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Après Paul BUREL, Patrice GARNIER[1], Président de la SIFA, société d'investissement france Active, nous livre ses réflexions suscitées par la lecture du livre de Laurent BERGER. "Premières fondations pour un syndicalisme du XXI siècle", nous dit-il. Un nouvel encouragement à lire ce livre qui est une véritable contribution à la construction "du monde que nous voulons" et qui ne peut être que ce que nous le faisons

"Avec son livre « Permis de construire », Laurent Berger pose les premières fondations d’un syndicalisme du XXI siècle. Il répond par-là même à une question: Né avec la révolution industrielle du XIX siècle, le syndicalisme a-t- il un avenir ? Ou plus exactement a-t- il un encore un intérêt quelconque, s’il n’est plus, dans nos pays développés, que l’instrument conservateur des acquis réservés à la minorité des salariés stables, CDI des grandes entreprises et fonctionnaires sous statuts ?

Sa réponse est positive, s’il s’agit d’un syndicalisme de transformation sociale, « constructeur » de droits, acteur des mutations, porteur des valeurs de solidarité est non seulement utile, il est même indispensable.

Indispensable, car il apporte dans la construction de la vie en société une pierre d’angle, celle de l’expérience et de l’expertise de tous ceux qui, à partir de leur vie au travail, font valoir leurs exigences d’être connus et reconnus, de développer leurs compétences et leur autonomie, d’être efficaces et solidaires. La vitalité syndicale est un bon thermomètre de la vigueur démocratique. Aujourd’hui en berne, et demain ?

Les partis politiques sont devenus des machines à sélectionner des candidats aux élections et leurs élus travaillent « top down », promettant sans pouvoir honorer leurs paroles, communiquant plus qu’imprimant leur marque d’un réel qui leur échappe.

Les chefs d’entreprise sont intoxiqués par l’idéologie du « corporate governance » ce qui leur fait croire que les actionnaires sont les seuls détenteurs légitimes de l’autorité dans l’entreprise. Les salariés sont donc vus d’abord comme des coûts, qu’il faut motiver en leur faisant comprendre que, tout en étant « la première richesse de l’entreprise » selon le mantra managérial, leur avis compte finalement peu.

Beaucoup attendent tout du « politique », et finalement, dégoûtés n’en attendent plus rien ; certains espèrent que les entreprises suffiront à « faire société » et qu’à défaut de faire une communauté, elles apporteront au moins la prospérité aux plus efficaces.

Laurent Berger nous explique que ce syndicalisme « constructeur » est une pièce indispensable à la construction d’une société à la fois efficace, ouverte et solidaire, qui ne laisse personne sur le bord de la route dans le grand bouleversement en cours qui est bien plus qu’une crise de croissance.

En effet, il n’est pas question de nostalgie, de retour aux soit disant 30 grandes glorieuses ou de pleurer les « conquêtes de la Libération » ( les grandes entreprises à statut, la Sécurité Sociale, etc..). Il ne s’agit pas de défendre à reculons ce qui semblait acquis et qui sont devenus selon le mot du sociologue Henri Vacquin, des « acquis mortifères ». Il s’agit d’inventer, dans le débat, dans la confrontation si nécessaire, dans le dialogue exigeant, de nouvelles institutions qui vont structurer la vie sociale. Cela s’appelle le compte social personnel ou la nouvelle implication dans la gouvernance des entreprises, la formation tout au long de la vie, etc..

Car le monde a changé, et il serait bon de ne plus appliquer des recettes anciennes aux enjeux nouveaux, ceux de la transition écologique, ceux de la révolution numérique et de « l’Uberisation» qui va atteindre tous les secteurs d’activité. La globalisation est là, les nouvelles technologies –pas seulement le numérique, mais aussi les biotechs, les matériaux nouveaux, la nanotechnologie, etc..- aussi et chacun y est affronté.

Quarante ans, après l’apparition d’un chômage de masse, il faut écouter la génération des précaires, des stagiaires, des intérimaires, des autoentrepreneurs, des freelances, etc.. pour qui le syndicalisme est une langue morte, le plus souvent réduite à sa caricature : le permanent syndical institutionnalisé, qui se planque du « vrai boulot » pour aller de réunions en réunions, le déclencheur de grève de transport qui se soucie comme d’une guigne de la galère des usagers et explique qu’il fait cela pour eux, le râleur impénitent, dont la vocation syndicale semble reposer sur ses propres frustrations, etc..

A l’inverse, il faut démontrer, par des réalisations, que le syndicalisme est autre chose qu’un frein, un facteur de blocage, une pesanteur, le refuge des aigris, mais qu’il peut être un bâtisseur, un outil d’émancipation, un lieu collectif d’éducation, un instrument de cohésion sociale et de solidarité, porteur de sa part d’intérêt général. Laurent nous fait découvrir quelques uns de ces pionniers dans ses visites d’entreprise, y compris là où on les attend le moins, par exemple dans les entrepôts d’Amazon… alors que la grande machine des hôpitaux publics broie les meilleures motivations et risque de décourager les syndicalistes.

Laurent Berger nous invite à changer notre regard sur l’action syndicale et remet en perspective les actions de la CFDT avec cette grille de lecture pour qu’on en comprenne la logique et la cohérence.

Il nous faut donc sortir de la grille paresseuse, entre les « durs » et les « mous », les syndicats qui signent et ceux qui luttent, les « résistants » et les « traitres », etc.. Le qualificatif que porte avec fierté la CFDT « syndicat réformiste », en voulant se démarquer des « révolutionnaires », nous avait d’ailleurs peut-être trop incité à cette lecture. Poursuivant la métaphore du titre du livre, on pourrait peut-être parler, comme je le fais ici, de syndicat constructeur ( avec un clin d’œil à Reconstruction, le mouvement qui a fait émerger la CFDT de la CFTC il y a 50 ans !)

Cette bataille se gagne sur le terrain et Laurent Berger nous emmène à la rencontre de ces militants qui ont regagné des adhérents, et des électeurs, au cœur de leur entreprise. Au point que nul ne trouve audacieux que la CFDT anticipe de devenir le premier syndicat en France à la prochaine mesure de représentativité en 2017. Une des clés semble être la suivante : considérer son lieu de travail, comme le lieu « où on vivra ce qu’on changera », celui où on se battra pour faire reconnaitre ses compétences, parfois pour imposer de nouvelles orientations stratégiques à l’entreprise, où on discutera du partage de la valeur ajoutée. Contrairement à ce que le Medef veut faire croire, le sort de l’entreprise n’est pas dans les mains de son seul patron ou de ses seuls actionnaires (souvent bien éphémères, s’agissant d’entreprises cotées) car « l’entreprise, c’est aussi nous », dit la CFDT.

Il faut aussi se battre à l’autre bout de l’échelle, l’Europe. Si l’Europe dépasse ses préoccupations quasi exclusives- la concurrence et le contrôle des niveaux de déficit budgétaire-pour s’intéresser enfin au renforcement des facteurs clés de compétitivité, à savoir la formation (un Erasmus pour les apprentis !), les infrastructures ou encore les mesures contra cycliques comme un socle commun d’assurance chômage.

Un vaste programme donc pour ce syndicalisme du XXI siècle, appelé à sortir de l’institutionnel pour parler aux travailleurs, à se saisir des mutations pour en tirer le meilleur et éviter la « compétition de tous contre tous » afin d’entrer dans la construction d’une société et d’une économie ouvertes, mobiles, compétitives et solidaires. Et parfois les vieux mots qui paraissaient usés reprennent de la couleur. Par exemple : « un autre modèle de développement » oui, c’est la transition écologique juste respectueuse de l’environnement qu’il faut accélérer en étant soucieux des reconversions et de l’emploi . Ou encore « travailleurs » , mot galvaudé par un discours trotskiste, misérabiliste et finalement populiste qui reprend un autre sens lorsque Berger dit que le syndicalisme doit s’ouvrir au-delà des salariés, aux autoentrepreneurs, et aux free-lances, qu’il faut prendre en compte la pluriactivité, bref, tenir compte de tous ceux qui travaillent, produisent, rendent service.

En 200 pages, Berger ouvre des portes et des voies, beaucoup reste à faire et de nombreuses questions restent ouvertes et qu’il faudra creuser

  • La CFDT est bien seule pour ce chemin, et les autres organisations syndicales, principalement FO et la CGT, paraissent bien loin de ces orientations. Peut-on avoir raison tout seul ou trop tôt? A quelles conditions la CFDT pourra-t-elle faire œuvre d’entrainement ? Avoir le vent en poupe, et l’oreille des « réformateurs » ne suffit pas, sans parler du patronat, ou des forces politiques trop occupées à des enjeux de court terme. Mais la CFDT pourrait compter sur la vitalité associative, sur l’énergie des entrepreneurs sociaux, sur l’engagement de ceux qui préfèrent réaliser à leur échelle, sur tant de militants citoyens engagés dans des causes diverses.
  • Cette logique rassembleuse et ce pragmatisme même solidement charpentés par des valeurs de solidarité réaffirmées suffisent-ils à fixer le cap? Bien sûr, il faut débattre, convaincre et échanger des arguments, mais à un moment, il faut trancher. Dans le mouvement schumpetérien de destruction/ création , il y a souvent plus de perdants visibles et immédiats que de gagnants futurs potentiels. Comment choisir entre des intérêts divergents ? Pour assumer les priorités et dépasser les conflits, la vie démocratique de la section syndicale à la confédération doit être riche et fluide. Comment la faire vivre avec des militants et des adhérents occupés à de multiples enjeux et auxquels on demande de s’intéresser aux conditions de travail, à la retraite, aux temps de travail, à la stratégie de leur entreprise, comme à la mise en œuvre des accords interprofessionnels sans parler de la défense de l’Europe !
  • Notre pays est champion du pessimisme , du manque de confiance. Le « vivre ensemble » se délite, l’étranger fait peur, le repli sur soi gagne, les populismes prospèrent. Certes le chômage et le mal vivre au travail sont des terreaux de cette inquiétude. Mais au-delà, la démocratie est fragilisée. Les discriminations, envers les personnes d’origine étrangère sont tenaces et alimentées par les problèmes de sécurité et le lancinant sentiment de déclassement. Il faut là encore un ancrage fort sur les valeurs traditionnelles du « mouvement ouvrier » pour que le syndicalisme assume cette ouverture aux autres, combatte jusque dans ses rangs le rejet de l’autre et en premier lieu des immigrés.

La démarche de la CFDT est originale en France , dans ce pays centraliste, construit autour de l’Etat, qui a fait de la République un étendard, qui semble attendre en permanence la prochaine élection politique, qui ne cesse d’en appeler à l’Etat tout en se plaignant de son impotence. Il faut dire et redire que le syndicalisme authentique est une composante majeure d’une démocratie vivante. A la fois témoin des libertés ( en régime totalitaire ou autoritaire, les syndicats « officiels » ne sont souvent que des instruments de contrôle par le pouvoir central) et animateur essentiel de la vie foisonnante de la démocratie en partant des réalités diverses de la vie au travail.

Avec son livre, Laurent Berger indique la rupture avec la dégénérescence du syndicalisme, il faudra aussi montrer combien cette nouvelle vision d’un « syndicalisme de notre temps » est fidèle aux intuitions et aux ambitions du « mouvement ouvrier » qui a pris naissance à l’aube de la première révolution industrielle. Lutter contre les déterminismes sociaux, permettre à chacun de développer son autonomie, le tout dans un cadre collectif solidaire, ouvert à l’Europe et au monde, voilà une ambition qui résonne aux meilleures traditions des luttes ouvrières. Le combat continue, sous des formes nouvelles. Laurent nous en montre un chemin à emprunter ensemble.

Patrice GARNIER

[1] Président de la Société D’Investissement France Active (SIFA) http://www.franceactive.org/default.asp?id=209

Tag(s) : #Permis de construire, #Laurent Berger, #syndicalisme, #réformisme

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