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Il y a quelques semaines, je postais sur mon blog une interview de Pierre Joxe au titre en forme d’injonction à ceux qui ignorent où refont l’histoire « Quand l’histoire coloniale pèse autant sur le présent, il vaut mieux la connaitre ». Parmi les retours, un email d’un ami, Patrice. Il m’invite à lire un livre « Politique de l’inimité » aux éditions la découverte de Achille MBEMBE. « Un livre qui nous décentre de notre regard occidental pour nous montrer la face cachée, violente de l’histoire (le colonialisme) et qui resurgit aujourd’hui ». Et il conclut par un « Tu verras ça fait réfléchir ».

Venant de Patrice, je n’hésite pas une seconde, à prendre cette invitation au sérieux. J’achète donc le livre. Quand on le commence on ne peut plus s’arrêter. On est pris par l’intelligibilité de l’écriture qui nous entraîne dans un va et vient « Passé / présent » donnant encore plus de poids aux propose de Pierre JOXE.
Pour le coup, ce livre va constituer, pour moi, une référence dans la lutte contre l’ignorance, que Pierre JOXE nous invite à juste titre, à combattre. Il a pour moi en tout cas, contribué à mettre cette dernière, un peu en échec.

Avec une écriture souvent très fluide, cet essai percute par le réalisme du propos et la volonté d’interpeller sans culpabiliser, mains sans indulgence, non plus. L’auteur nous entraine et nous accompagne dans une histoire, qui si elle n’est pas la mienne en tant qu’individu, est la mienne

  • en tant qu’homme appartenant à une nation, à une culture, celle de l’Occident, amoureuse de la démocratie et jamais avare des bienfaits de cette culture porteur de valeurs universelles,
  • en tant qu’humain appartenant à l’humanité.

L’objet du livre est clair. Il s’agit, nous dit l’auteur de « contribuer, à partir de l’Afrique où je vis et travaille (mais aussi à partir du reste du monde que je n’ai de cesse d’arpenter), à une critique du temps qui est le nôtre: Temps du repeuplement et de la planétarisation du monde sous l’égide du militarisme et du capital et, conséquence ultime, le temps de la sortie de la démocratie (ou de son inversion) ».

Selon Achille MBEMBE, 4 traits caractérisent notre époque

  • Le rétrécissement du monde et le repeuplement de la terre à la faveur du basculement démographique qui, désormais, opère à l’avantage du Sud.
  • La redéfinition - en cours - de l’humain dans le cadre d’une écologie générale et d’une géographie désormais élargie, sphérique, irréversiblement planétaire.
  • L’introduction généralisée de machines d’outils calculants ou computationnels dans tous les aspects de la vie sociale
  • L’articulation entre la capacité d’altérer volontairement l’espèce humaine –voire d’autres espèces vivantes et autres matériaux en apparence inertes- et le pouvoir du capital

Les défis engendrés par la situation dans laquelle nous nous trouvons, pose la question « de savoir s’il est encore possible d’empêcher les modes d’exploitation de la planète de basculer dans la destruction absolue… L’étroite imbrication du capitalisme, des technologies numériques, de la nature et de la guerre, et les nouvelles constellations de puissance qu’elle rend possibles est, sans nul doute, ce qui menace la plus directement l’idée du politique qui, jusque-là, servait de soubassement à cette forme de gouvernement qu’est la démocratie »

Encore faut-il ne pas se satisfaire d’analyse trop superficielle de la démocratie et de son histoire. Et l’auteur de nous rappeler, face à l’idée souvent répandue que les sociétés démocratiques seraient « des sociétés pacifiées, ce qui les distinguerait des sociétés de guerriers », qu’il n’en est rien. « On a fait comme si l’histoire interne aux sociétés d’Occident et comme si, fermées sur elles-mêmes et sur le monde, ces sociétés étaient contenues dans les limites étroites de leur environnement immédiat.

Or tel n’a jamais été le cas « La paix civile en Occident dépend donc en grande partie des violences au loin, des foyers d’atrocités que l’on allume, des guerres de fiefs et autres massacres qui accompagnent l’établissement des places fortes et des comptoirs aux quatre coins de la planète… Le triomphe de la démocratie moderne en Occident coïncide avec la période de son histoire au cours de laquelle l’Europe s’est engagée dans son double mouvement de consolidation interne et d’expansion au-delà des mers… »

Pour l’Auteur, « L’histoire de la démocratie moderne est, au fond, une histoire à deux visages, voire à deux corps – Le corps solaire d’une part et corps nocturne, d’autre part. L’empire colonial et « l’Etat à esclave »- et plus précisément les plantations et le bagne – constituent les emblèmes majeurs de ce corps nocturne… Démocratie, plantation et Empire colonial font objectivement partie d’une même matrice historique… Progéniture de la démocratie, le monde colonial n’était pas l’antithèse de l’ordre démocratique. Il en a toujours été le double, ou encore la face nocturne…». Et de poursuivre en nous invitant à ne pas tourner le dos au passé pour penser l’avenir « Ce fait majeur et structurant est au cœur de toute compréhension historique de la violence de l’ordre mondial contemporain ».

Ce livre est au fond une longue interrogation sur le rapport entre les hommes et sur leurs capacités à vivre ensemble, en nous faisant voyager sans cesse entre passé et présent, pour nous inviter à penser le futur. Peut-être, s’interroge l’auteur «les démocraties ont-elles toujours été des communautés de semblables, et donc des cercles de séparation. Il se pourrait qu’elles aient toujours eu des esclaves, un ensemble de personnes qui d’une manière ou d’une autre, auront toujours été perçues comme faisant partie de l’étranger, des populations en excédent, indésirables, dont on rêve de se débarrasser et à ce titre « totalement ou partiellement privées de droits ». Et de convoquer le présent, pour l’inscrire dans un processus historique : « Partout l’érection de murs de béton et de grillages et autres barrières de sécurité bat son plein… toutes sortes de démarcations qui en bien des cas, n’ont pour fonction que d’intensifier l’enclavement, faute de tenir une fois pour toute à l’écart ceux que l’on estime porteurs de menaces… »

Avec ce livre, l’auteur qui nous donne à voir et à comprendre la continuité entre passé et présent, sans tomber ni dans une analyse démonstrative, ni dans une culpabilisation malsaine ni dans la justification de la violence terroriste, donne à son propos une force à l’interpellation en direction des démocraties qui « en lieu et place de la mémoire, ont décuplé leur capacité à raconter des histoires, toutes sortes d’histoires… de plus en plus obsessionnelles dont le but est de nous éviter de prendre conscience de notre situation ».

L’auteur qui rappelle que « le terrorisme n’est pas une fiction, non plus que les guerres d’occupation », nous met en garde. L’activisme terroriste et la mobilisation antiterroriste ont en commun « la relation sans désir »

Pour Achille DMEMBE, dans cette confrontation avec le terrorisme, « La grande peur des démocraties est que cette violence latente à l’intérieur et externalisée dans les colonies et autres tiers-lieux remontent soudain à la surface, puis menace l’idée que l’ordre politique s’était fait lui-même (comme institué d’un coup et une fois pour toute) et était plus ou moins parvenu à faire passer pour le sens commun… Alors les démocraties voient dans cette confrontation avec le terrorisme « Une guerre d’un genre nouveau, tout à fait planétaire qui aurait d’ores et déjà été déclenchées… Elle nous serait entièrement imposée de l’extérieur…. Et bien sûr « nous ne serions en rien responsables ni de ses causes et de son déroulement ni des situations d’extrémité qu’elle engendre au loin, hors de chez nous… Faute de la juguler ou d’anéantir nos ennemis, elle conduirait inexorablement à la mort des idées que nous tenions, il y a encore peu, comme insacrifiables… »

Mais, la mise en garde de l’auteur va plus loin encore. Le terrorisme et la mobilisation contre celui-ci auraient en commun le fait de s’attaquer « au droit et aux droits ». Si le projet terroriste est de saper les assises les plus profondes de la société, la lutte contre le terrorisme, nous dit l’auteur, « se fonde sur l’idée selon laquelle seules des mesures exceptionnelles peuvent venir à bout d’ennemis sur lesquels devrait s’abattre, sans retenue, la violence de l’Etat ».

Et les démocraties libérales, poursuit le philosophe, « comme elles eurent besoin, il n’y a guère longtemps de la scission de l’humanité en maîtres et esclaves, elles dépendent de nos jours et pour leur survie de la scission entre le cercle de semblables et des non-semblables, ou encore des amis et alliés et des ennemis de la civilisation. Sans ennemis, il leur est difficile de tenir debout seules ».

Pour l’auteur, « désormais est vrai, non ce qui s’est effectivement passé ou a eu lieu, mais ce qui est cru… l’imagination fouettée par la haine, ne cesse de nourrir toutes sortes d’obsessions concernant l’identité véritable de l’ennemi ». Apparaissent alors « de nouvelles variétés de racisme qui n’ont pas besoin de recourir à la biologie pour se légitimer. Il leur suffit par exemple d’en appeler à la chasse aux étrangers ; de proclamer l’incompatibilité des « civilisations » ; de faire valoir que nous n’appartenons pas à la même humanité ; que les cultures sont incommensurables ; ou que tout Dieu qui n’est pas le dieu de leur religion est un faux dieu, une idole qui appelle le sarcasme ou que l’on peut, à ce titre, profaner sans réserve ».

Comment dans ces conditions, s’interroge Achille DMEMBE « contribuer à l’émergence d’une pensée capable de contribuer à la consolidation d’une politique démocratique à l’échelle du monde, une pensée des complémentarités plutôt que de la différence ? »

La condition terrestre n’a jamais été le lot unique des humains, nous rappelle l’auteur. « Demain elle le sera beaucoup moins encore qu’hier. Désormais, il n’y aura de puissance que fissurée, divisée entre plusieurs noyaux. Cette fission de la puissance représente-t-elle une chance pour l’expérience humaine de la liberté, ou nous conduira-t-elle plutôt à la limite de la disjonction ? » Telle est la question fondamentale qu’il nous faut nous poser avec Achille MBEMBE

Pour trouver les chemins de la réponse, l’auteur nous invite à une révolution de la pensée, « en traversant le monde, en prenant la mesure de l’accident que représente notre lieu de naissance et son pesant d’arbitraire et de contrainte, en épousant l’irréversible flux qu’est le temps de la vie et de l’existence, en apprenant à assumer notre statut de passant en tant que ceci est peut-être la condition en dernière instance de notre humanité, le socle à partir duquel nous créons la culture »

Si, pour l’auteur, « Devenir-homme-dans-le-monde n’est ni une question de naissance, ni une question d’origine, ni une question de race », alors « la pensée qui vient sera, de nécessité, une pensée du passage, de la traversée et de la circulation. Ce sera une pensée de la vie qui s’écoule ; de la vie qui passe et que nous nous efforçons e traduire en événement »

Mais l’auteur évoque une condition qui est une adresse à l’Europe. Pour articuler une telle pensée, dit-il « encore faudra-t-il reconnaître que l’Europe qui a tant donné au monde et qui a tant pris en retour, et souvent par la force et par la ruse, n’est plus le centre de gravité de celui-ci. Il ne s’agit plus d’aller chercher là-bas les solutions aux questions qu’ici nous pose. Elle n’est plus la pharmacie du monde».

Pour conclure, un livre percutant, fouillée et bien plus riche encore que ce bref texte ne le laisse voir. S’inspirant de la vie, de l’action, de la réflexion de Frantz FANON, l’auteur nous donne à comprendre les débats et « la réflexion sur la possibilité d’un nouveau monde ». Débats qui n’existent pas seulement dans les démocraties occidentales, mais qui existent également dans les pays ayant constitué l’empire colonial, et que les pays d’Europe feraient bien de prendre en compte

Gaby BONNAND

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Tag(s) : #Politique, #critique de livre, #racisme, #colonialisme

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