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Il est de bon ton aujourd'hui de suspecter les responsables politiques. Plus largement cette suspicion touche tous ceux qui sont investis dans des responsabilités sociales ou sociétales. Celle-ci peut même s'étendre aux fonctionnaires.

On peut s'interroger sur ce qui peut nourrir une suspicion qui vise à la fois des responsables politiques, des responsables sociaux et des fonctionnaires.

A l'origine de celle-ci, on peut invoquer les dysfonctionnements de notre démocratie. Ces derniers ne sont pas une invention des médias ou une vue d’esprits chagrins de quelques commentateurs ne se sentant bien que dans la critique permanente.

Non, les dysfonctionnements existent. Ils ne sont pas nouveaux. Ils ont fait l'objet de nombreux écrits, travaux de recherches, de propositions. Je pense aux travaux de Pierre ROSANVALLON qui sort un nouveau livre en cette rentrée 2015. Je veux citer également le livre de Dominique ROUSSEAU « Radicaliser la démocratie, sur lequel je reviendrais en fin d’article

C’est justement parce que ces dysfonctionnements existent, et qu’il est urgent d’y travailler qu’il est utile de décrypter ce qui pourrait nous mettre sur de fausses pistes dans cette action de rénovation profonde de notre démocratie.

La suspicion permanente et ce qu’elle génère nous éloigne justement des voies de la transformation profonde, en mutilant la réalité.

Il est à noter que ces suspicions se concentrent essentiellement sur des hommes ou des femmes qui exercent des fonctions ou des métiers ayant trait à la vie en société, à son organisation, à son fonctionnement, à la mise en œuvre des politiques de solidarité...

On les suspecte souvent de jouir d'avantages, qui plus est, payés par le contribuable. Il ne s'agit pas de nier que des responsables politiques, syndicaux ou sociaux, que des fonctionnaires aient abusés ou abusent de leurs positions. Ils sont une toute petite minorité, qu'il ne faut surtout pas excuser, mais sanctionner. Mais ces pratiques ne doivent en aucun cas jeter le discrédit sur la grande majorité de ces hommes et de ces femmes sans lesquels il n'y aurait pas de vie démocratique aussi imparfaite et dysfonctionnante soit-elle. Les dysfonctionnements de notre démocratie ne questionnent pas seulement ceux et celles qui exercent des responsabilités de représentation mais chaque citoyen, qu’il ne faut pas réduire à sa « posture » de consommateur.

Ce qui frappe dans ce climat, c’est que cette suspicion épargne ceux dont les revenus semblent, à première vue, ne pas dépendre des finances publiques et qui exercent des responsabilités importantes dans des entreprises privées.

En effet, si l’annonce du versement de salaires exorbitants à tels ou tels chefs d’entreprises ou cadres dirigeants, peut parfois faire scandale, surtout si ces sommes versées le sont à l’occasion d’une séparation pour cause d’échec stratégique, ces pratiques de gains énormes sans commune mesure avec la réalité quotidienne de l’immense majorité de citoyens, n’est pas sujet à suspicion, pas plus que ne le sont les avantages afférentes à la fonction de ces hommes et de ces femmes.

Pourquoi cette différence de traitement et de regard de la part des citoyens. De mon point de vue plusieurs raisons peuvent être invoquées. Je voudrais faire l’hypothèse d’une de ces raisons qui me semblent générer des analyses et des réponses dangereuses pour sortir des multiples crises dans lesquelles nous sommes.

Cette raison tient au résultat d’un discours permanent qui tend à dénigrer sans cesse tout ce qui a trait aux politiques sociales qui coutent chères et assimilées à de l’assistanat, aux dispositifs collectifs qui ne ferait que contraindre les individus en réduisant leur espace de liberté… Dans le même temps ce discours consacre l’individu qui se fait lui-même, qui ne doit rien à personne, qui ne doit son revenu qu’à ses capacités et facultés intellectuelles, physiques, managériales, commerciales exercée bien sûr dans une entreprise privée.

Ce discours renvoie le citoyen à 2 imaginaires. Le premier est celui d’un espace et un secteur public qui ne répondraient plus à leurs attentes. Ceux qui y sont investis sont des sangsues qui ne vivent qu’au crochet de la collectivité. Sont concernés tous ceux qui sont dans des fonctions d’élus, de représentation, de délégation, financés ou supposés l’être par des fonds publics. Sont concernés aussi bien les élus que les représentants syndicaux, associatifs, ou autres responsables du secteur social. Sont visés également par cette suspicion ceux investis dans des métiers de mise en œuvre des politiques publiques, comme les fonctionnaires, ou autre agents d’organismes sociaux.

Le deuxième est l’espace d’un secteur privé. Celui-ci serait l’espace de l’initiative, celui de la liberté, qui permet de faire des affaires, de gagner sa vie sans le concours de personne, et qui est supposée ne bénéficier, sous quelque forme que ce soit, de financements publics.

Ces 2 imaginaires, ne sont pas infondés. Nul ne peut ignorer l’écart de plus en plus important entre représentants et représentés dans notre démocratie représentative, qui nourrit le sentiment négatif à l’égard de la gestion de l’espace public et social.

Nul ne peut ignorer non plus ce désir de liberté ancré au plus profond de notre être et qui génère aujourd’hui, une image « fantasmée » d’un secteur privé vecteur d’émancipation et totalement autonome vis-à-vis de la puissance et des finances publiques, plombées par la dette. Or tout le monde sait que cette réalité n’existe pas. L’individu qui ne doit rien à personne, est un mythe. Tous, dans notre pays bénéficient d’un système éducatif public d’éducation, d’un système de santé fiancé majoritairement par des fonds publics…. Toutes les entreprises bénéficient d’infrastructures ou autres équipements publics nécessaire à leur développement

Si ces 2 imaginaires reposent d’une part sur un dysfonctionnement de notre démocratie représentative, et d’autre part, sur une image « fantasmée » de l’initiative privée dans le domaine économique, elles produisent une différence d’exigences vis-à-vis d’hommes et de femmes exerçant des responsabilités dans ces 2 espaces et ouvrent un terrain sur lequel fleurissent des analyses erronées et de fausses réponses aux questions qui nous préoccupent.

Loin de moi l’idée d’atténuer l’exigence citoyenne à l’égard des représentants et de tous ceux qui exercent des fonctions ou métiers dans l’espace public. Bien au contraire. Mais je ne veux pas confondre les exigences démocratiques citoyennes et les dénigrements d’observateurs sociaux qui ne prennent aucun risque ou de commentateurs réduisant le citoyen à son entité de consommateur.

Ces 2 imaginaires nourris par le discours décrit plus haut, génèrent 2 visions du gain et de son utilisation d’une part, et de l’éthique de la responsabilité d’autre part.

D’un côté le gain issu d’impôts, de cotisations sociales ou autres contributions associatives, syndicales, mutualistes…. Ceux et celles rémunérés ou indemnisés par ces « prélèvements » ont des comptes à rendre sur l’utilisation qu’ils en font. Ils doivent par ailleurs être irréprochables dans leurs comportements dans l’exercice de leurs fonctions ou métiers. Nous ne pouvons que souscrire à cette exigence de transparence et d’éthique.

De l’autre côté, le gain issu d’une activité dans le secteur privé. Ceux et celles qui perçoivent leur revenu de cette source sont exonérés de toute transparence. Pire ils sont exonérés souvent (je ne dis pas qu’ils s’exonèrent eux-mêmes) de toutes exigences en matière d’éthique dans la façon de vivre leur responsabilité.

Demande-t-on au patron qui gagne un salaire annuel de 450 fois le SMIC de justifier cet écart ? Qu’on s’y aventure et il est invoqué que la loi du marché impose un tel salaire.

Demande-t-on aux actionnaires de revoir à la baisse le montant de leurs dividendes ? Là encore, si la question est posée, le marché est convoqué. Le risque que les actionnaires aillent voir ailleurs est agité comme menace pour l’entreprise et donc pour les emplois.

Ces 2 visions antagonistes et entachées d’illusions et de contre-vérité, sont dangereuses. Elles mutilent la réalité. Elle conduisent par exemple à considérer que Les ressources, provenant de prélèvements servant à rémunérer des individus ou les ressources issus des entreprises et permettant de rémunérer directement les individus, sont toutes issues de création collective de la richesse.

Passer sous silence le fait que toute ressource provient de cette création collective de richesse, fait croire que la richesse collective est limitée à ce qui est issu de prélèvements et que seuls ceux qui sont rémunérées par ces ressources doivent rendre des comptes et répondre d’une éthique dans l’exercice de leur responsabilité.

Et dans le même temps elle engendre des oublis majeurs d’un certain nombre de données, comme celle par exemple du montant de la dette publique de la France qui est 6 fois moins importantes que le patrimoine privé détenu par les français, dont 10% d’entre eux en possèdent 62%[1].

C’est une vision tronquée de la réalité qui illustre assez bien les propos de Dominique ROUSSEAU dans son livre « Radicaliser la Démocratie » qui affirme que « la démocratie a été happée par le principe de représentation. Elle en est devenue prisonnière. Elle a également été engloutie par le marché qui lui impose ses lois, comme le montre jusqu’à la caricature l’actualité ».

Pierre GATTAZ est dans l’expression de cette caricature quand il propose, à l’occasion de l’Université d’été du MEDEF, « de confier le management des administrations publiques à des anciens chefs d’entreprise ».

Il est urgent de sortir d’un débat exclusivement centré sur les questions économiques. Nous ne souffrons pas seulement d’une crise économique. Nous le savons les crises sont multiples: Sociale, démocratique, humanitaire, économique, démographique, écologique… et englobent plusieurs périmètres : infra national, national, européen, intercontinental, mondial.

Alors oui, le combat des idées doit de plus en plus être présent dans l’espace public. Ils peuvent être nourris par de très bons bouquins. J’ai parlé de celui de Dominique ROUSSEAU. Celui de Pierre ROSANVALLON, « Le bon gouvernement »[2] donne envie d’être lu, au regard de son interview dans Libé cette semaine. Je veux citer celui d’Edgar MORIN, « l’aventure de la méthode »[3], qui encore une fois nous familiarise avec la complexité, ou encore le livre collectif sur le travail avec notamment la participation de Michel WIEVIORKA et Dominique MEDA.: « Travailler au XXI° siècle »[4] qui s’attache à décrypter les changements en cours dans le rapport des individus au travail, à « l’œuvre » de création, à la reconnaissance qu’ils en attendent, autant de questions qui demandent de ne pas résumer le travail à un emploi pour survivre.

Complexité, démocratie continue, implication citoyenne nouvelle, travail créateur, reconnaissance, appartenance…, voilà quelques termes qui donnent à voir que les questions qui sont devant nous, ne se limitent pas à l’ajustement de quelques ratios économiques révélateurs d’une réalité mutilée.

Gaby BONNAND

[1] Thomas Piketty : Le capital au XXI° siècle

[2] Le bon gouvernement (Le Seuil à paraître)

[3] L’aventure de la Méthode (Le Seuil 2015)

[4] Travailler au XXI° siècle, des salariés en quête de reconnaissance (Robert LAFFONT (2015)

Tag(s) : #Démocratie

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