de la démocratie sociale, non pas contre la démocratie politique, mais venant la compléter pour consolider la démocratie dans son ensemble.

Bien sûr quand on est dans une conception managériale du dialogue sociale ou de la négociation, nous ne sommes pas dans une démarche d’approfondissement de la démocratie sociale. Chacun garde son rôle. Le politique décide. Les syndicats contestent. Mais auparavant on s'assure que la contestation ne remettra pas en cause la décision. Ça a réussi pour EDF, et les régimes spéciaux (Réforme que je ne conteste pas sur le principe). Pour ces 2 reformes qui touchaient des places fortes de la CGT, Les mobilisations n’ont jamais eu pour objet de faire obstruction aux réformes. Les négociations, ou les tractations par contre n'ont pas été visibles. La mise en œuvre de cette conception du dialogue social et de la négociation se caractérise par une absence de transparence du contenu de la négociation. Par conséquent, elle ne rend pas visible de manière claire les acteurs de celle-ci. Elle ne les responsabilise donc pas. La démocratie sociale ne s'en trouve pas confortée. Et c’est dommageable.

C’est d’autant plus dommageable, que cette démarche donne à voir la négociation comme des « arrangements entre amis », et que la CGT peut se prêter à ce jeu.

Claire Guélaud, dans un article[3] au Monde.fr du 23 novembre 2011, titré « "Petits arrangements" entre Raymond SOUBIE et la CGT au Conseil économique », rapporte comment après un discours très virulent de Thierry LEPAON, chef de file de la CGT au CESE en 2010, le candidat CGT à une vice-présidence, n'obtient pas le nombre de voix suffisant pour être élu, Raymond SOUBIE, a œuvré pour obtenir une 6° vice-présidence au CESE pour la CGT. Alors que Raymond SOUBIE, président du groupe des Personnes Qualifiées (mais encore conseiller de Nicolas Sarkozy), fait partie de ceux visés par l’attaque de Thierry LEPAON, suggère de créer une 6° présidence ce qu’il obtient et œuvre auprès de ses relations pour soutenir la candidature CGT. Il a eu gain de cause et la CGT obtient une vice- présidence au CESE. (Situation que je ne conteste pas par ailleurs)

En fin connaisseur des organisations syndicales, il sait très bien que depuis la rupture organique entre le PC et la CGT, d'une part et la disparition d'une pensée communiste structurant la pensée de la CGT, cette dernière est à la recherche d’une cohérence doctrinale.

Monsieur SOUBIE ne partage pas la conception d’un dialogue social constitutif d’une démocratie sociale. Cette conception ne s’accorde pas du tout avec une vision tacticienne et politicienne des relations sociales, générée par une conception de la négociation, comme moyen de gouvernance ou de management, que Monsieur SOUBIE défend.

On pourrait trouver les raisons d’une parole de Raymond SOUBIE en pleine crise au sein de la CGT, dans des propos de ce dernier, rapportés par le point en Mars 2013 : "La succession difficile de Bernard Thibault montre que la culture d'origine communiste d'obéissance au chef ne marche plus à la CGT. La nouvelle génération est moins formatée par le PCF." Et d'analyser : "La CGT ne peut pas abandonner le terrain de la contestation si elle veut maintenir ses effectifs pour les dix ans à venir. Et aujourd'hui, si elle fait le "hérisson", c'est pour des raisons tactiques, pour maintenir l'unité au sein de l'organisation."[4]

On peut comprendre qu’il y a un intérêt dans la conception de Raymond SOUBIE, que la CGT retrouve sa force. Privé d’une cohérence de pensée, elle est obligée de contester de faire le « hérisson » semble suggérer Raymond SOUBIE. Positionnement idéal du syndicalisme pour tout ce que le monde politique et social compte de défenseurs d’un système de gouvernance de nos sociétés, reposant sur le primat du politique mais pouvant compter sur les corps intermédiaires avec lesquels il est possible « de jouer tactique».

Je disais en début d’article que je partageais l’affirmation de Raymond SOUBIE, selon laquelle "C'est l'intérêt du pays que la CGT retrouve sa force". Mais Ce n'est pas pour les mêmes raisons.

La CGT doit retrouver sa force, parce qu’elle représente une sensibilité importante dans le monde salarial Mais elle retrouvera sa force en se forgeant une doctrine fédératrice de son organisation en toute indépendance. Cette force est indispensable pour renforcer la démocratie sociale, seule voie pour améliorer la vie des salariés et approfondir la démocratie dans son ensemble. Quand la CGT, avec la CFDT ont œuvré ensemble dans ce sens, des progrès ont été nets et visibles. Je citerais les propositions de ces 2 organisations qui ont débouchés sur la loi de modernisation sociale de janvier 2007 (connue sous le nom de loi Larcher), qui fait obligation au gouvernement de saisir les partenaires sociaux, avant de déposer tout projet de réforme, sur toutes les questions touchant aux relations de travail, à l'emploi et à la formation professionnelle, en vue d'ouvrir une négociation. Cette démarche s'oppose à celle prôné et mis en œuvre par monsieur SOUBIE.

On peut aussi mentionner les positions de ces 2 mêmes organisations lors de la négociation sur le dialogue social débouchant sur la loi d’Août 2008 sur les nouvelles règles de représentativité des organisations syndicales.

Oui ces 2 lois n’auraient jamais existées si ces 2 organisations n’avaient pas été à l’initiative ensemble.

Il faut que la CGT retrouve sa force…, Oui, pour participer à la construction d’une démocratie sociale indispensable à la gouvernance démocratique de nos sociétés complexes.

Gaby BONNAND

[1] JDD 7 décembre 2014 :"C'est l'intérêt du pays que la CGT retrouve sa force".

[2] LCI 23 Novembre 2010

[3] Le Monde.fr du 23 novembre 2011 : « "Petits arrangements" entre Raymond SOUBIE et la CGT au Conseil économique »

[4] Le point en Mars 2013

Tag(s) : #Démocratie sociale, #négociaion, #dialogue social

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