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Un sentiment étrange ce matin après cette grande journée de mobilisation. Sentiments étranges qui me renvoient probablement à ma complexité d’homme, mais aussi à ma difficile compréhension de notre « Vivre ensemble ». Cette difficulté de comprendre a probablement des causes multiples. Parmi celles-ci, les interactions entre ce qui constitue notre vie en société, ses fondements, son ciment et ses moteurs, et ce que l’on donne à voir de ce « vivre ensemble » dans l’espace public et médiatique, occupent certainement une place importante

J’avais le sentiment, depuis quelques temps déjà, dans ce que je voyais, entendais, dans les médias et plus largement dans l’espace public, y compris dans des échanges interpersonnels, que le ciment se fissurait, que les moteurs essentiels semblaient devenir le repli sur soi et ses intérêts particuliers, le rejet de l'autre, le dénigrement permanent du politique et des institutions. Et parfois même la vengeance.

Les derniers Best-sellers s'appellent "Merci pour ce moment" de Trierweiler ou « le suicide Français » de Zemmour. Leurs auteurs trouvaient de nombreux plateaux de télévision pour faire la promo de leur haine. Haine d'une femme éconduite, haine d'un islamophobe déchainé. Les chaînes de radio comme les télés nous répétaient qu'ils ne pouvaient pas faire autrement. « C'est ce que les gens demandent. Alors on leur offre. Normal non? »

Les débats politiques tournaient exclusivement autour des questions économiques. « Si on veut faire du social, il nous faut redresser l'économie, il nous fait réduire la dette, réduire la dépense publique... » proclamaient en chœur la plupart des responsables politiques, les journalistes économiques surreprésentés dans les rédactions, les économistes eux-mêmes (à part de rares exceptions), les chroniqueurs des chaines télés et radios en continue, responsables patronaux ou experts autoproclamés en questions économiques.

Quand des voix très rares mais audibles comme celle de Laurent Berger, Secrétaire Général de la CFDT martèle que le social ne peut être considéré comme le sous-produit de l'économie, que derrière des chiffres des courbes, il y a des hommes , des femmes, on l'écoute poliment mais le climat était plutôt à relayer les propos d'un Pierre Gattaz toujours plus mordant dans ses demandes corporatistes d'allégement de charges, de réduction de la dépense publique et donc des protections sociales, de l’éducation... De nombreux commentateurs, probablement à l'abri du besoin financier et d’insertion sociale, trouvaient l'occasion, dans un climat assez délétère, de se plaindre d'un pays qui n'aime pas les réformes, et encore moins le risque et l’initiative qui font la grandeur des pays qui nous entourent. « C’est ce que les gens demandent. Alors on leur offre. Normal, non » ?

Voilà que 3 individus, élevés au biberon de la haine d’un islamisme radical se développant au cœur même de nos sociétés, assassinent des journalistes symboles de la liberté d'expression, des policiers chargés de notre sécurité, et des juifs parce qu’ils sont juifs. Le pays est assommé.

Spontanément les gens se lèvent, crient leur solidarité avec les victimes, marchent pour défendre les libertés et particulièrement celle qui a été visée par la barbarie, la liberté d’expression.

Quelques responsables politiques qui n’ont pas changé leur logiciel se risquent à une polémique stérile avec le FN. Mais François Hollande, dans un costume bien taillé de Président de la République met fin à la polémique et appelle tous les citoyens à descendre dans la rue.

Les places des villes, les grandes artères de Paris, Lyon, Marseille, Nantes, Rennes, Saint Etienne… Sont noires de monde. Calme et serein, le peuple de France dans sa grande diversité se mobilise.

Qu’en sera-t-il demain ?

La question est posée et les réponses vont être difficiles. Les tenants du tout sécuritaire ont déjà aujourd’hui, parlé fort. On compte aussi parmi ceux qui semblent tomber dans le piège des terroristes, dénoncés par Robert Badinter[1], des responsables politiques de premier plan.

Pourtant, après la journée d’hier et plus largement la mobilisation spontanée qui a fait descendre dans la rue des millions de personnes depuis mercredi, le retour sur image de la période qui a précédé les attentats, semble loin. Elle semble avoir vieilli.

Aucun article, aucun débat, aucune tribune sur les dettes publiques qui mettent en péril notre démocratie.
Aucun journal, aucun journaliste pour inviter sur les plateaux de télé ou chaine de radio des vendeurs de haine auteurs des derniers Best-sellers à la mode.

Aucun journal, aucun journaliste, aucun chroniqueur politique, pour ridiculiser le Président de la République trop mou, sans surface ne décidant jamais rien.

Heureusement me direz-vous. C’est vrai mais le plus frappant c’est que dans cette période particulière depuis mercredi, nous avons assisté à un renversement des choses. Dans sa grande majorité, les médias (audio, télé, journaux…) ont fait preuve de grande responsabilité, mais aussi de créativité et d’innovation en donnant la parole à des gens nouveaux, à des gens dont le métier n’est pas de se montrer en permanence à la télé, mais de travailler sur des sujets précis. Chercheurs, philosophes, historiens, sociologues, politologues nous ont éclairés, loin de la télé-réalité (même si des chaines d’info en continu ont eu recours à cette pratique pour assurer leur bisness).

On voit bien que les réponses aujourd’hui sont multi dimensionnelles. Bien sûr des réponses sont à apporter dans le domaine du renforcement de la sécurité et notamment celui du renseignement. Mais les débats, les chroniques ou autres tribunes ont donné à comprendre qu’attendre des réponses produisant des effets immédiats, est illusoire.

La mobilisation qui constitue un phénomène extraordinaire montrant l’attachement des citoyens à la démocratie et à ses valeurs, n’annule pas pour autant toutes les causes qui ont généré des « monstres » au cœur de notre démocratie. Il ne s’agit pas de faire de l’agitation pour régler les problèmes. Il nous faut procéder à des analyses profondes et multiples.

L’Education doit prendre une place importante. Ce n’est pas seulement une question de moyens (mais ceux-ci sont nécessaires), c’est aussi une question de contenu. Comment « Vivre ensemble » si nous ne connaissons pas l’autre, dans sa culture, son histoire, son environnement. L’enseignement des religions à l’école doit être considéré comme une priorité d’un Etat laïc et démocratique. « La laïcité n’est pas le rejet du religieux mais le principe qui permet aux croyants et aux non croyants de vivre ensemble en paix dans le même espace social, égaux en droit et dans le respect mutuel » nous dit Abdennour Bidar, philosophe des religions[2]

La qualité de nos services publics et notamment de ceux qui sont directement en lien avec les populations doit devenir également une priorité. Ils n’ont pas pour objectif de gérer des courbes, des indicateurs ou des dossiers. Le service est rendu à des hommes et des femmes qui sont attente de reconnaissance, de respect et de réponses précises.

La qualité de l’emploi doit être interrogée aussi. Un taux de chômage qui baisse avec un taux de pauvreté qui augmente en parallèle n’est certainement pas de nature à renforcer la cohésion sociale.

La qualité du travail, de la vie au travail est majeure. Pas seulement pour gagner en compétitivité, ce qui est nécessaire, mais pour libérer les forces créatives, susciter l’initiative et répondre aux besoins nombreux dans un monde qui doit trouver la voie d’un nouveau type de développement.

Ce ne sont ni les coupes budgétaires aveugles comme trop souvent pratiquées hier et encore aujourd’hui, ni la dérèglementation du marché du travail demandé par Pierre Gattaz, qui permettront de créer les conditions des réponses évoquées ci-dessus.

Le jour d’après ce sont des priorités à refonder pour éviter de tomber dans le piège tendu par les terroristes.

Le jour d’après c’est reconstruire notre pacte social. « Il y a un pôle d’attraction djihadiste hostile à ce pacte, » dit Gilles KEPEL dans le monde du mardi 13 Janvier. « Toute la difficulté est de relativiser les choses, sans amalgame, mais sans se dissimuler la réalité. Et dans ce cadre-là, l’enjeu de dire les normes sur ce que sont nos valeurs communes et sur ce qui est inacceptable, est essentiel. C’était le grand défi des manifestations du Weekend : car si la société civile ne dit, ni ne fait rien, ce consensus peut s’effriter. La logique du clivage civilisationnel structure la vision du monde de Daech…Et le véritable débat est de savoir comment renforcer un pacte social qui identifie ce clivage comme un danger mortel et parvient à le contrer »[3]

En parlant de guerre contre la civilisation, le président de l’UMP, Nicolas Sarkozy tombe dans le piège tendu. Cette analyse conduit obligatoirement à prendre des mesures qui ignorent les causes produisant de tels monstres dans notre démocratie. Cette analyse est la copie conforme de la réponse de Georges Bush en réaction aux évènements du 11 septembre. Réponse dont une des conséquences est « l’extension du terrorisme alimenté par le fanatisme qu’exprime aujourd’hui Daech », comme le rappelle Patrick Viveret dans une tribune à Libé spécial de dimanche[4].

Le peuple Français attaché à la démocratie et qui l’a montré ces derniers jours ne doit pas se faire voler sa passion pour les libertés et la démocratie par des débats et des réponses politique à l’emporte-pièce. Ils veulent participer aux débats.

« C’est ce que les gens demandent. Alors offrons-leur ces débats. Normal, non » ?

Gaby BONNAND

[1] Le 7 Janvier sur un plateau de télévision

[2] Libé 11 janvier 2015

[3] Le monde 13 Janvier 2015

[4] Libé 11 Janvier 2015

Tag(s) : #Je suis Charlie, #Politique

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