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Monsieur le Premier Ministre

Gouverner est un art difficile. Il l’est d’autant plus dans des temps troublés par des transformations profondes que traversent nos sociétés. Leurs causes en sont multiples, complexes, contradictoires, imbriquées les unes aux autres. L’horizon est peu visible et l’action sur les causes est donc problématique. Qu’elles soient géopolitiques, économiques, sociales, démographiques, écologiques, politiques, ces transformations bousculent d’autant plus nos cadres de pensée, que la suite de l’histoire n’est pas écrite.

Alors que ces transformations se manifestent par des crises, des désastres humains, des remises en cause de situations établies, des replis identitaires et xénophobes, des guerres, des conflits en tout genre, la fabrication d’un sens commun pour guider l’action est devenue très compliquée. Les grilles de lecture du monde véhiculées par les idéologies totalisantes/totalitaires qui ont fourni le « prêt à penser » au cours du 20° siècle se sont effondrées. Il n’y a plus d’un côté « le monde libre », d’un autre « le bloc communiste de l’Est » et encore d’un autre le « pôle des non-alignés ».

Oui, les conditions d’aujourd’hui sont beaucoup plus insécurisantes, tant pour les gouvernants que pour les gouvernés. D’autant plus plus insécurisantes que les attentes des hommes et des femmes, des citoyens, sont obligatoirement contradictoires. Entre besoin de sécurité et désir de liberté, entre mobilisations pour des causes généreuses et développement d’une méfiance envers tout ce qui est différent, entre volonté de comprendre et exigences de voir affirmer des certitudes, les espaces pour l’expression de la parole et de l’action politique ne sont pas évidents. Parler et agir, c’est prendre des risques. Ne rien dire et ne rien faire est encore pire.Que faire?

Les tentations sont fortes de retrouver des grilles de lecture simplificatrices, pour lire le monde, ses évolutions, les désordres qui le secouent, et penser l’action. « Plus grande est la simplification du réel, plus fort est le sentiment de comprendre le monde qui nous entoure » dit Pascal Huguet[1] dans libération du 4 Décembre 2015

Dans cette période troublée où la France vient de connaitre en 10 mois, des évènements d’une barbarie inqualifiable, nous ne devons pas céder à cette facilité. Pour cela nous devons collectivement travailler à une lecture des évènements et donc du monde, la plus objective possible. A défaut d’objectivité totale, peut-on au moins éviter de surfer sur des attentes immédiates relayées par nombreux médias (pas tous) à la recherche de scoop ?

Ce n’est certes pas simple, mais nous sommes en droit d’attendre cela de nos responsables politiques, et particulièrement de ceux de gauche.

Si je vous écris, Monsieur le Premier Ministre, c’est parce que je sens comme une tentation chez vous de cacher derrière le ton ferme, une simplification de l’analyse, et j’en ressens un certain malaise.

Je prendrais 3 évènements récents pour développer mon propos.

A l’occasion du Match de foot PSG-Troyes, avant lequel un hommage a été rendu aux victimes des attentats du 13 Novembre, vous avez dit « c’est fort que l'équipe du Paris Saint-Germain, ses joueurs et ses dirigeants, veuillent communier avec tout le public son goût de la vie. Cela montre que nous sommes plus forts que les terroristes »

Peut-être vous êtes-vous laissé emporter par l’émotion, mais comment ne pas être surpris d’une telle déclaration, dans un lieu symbole d’une internationalisation de la finance peu soucieuse des victimes de Paris et d'ailleurs. Le Paris Saint Germain, est la propriété à 100% du Qatar, acteur important de cette financiarisation internationale et sur lequel pèse un certain nombre de soupçons quant à son rôle dans le financement de groupes djihadistes.

Que vous le vouliez ou non, la sincérité que vous semblez mettre dans votre expression ce jour-là, est entachée d’un doute par le lieu-même, dans lequel vous tenez ce propos. Pour ôter ce doute, la fermeté de votre ton, aurait dû se prolonger en direction des dirigeants du Qatar. Mais vos propos sur ce pays comme sur l’Arabie Saoudite sont loin d’être aussi fermes. Vous dites n’avoir « aucune raison de douter aujourd’hui de l’engagement de ces 2 gouvernements » dans la lutte contre Daech. C’est très décevant. La géopolitique est quelque chose de complexe et on ne change pas ses politiques d’alliance par des coups d’éclat. Je suis prêt à l’admettre. Mais les citoyens ne sont pas des imbéciles. Au-delà des émotions, ils savent que les choses sont complexes. Ils n’ont pas besoin d’avoir des litanies de certitudes, mais des clefs pour comprendre. Et là, je ne suis pas le seul à ne pas comprendre.

Le deuxième événement, Monsieur le Premier Ministre, concerne votre intervention à Evry lors d’un débat avec des jeunes : « Ce n'est pas parce qu'on est au chômage, d'origine maghrébine et de culture musulmane, que l'on devient un terroriste ou un voyou".

Pourquoi cette « tirade » ? Pourquoi ce raccourci ? Pourquoi cette simplification dans la lecture des évènements, dans la lecture des parcours des individus ? Est-ce que les terroristes qui ont agis le 13 novembre à Paris correspondent à cette définition aussi simpliste. L’analyse des profils et des parcours de ces hommes laisse apparaître des choses beaucoup plus complexes. Mais vous semblez vous êtes fait une opinion qui consiste à considérer l’islamisme radical comme la cause de tout, que les mosquées sont les lieux de radicalisation et que ces lieux ne peuvent attirer que des jeunes au chômage, d’origine maghrébine et de culture musulmane.

Vous avez l’ennemi, vous avez identifié les lieux où il prospère et vous avez maintenant le profil type des suspects.

La rigueur apparente de l’analyse se heurte à une réalité autre. L’islamisme radical est tout sauf un concept clair et identifié. Il apparait plus aujourd’hui comme un mot valise dans laquelle ceux qui l’emploient, prennent grand soin de ne rien dire de sa définition.

Par ailleurs, pour la plupart des terroristes du 13 Novembre, les mosquées n’ont pas été les lieux de leur radicalisation. Comme le dit Olivier ROY[2], « il s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité ». Une radicalité qui puise ses sources ailleurs que dans l’islam. Pascal Huguet (déjà cité), qui travaillent depuis longtemps sur ces questions apportent des éléments de compréhension importants « Le terme de radicalisation est pour le moins problématique » dit-il. « Ce terme suggère une pratique religieuse traditionnelle qui au fil du temps aurait dérivé vers une idéologie sectaire. Or dans leur grande majorité les terroristes arrêtés ou tués lors des attentats récents n’ont pas ce profil. Non religieux, souvent marginaux et déjà connus pour des actes de délinquance (pas tous), ils ont été recrutés par un groupe et ont admiré son leader … Face aux frustrations diverses accumulées dans leur vie ordinaire, cette identité nouvelle fait coup double : Elle suscite la crainte et promet des règlements de compte[3] ». Le Djihad apparait en fait aujourd’hui comme l’offre qui existe sur « le marché », pour concrétiser une radicalisation et une violence. Hier sur ce marché de la violence, les « offres » s’appelaient « brigades rouges », « bande à Bader »… Point besoin de religion pour concrétiser la violence.

Ceci ne veut pas dire qu’il ne faut pas lutter contre les groupes qui enrôlent ces individus. Cela veut dire que d’une part les raisons de la radicalisation ne se trouvent pas dans l’islam, et que d’autre part, les lieux de cette radicalisation ne sont pas les Mosquées.

Il est probablement rassurant pour un certain nombre de citoyens de voir des mosquées fermées par la fermeté de décisions politiques, mais on peut se demander si ça change quoi que ce soit aux véritables questions.

Le troisième évènement, Monsieur le Premier Ministre concerne la laïcité. Je suis inquiet de la montée du discours qui tente de considérer l’Islam comme incompatible avec la laïcité. Olivier ROY, déjà cité, spécialiste des questions islamiques, dans un entretien au Monde des religions de Mars 2015, rappelle que « la loi de 1905 ne légifère pas sur le religieux, mais sur le culte, c’est-à-dire sur la pratique » Elle fixe « un principe constitutionnel de la séparation de l’Église et de l’État, et un principe juridique de l’organisation de la pratique des cultes dans l’espace public». Or aujourd’hui, poursuit l’auteur « on parle de « valeurs laïques », de « morale laïque », La laïcité est devenue une idéologie ». Monsieur le Premier Ministre, quand vous désigner à la tribune de l’assemblée nationale le salafisme, un des « éléments de l’islamisme radical », dites vous, comme ennemi, ou encore lors d’une interview, quand vous appelez l’islam à se mettre debout pour « couper tout lien envers le djihadisme et le terrorisme », êtes-vous certain d’être encore dans un discours empreint de laïcité ?

Je m’interroge, car vous catégorisez les français avec un risque de communautarisation selon l’appartenance religieuse. On ne peut pas à la fois refuser le communautarisme comme organisation de notre « vivre ensemble » et demander à une communauté de se désolidariser d’actes qui seraient supposés être réalisés par des membres de cette communauté. Il y a un véritable problème. C’est d’autant plus problématique que cela concourt à la stigmatisation d’une partie de nos concitoyens, alors qu’il apparait «qu’il s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité ».

Je m’interroge également, sans certitude bien sûr, pour savoir si c’est très opportun de désigner un courant au sein de l’islam qui serait supposé engendrer le terrorisme. L’Etat n’est pas habilité à intervenir sur les contenus religieux, sur les dogmes qui les sous-tendent. Le faire c’est prendre le risque d'enraciner dans la population, l'idée, que finalement c’est l’Islam le responsable de tout.

Vous avez souvent dit que vous ne vouliez pas d’amalgame. Je vous crois sincère, mais ces affirmations ne valent que si elles sont cohérentes avec d’autres discours. Je comprends la difficulté à laquelle vous êtes confrontés, mais les réponses, si vous voulez, si nous voulons qu’elles ne soient pas éphémères, nécessitent de prendre du temps pour analyser et lire le monde dans sa complexité, pour identifier, les causes et les ennemis à combattre.

Elles nécessitent de mettre toute la société en mouvement. Il ne s’agit pas simplement de la rassurer par des mesures sécuritaires. Elles sont utiles certes, mais ne sont pas suffisantes. Mettre la société en mouvement, ce n’est pas se laisser aller aux analyses lapidaires. Les hommes et les femmes sont capables de comprendre. Ils seront d’autant plus mobilisés, si l’expression et l’action politique apparaissent cohérentes sur tous les terrains nécessaires à investir pour que les choses changent ; le terrain de la sécurité, celui des politiques sociales et économiques, celui des alliances internationales dans le domaine militaire et diplomatique, des politiques de développement ….

Ne vous méprenez pas, Monsieur le Premier Ministre, je ne vous appelle pas au laxisme. La sécurité des français et de tous ceux qui vivent sur notre territoire doit être assurée. Les principes de l’Etat de droit doivent s’appliquer sans concession avec la plus grande fermeté. Les hommes et les femmes qui enfreignent ces principes doivent être condamnés avec la plus grande sévérité.

Plutôt de de parler de « valeur de la laïcité », terme qui rappariait pas dans la loi de 1905, Agissons pour faire appliquer le principe constitutionnel de la séparation de l’Église et de l’État, et le principe juridique de l’organisation de la pratique des cultes dans l’espace public. Point besoin de faire appel à des valeurs, terme derrière lequel il n’y a pas consensus, pour donner à la puissance publique les moyens de faire appliquer ces principes.

Gaby BONNAND

[1] Pascal HUGUET, Directeur de recherche au CNRS. Directeur de la fédération 3C (Comportement, Cerveau Cognition),

[2] Olivier ROY, Directeur de recherche au CNRS, Directeur d’étude à l’EHESS et spécialiste de l’islam

[3] Libération 4 Décembre 2015

Tag(s) : #Trrorisme, #Laïcité, #Islamisme, #Radicalisation