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Avec leur accord, je relaie ici un texte de Christian SAUTTER et Catherine CADOU concernant le livre de Laurent BERGER "Permis de construire".

Tout en présentant le livre ils relient cette présentation à l'actualité du moment. Tout ceci donne une réflexion que je souhaitais partager

PERMIS DE CONSTRUIRE

Dans notre cher pays étourdi de polémiques absconses sur un projet de loi dit El Khomri, que personne n’a lu de bout en bout, et pour cause puisqu’il n’a pas encore été examiné par le Conseil des ministres, il est bon de prendre un peu de hauteur et de lire l’ouvrage d’un personnage clé du mélodrame social qui se joue devant nos yeux de citoyens assommés ou indignés : « Permis de construire » de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT (Taillandier, 2015).

J’en aime le sous-titre : « Nous vivrons ce que nous changerons ». Autrement dit, c’est à nous, dans notre entreprise, notre administration, notre quartier, notre République, de construire notre avenir et celui de nos enfants. Il n’y a pas de fatalité. Mais il y a plus de risques à militer qu’à se lamenter, à s’enfermer dans une posture nostalgique ou dans l’attente vaine d’un grand soir.

Laurent Berger n’est pas très connu du grand public. Ce jeune diplômé de l’université de Nantes, s’est tôt engagé dans l’action collective. Il a été secrétaire général de la fameuse JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), a travaillé un temps dans une entreprise d’insertion de Loire Atlantique qui portait le joli nom de CIBEL, avant de devenir permanent de la CFDT, dont il a gravi rapidement les niveaux de responsabilités avant d’en devenir le Secrétaire général il y a trois ans à l’âge de 44 ans.

S’il est peu connu, c’est parce que, dit-il, « je préfère le terrain aux joutes avec les politiques et les journalistes. » Et de façon significative, son livre commence par une galerie de portraits de syndicalistes qui ont mené, avec lui, de beaux combats à Air France, chez GAD (les abattoirs), Carbone Service, Amazon. Et sa description de la « gouvernance paléolithique » des hôpitaux, où les personnels ne sont jamais consultés sur l’organisation du travail, vaut son pesant de vitamines.

Sa conception de l’action syndicale a trois dimensions originales.

Premièrement, la défense de l’emploi n’est pas seulement une lutte frontale pour préserver l’existant, les droits acquis, mais elle implique de se salir les mains en analysant la situation économique et financière de l’entreprise et, scandale, en faisant un diagnostic et des propositions impliquant des sacrifices de part et d’autre. L’exemple de Renault est explicité, dont la situation difficile a été décortiquée et dénoncée par la CFDT dans un document de 300 pages de juin 2012, « Renault en danger ». Malgré le silence hostile de la CGT, un accord a permis de ne pas fermer le site de Flins, au prix de 8260 départs volontaires, une hausse du temps de travail de 6,5% sans compensation financière dans toutes les usines du groupe, un engagement de modération salariale. Ce « syndicalisme responsable » ne nuit pas à la CFDT qui progresse dans les entreprises privées et pourrait y dépasser la CGT aux prochaines élections.

Deuxièmement, la CFDT se bat pour l’emploi, mais aussi pour le travail. Il est surprenant de voir revenir fréquemment le mot « employabilité », au parfum anglo-saxon, mais qui part d’un constat évident : « Le modèle a changé, il va falloir s’y faire. » La mondialisation, l’irruption du numérique, les changements de comportement des consommateurs (« uberisation ») sont des tendances lourdes auxquelles il faut faire face, en dotant chaque travailleur du bagage nécessaire pour ne pas être laissé au bord du chemin. Il s’agit de formation, mais pas seulement de cela.

Troisièmement, la CFDT de Laurent Berger défend tous les travailleurs, et pas seulement les salariés en place dans la grande entreprise, comme le livre le reproche en clair au syndicat FO et implicitement à la CGT. Les précaires, les indépendants, les freelance, les chômeurs, les jeunes, les femmes, les seniors doivent aussi être soutenus : insiders, outsiders, même combat !

Ce qui nous ramène à la réforme du Code du travail, ce fameux pré-projet El Khomri, du nom de la Ministre qui doit défendre cet ours mal léché, souffrant d’un péché originel que Laurent Berger énonce ainsi : « Une idée qui tombe de haut sans prévenir a peu de chances de survie ». Seuls des cabinets ministériels épuisés ont pu enfiler un si grand nombre de perles baroques, venant de tous les bureaux administratifs et des officines d’un Patronat, que Berger trouve « toujours en train de se plaindre, souvent dans l’idéologie, et peu réaliste » !

Quelles sont les questions essentielles ? La première est de simplifier un code de 3200 pages, que personne ne maîtrise, ni les fonctionnaires, ni les juges, ni surtout les patrons de PME qui avancent à tâtons dans une épaisse brume juridique. La réponse est simple : poser quelques principes fondamentaux, ce que Robert Badinter et Antoine Lyon-Caën ont fait l’an dernier, proposant une sorte de préambule de la constitution sociale ; puis, faire peigner les pages par un comité de juristes pluriels sur deux ou trois ans, comme Badinter l’avait fait faire il y a trente ans pour le Code pénal. On n’en prend pas le chemin !

Deuxième question : faut-il tout prévoir dans la loi ou laisser une large autonomie à la négociation au niveau de l’entreprise ? (Le niveau de la « branche » telle la métallurgie, riche en permanents syndicaux et patronaux, passant au second plan). Si le projet de loi a une philosophie, c’est plutôt d’aller dans le sens de la négociation dans l’entreprise, ce qui est une bonne direction pour la CFDT, qui ne perd pas une occasion de rappeler qu’elle est favorable à la présence de représentants des salariés dans les conseils d’administration des grandes entreprises.

Troisième question : faut-il se focaliser sur la protection sociale des salariés permanents (CDI à plein temps) ou confier à chaque travailleur un « sac à dos » de droits sociaux qu’il transporte avec lui d’emploi en emploi ? C’est le grand combat de la CFDT pour le « compte social personnel », devenu dans le projet de loi le CPA (« Compte personnel d’activité »).

Le CPA est une très belle utopie qui doit devenir réalité. Chacun accumulerait des droits à la formation, un « compte épargne-temps » (on stocke des rattrapages d’heures supplémentaires ou des congés annuels), un « compte pénibilité » (qui permet de partir plus tôt à la retraite si l’on a exercé des métiers qui nuisent à la santé). Berger ajoute une idée séduisante pour permettre aux jeunes de mieux démarrer dans la vie : la société mettrait dans le sac des jeunes une dotation initiale pour acquérir une formation, préparer un projet, etc. Et elle complèterait cette dotation par un accompagnement, fourni par exemple par des syndicalistes (« de service »), de façon à ce que ce capital soit utilisé au mieux.

En compagnie de Louis Gallois, j’ai défendu cette conception ambitieuse du CPA au moment du lancement d’une concertation expresse au Ministère du Travail. Un tiers des jeunes diplômés des « quartiers sensibles » souhaitent créer leur entreprise, mais seuls 6% y parviennent. Avec le CPA, ils pourraient avoir un petit capital dans leur «sac à dos » pour « payer » des heures d’accompagnement, sorte de formation hyper-pratique pour déjouer les embûches multiples qui attendent les créateurs néophytes.

Et Laurent Berger ne s’arrête pas en si bon chemin. Il plaide pour la « portabilité des droits » à travers l’Europe, de façon à ne pas léser ceux qui ont effectué leur parcours professionnel dans plusieurs pays de l’Union. Au moment où le gouvernement britannique a, scandaleusement, obtenu de limiter les droits sociaux des travailleurs venant d’autres pays européens, une telle lecture fait du bien. Et Berger enfonce le clou d’une Europe sociale, qui donnerait des couleurs à une Communauté cadavérique : des salaires minimaux européens, une assurance-chômage européenne, un plan Erasmus pour les apprentis. Un peu de rêve dans un monde sans but !

Écartons-nous un instant de ce livre limpide et vigoureux pour nous intéresser à ce que Berger appelle la schizophrénie du Patronat : « Il est en demande permanente vis-à-vis de l’État, tout en se plaignant qu’il y a trop d’État. » Tout le débat bizarre sur le plafonnement des indemnités de licenciement est inspiré par une solide méfiance à l’égard des juges (qui ne sont pourtant impliqués que dans 8% des licenciements). Le MEDEF veut que la loi réduise fortement la liberté des juges, sous prétexte que ceux-ci pourraient conduire les entreprises à la ruine ! Le thème des juges peu responsables est fort à la mode aujourd’hui en ces temps d’état d’urgence. Faut-il rappeler le principe cardinal de la démocratie, y compris dans les pays anglo-saxons libéraux, de l’indépendance du pouvoir judiciaire ? Les juges doivent absolument conserver la capacité de demander à une multinationale prospère, fermant un établissement en France, de verser des indemnités substantielles aux personnels licenciés.

Laissons le mot de la fin à Laurent Berger : « La société française a perdu foi dans le progrès, car elle ne sait pas où elle va. »

Tag(s) : #Syndicalisme, #transformation sociale

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