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Le gouvernement a présenté, il y a quelques semaines son plan emploi. Entre formation de 500 000 chômeurs et pérennisation d’un certain nombre d’exonérations de charges, ce plan contient de nombreuses mesures dont l’objectif affiché est de faciliter l’embauche de jeunes et de moins jeunes

Mon propos n’est pas de remettre en cause les objectifs, mais de m’interroger sur l’efficacité réelle d’un certain nombre d’entre elles.

Si nous pouvons nous féliciter de l’annonce de formation pour 500 000 chômeurs, ou de la relance des contrats de professionnalisation, mesures qui poursuivent l’objectif d’une insertion de long terme, la très forte focalisation sur l’indicateur chômage génère la mise en place de mesures qui peuvent se transformer en carburant d’une machine à exclure. C’est le cas des aides financières aux entreprises qu’elles soient sous formes des primes à l’embauche ou des pérennisations d’exonérations de charges,.

Il est incontestable que le travail est une condition de la socialisation des femmes et des hommes. De ce point de vue, il est tout-à fait normal et indispensable que la puissance publique fasse du retour à l’emploi la priorité de ses priorités.

Mais cette bataille pour l’emploi, semble trop souvent se jouer sur le seul terrain de l’économie pris dans son sens le plus restrictif. Même si ce plan comporte, comme dit plus haut, des mesures de formation qui visent une insertion durable dans le travail, les mesures financières, qui n’ont pas prouvé leur efficacité sont reconduites ou même pérennisées au nom de « l‘emploi avant tout ». Ce slogan s’impose comme une cible exclusive de tout le reste et ce qu'il engendre comme décisions risque même de rendre inopérantes les mesures plus durables sur l'emploi et les qualifications. Pourtant qui peut penser qu’à lui seul, l’indicateur du taux de chômage peut rendre compte de la situation dans laquelle les femmes et les hommes vivent ?

Nous savons par exemple qu’une amélioration du taux de chômage en Allemagne va de pair, ces dernières années, avec une progression de la pauvreté et des inégalités, et que cette amélioration se fait aussi au Royaume-Unis grâce, entre autre, au contrat de travail zéro heure ou d’autres formules conduisant à paupériser les populations. A-t-on pour autant améliorer le bien-être ou la cohésion des sociétés ? Je ne suis pas certain.

Fort Justement, Edgar Morin dénonce cette « vision unilatérale et réductrice qui favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage ». Au nom de la compétitivité, nous dit-il « tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu'à instaurer des organisations du travail déshumanisantes »[1].

On comprend tout à fait ce que peut produire cette logique poussée jusqu’à son extrême, quand on lit sous la plume de Sylvie Laurent[2], la description qu’elle fait de la situation de Flint, ville américaine symbole du déclin industriel. Avec une perte de la moitié de sa population en 5 ans, un salaire médian inférieur de moitié au reste du pays, un taux de pauvreté qui atteint 60% de la population noire, la mise entre parenthèse de la démocratie et du droit du travail par le gouverneur néo-libéral, la ville fait face aujourd’hui à un désastre sanitaire et social. Pour Sylvie Laurent « la recherche du profit et la privatisation des missions d'intérêt général au nom de la rigueur des comptes publics mènent naturellement à la discrimination des plus faibles[3] ».

Si faire de l’emploi une priorité pour que tous puissent s’insérer dans un travail, source de socialisation et d’intégration sociale, est légitime, encore faut-il oser aujourd’hui porter un regard lucide sur l’économie mondialisée dont le fonctionnement actuel peut détourner des objectifs louables en effets dévastateurs. Et de ce point de vue les travaux d’une autre chercheuse, américaine cette fois, SASKIA SASSEN[4] qu’elle expose dans une tribune à libération du 6 février 2016. Que nous dit-elle ? Eh bien, elle nous dit que "Notre système économique n'incorpore plus, mais expulse"... "Aux Etats-Unis, par exemple, 14 millions de ménages ont été chassés de leur maison après la crise de 2008."... Dans leur brutalité simple, les plans d'autorité imposes par les institutions internationales, expulsent de manière massive et rapide les classes moyennes, modestes ou pas, de leur emploi se des services médicaux ou sociaux et plus largement de leur foyer ». Nos économies politiques avancées, nous dit-elle, « ont créé un monde où la complexité a trop souvent tendance à générer une brutalité primaire. Pour SASKIA SASSEN "Dans la seconde partie du XX* siècle l'économie a intégré le plus grand nombre. Aujourd'hui la logique de privatisation, de dérégulation et d'ouverture des frontières portés par les grandes entreprises développe une dynamique qui exclut".

La France n’a pas franchis le Rubicon. Ses systèmes sociaux fortement déstabilisés sous l’effet conjugué de mutations multiples et profondes de nos sociétés, permettent encore d’amortir les chocs et servent de garde-fous. Mais attention, le refus d’adapter nos systèmes de protection sociale par de nombreux acteurs de nos sociétés, associée à une logique néo libérale très offensive ne peut que conduire à mettre en place des mesures qui, de fait, injectent du carburant à une économie qui génère des exclusions et vient gonfler « les fortunes et les profits de grandes entreprises », loin des gouvernements des états « endettés ou appauvris par l’évasion fiscale.[5] »

Si l’objectif de la lutte pour l’emploi, contre le chômage peut et doit être partagé, les conditions pour s’y attaquer doivent aujourd’hui, devant autant de dégâts provoqués par la logique néo-libérale, donner lieu à débat. La négociation pour le renouvellement de la convention chômage sera un temps fort d’expression des rapports de force. Faire peser sur les chômeurs les efforts pour le redressement des comptes de l’UNEDIC, c’est alimenter encore en carburant, une économie prédatrice et destructrice.

Mais nous savons aussi que la transformation profonde du modèle économique ne se résoudra pas d’un coup de baguette magique. Il faudra du temps. Le chemin pour ramener progressivement « l’économie » à sa vraie place sera long et plein d’incertitudes. Rien n’est écrit d’avance. L’association des corps intermédiaires, des citoyens dans la construction de ce chemin sera déterminant. Une autre façon de faire de la politique est nécessaire. Ce peut être là un enjeu des primaires à gauche.

Gaby BONNAND

[1] La Tribune de l’économie 11 Février 2016

[2] Chercheuse Harvard et Stanford et Sciences-po
[3] Libération 5 Février 2016

[4] Chercheuse et prof de sociologie à l'université de Columbia

[5] Id

Tag(s) : #Economie, #pauvreté

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