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La polémique qui a enflé autour des déclarations d’Emmanuel MACRON à l’université du MEDEF est significative d’une difficulté réelle d’aborder, dans un vrai débat, le thème du travail.

Qu’a dit Emmanuel MACRON : « La gauche a pu croire à un moment que la France pourrait aller mieux, en travaillant moins ».

En prononçant cette phrase Emmanuel MACRON sait très bien que son contenu est ambigu sur plusieurs aspects et qu’il ne peut pas susciter un vrai débat sur le travail. En ce sens-là, la principale critique que l’on peut objecter à E. MACRON, c’est de susciter un débat sciemment polémique qui ne fait pas avancer la réflexion et l’action sur le travail et sa place dans nos sociétés d'aujourd’hui.

La première ambiguïté repose sur une confusion et une erreur. La confusion entre la réduction du temps de travail pour les individus et la réduction générale du volume d’heures travaillées.

Emmanuel MACRON, qui sait très bien que cette phrase renverra tout le monde à un débat sur les 35 heures, choisit tout d’abord d’entretenir une confusion entre réduction général du volume d’heures travaillées et réduction du temps de travail des individus.

Cette confusion est d’autant plus grave venant d’un ministre de l’économie que le regard historique qui est porté sur la réduction du temps de travail montre que la réduction générale du nombre d’heures travaillées et la réduction du temps de travail des individus, sont les fruits de 2 logiques différentes, qui, bien sûr, s'entrecroisent, mais différentes tout de même.

  • La Réduction générale du nombre d’heures travaillée, est le résultat d’une dynamique économique qui tend à augmenter les gains de productivité. Cette recherche de gains de productivité conduit inexorablement à réduire le volume d’heures travaillées. On est passé de 50,137 Milliards d’heures travaillées en 1913, à 34,108 milliards d’heures en 1998.[1].
  • La Réduction du temps de travail des individus est le résultat de l’histoire sociale, faite de luttes, de négociations, de mesures législatives et d’accords sociaux, visant d’une part à protéger les salariés contre les abus des employeurs et à améliorer leur conditions d’existence[2].

Entretenir la confusion entre les 2, relève de la faute de la part d’un ministre qui n’est pas ignorant de cette histoire.

Par ailleurs, cette confusion le conduit à énoncer des contre-vérités. En effet, le débat puis la mise en œuvre les 35 Heures, ne visent pas à faire travailler moins la France, mais à faire travailler plus d’individus. Ceci, dans un contexte où sous l’effet des gains de productivité, le volume global d’heures travaillées, continue à baisser inexorablement. Sans régulation, cette logique conduit à un partage du travail, imposé par le marché entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas ou peu pour cause de chômage, de temps partiel contraint, et autre situation précaire. Voilà la raison des 35H.

On peut reprocher aux 35 heures d’avoir véhiculé une vision très mathématique de la réduction du temps de travail, mais certainement pas d’être à l’origine d’une baisse globale des heures travaillées, ni d'être la cause d'un discours discréditant le travail.

Cette vision est une invention Sarkozienne. Ce qui est navrant c’est que cette invention est énoncée aujourd’hui, comme une vérité, comme un fait qui s’impose à tous.

La deuxième ambigüité contenue dans la phrase d’E. MACRON, réside dans la réduction du travail à une question quantitative.

E. MACRON, lui le philosophe sait mieux que quiconque que le travail ne se réduit pas à son aspect quantitatif. Travailler ce n’est pas seulement occuper un emploi. Le travail ne se réduit pas à des ratios et autres indicateurs.

Le débat que nous donne à voir Pierre-Yves GOMEZ dans son livre « le travail invisible », entre 2 Philosophes du XX° Siècle, Hannah ARENDT et Simone WEIL, à travers leurs écrits, montre que la place du travail, son rôle, sa place, son contenu, la création qu’il génère, la symbolique qu’il opère, la vie en société qu’il permet, a nourrit le débat philosophique . Pour les 2 philosophes, nous dit Pierre-Yves GOMEZ, « l’organisation économique est asservissante si elle ne fait pas en sorte que la personne humaine est repérée comme telle, que ce soit dans son travail ou dans son œuvre »[3]. Pierre-Yves GOMEZ poursuit en soulignant que si les 2 philosophes sont d’accord sur ce point, elles divergent sur la question d’appréhender la question du travail et plus largement la question sociale. Pour Hannah ARENDT, poursuit l’auteur du livre « Il faut en quelque sorte extraire et séparer « l’œuvre libre » du « travail contraint », dans un processus de libération sociale toujours renouvelé… L’œuvre est le résultat de l’activité d’un homme qui exprime sa liberté dans la réalisation matériel d’un projet qu’il s’est lui-même choisi…. Le travail, au contraire, répond à la nécessité dans laquelle se trouvent les hommes d’agir sur la nature pour assurer les conditions de leur existence…. C’est pourquoi l’organisation sociale, laquelle ne permet pas la réalisation de l’œuvre et condamne l’homme au seul travail, est globalement asservissante [4]». Pour WEIL, les dimensions (œuvre et travail) sont mêlées et indissociables et leur accomplissement exprime la dignité de l’homme qui fabrique, malgré l’obstacle qui s’interpose entre lui et son projet…. L’homme peut-être plus grand que ce qui le contraint… Le progrès social ne consiste pas à dégager du temps pour l’œuvre, mais à créer les conditions d’un travail authentique dans l’entreprise, c’est-à-dire un travail libérateur, en lui assurant toujours l’intelligence et la conscience de lui-même… »[5].

Si je fais référence au livre de Pierre GOMEZ, ce n’est pas pour restreindre le débat philosophique sur le travail aux 2 Philosophes du XX° siècle qu’il fait débattre par textes interposés. Bien d’autres philosophes peuvent être convoqués à ce débat. Mais celui que Pierre Yves GOMEZ met en scène dans son livre entre Hannah ARENDT, et Simone WEIL, fait échos à la polémique survenu à la suite des propose d’Emmanuel MACRON sur le travail. Il exprime assez bien le fait que le travail, sa place, son rôle, les conditions de son exercice, représentent des enjeux sociaux, sociétaux, culturels, dont il serait suicidaire de laisser les débats que ces enjeux suscitent, aux seuls économistes et chefs d’entreprises.

Dans l’hebdomadaire « Le Un » du 8 Juillet 2015, dont le titre de ce numéro était « MACRON, un philosophe en politique ». ce dernier a accordé une interview qui m’a beaucoup intéressé.

J’ai adhéré au constat d’E MACRON « On a énormément de mal à rehausser le politique au niveau de la pensée[6] ».

J’ai apprécié sa proposition « d’élargir la réflexion sur le rôle de l’Etat, dans le temps, dans ses territoires, dans la régulation sociale. Comment reconstruire notre imaginaire politique et notre régulation sociale à la lumière de ce qu’est notre économie et notre société [7]».

J’ai beaucoup aimé sa vision de la philosophie « Elle aide à construire. Elle donne du sens à ce qui n’est sinon qu’un magma d’actes et de prises de parole. C’est une discipline qui ne vaut rien sans la confrontation au réel. Et le réel ne vaut rien sans la capacité qu’elle offre de remonter au concept. Il faut donc accepter de vivre dans une zone intermédiaire faite d’impuretés, où vous n’êtes jamais un assez bon penseur pour le philosophe et toujours perçu comme trop abstrait pour affronter le réel. Il faut être entre les 2. Je crois que c’est là l’espace politique[8] ».

Comment avec de tels propos, on peut se laisser aller à développer un discours aussi confus et imprécis sur le travail dans une période où le débat sur ce thème a, non seulement été accaparé par les économistes, mais rendu visible dans l’espace médiatique que sous forme de ratios et de statistiques.

Est-ce par peur de se faire accuser d’être « trop abstrait pour affronter le réel », qu’il a préféré ne pas se positionner à l’université du MEDEF dans l’espace politique qu’il a lui-même défini comme « un entre 2 », mais comme un « politique qui s’est concentré sur un rapport plus émotionnel aux choses et plus suiviste de l’opinion » de ceux et de celle qu’il avait en face de lui?.

Dommage. J’aurais même envie de dire Gâchis

Gaby BONNAND

[1] Analyse économique et historique des sociétés contemporaines par Alain BEITONE Armand Colin 2010

[2] Evolution de la durée du travail depuis 1841 à nos jours (actes du colloque ministère du travail du 22 Novembre 2012

[3] Pierre Yves GOMEZ, Le travail invisible P 161 et suivantes

[4] Id

[5] Id

[6] Interview MACRON « Le Un » 8 Juillet 2015

[7] Id

[8] Id

Tag(s) : #Travai, #philosophie, #politique