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Alain Supiot, dans une tribune à Figarovox[1], consacrée au délitement de la démocratie aux Etats Unis et en Europe, rappelle à bon escient que « La démocratie est un cadre institutionnel fragile qui, faisant crédit à la valeur de la parole, nous permet de confronter durement nos opinions sans en venir aux coups ». L’histoire de la démocratie depuis l’Antiquité, nous dit Alain Supiot montre que ce régime ne peut survivre durablement qu’à deux conditions :  

Tout ce qui peut fragiliser, déstabiliser, discréditer ces 2 conditions, insiste l’auteur « sape les bases mêmes de la démocratie, encourage la quête de l'homme fort et ouvre les vannes de la violence ».

Au lendemain de la victoire de TRUMP aux Etats-Unis, et de ce qu’elle révèle de la situation des démocraties aux Etats-Unis, en Europe et en France plus particulièrement, il nous faut dépasser les analyses qui pourraient aggraver la situation, c’est-à-dire aggraver les fractures qui sont en train de miner les fondements de notre « Vivre ensemble ».

La campagne électorale aux Etats-Unis, mais le caractère nauséabond que revêt parfois la précampagne des présidentielles françaises, laissent apparaitre que les institutions qui sont des  « construits historiques », sont fragilisées. Elles, qui ont en quelques sorte « civilisé » les rapports entre les hommes en permettant des confrontations dépassant l’esprit de haine, l’esprit de vengeance et l’envie de tuer l’Autre, ont du mal à jouer ce rôle. En permettant à chacun de se soustraire à ses instincts primaires, pour leur confier un rôle de débat, de justice, d’arbitrage dans l’équité, plus à même d’apporter à chacun la sécurité et la liberté auxquelles il aspire, les institutions qui fondent nos démocraties ont permis d’organiser un « vivre ensemble » .

Le « Vivre ensemble », si imparfait soit-il, que permet nos démocraties ne peut pas se vivre uniquement par la simple volonté des uns et des autres. Il a besoin d’institutions qui fassent l’objet d’une reconnaissance et de la confiance de la part du plus grand nombre.

Si nous n’en sommes pas encore « venus aux coups », (et encore cette affirmation mérite d’être relativisée si nous ne nous en tenons pas uniquement aux grandes assemblées), force est de constater que les institutions connaissent une perte de confiance de la part des citoyens.

Et plutôt de s’en prendre uniquement au symptôme ou aux révélateurs de cette crise de confiance que sont les Trump, Le Pen, Sarkozy, pour ne parler que des plus visibles, il nous faut aller dans la soute.  Et c’est là que le rappel par Supiot des 2 conditions permettant aux institutions d’être durables en démocratie, est important. Ce sont elles que nous devons passer au peigne fin, pour les analyser.

Prenons la première «Des citoyens que ne divisent pas de trop grands écarts de richesse et rendus capables de se hisser à la considération de l'intérêt général au-delà de leurs passions et intérêts particuliers ».

Les inégalités aux États-Unis se sont fortement aggravées[2]. Quand Le 1% d’Américains les mieux payés engrange 20% du total des revenus ou que le 0,1% des plus fortunés détient 20% du patrimoine, Il y a matière à s’interroger.

Même si nous n’atteignons pas ce degré d’inégalité en Europe ou en France, et même si ces dernières ont plus faiblement augmenté en France qu’ailleurs, il apparait clairement que cette situation entame confiance à des institutions.

Quand les inégalités deviennent trop fortes, nous allons trouver à tous les échelons de la société des individus qui vont remettre en cause les institutions. Pour les plus aisés, les institutions sont des freins à une liberté totale, empêchent l’initiative et entravent les possibilités d’amasser du gain, avec tout ce que cela suppose comme violence en direction des plus fragiles.

Pour les plus exclus, les institutions ne permettent plus des rapports « civilisés ». Agressés, délaissés, humiliés, déconsidérés, pour eux la tentation est grande de se protéger autrement.

Alors lorsque des hommes et des femmes viennent donner du crédit à cette envie de se débarrasser de ce qu’ils présentent comme des entraves à la liberté et à la sécurité, le discrédit des institutions est tel que ces faux prophète  reçoivent un accueil triomphal et les vannes de la violence sont ouvertes.

Regardons maintenant la deuxième condition « Des gouvernants issus de leurs rangs, qui ne se considèrent pas comme les maîtres des hommes, mais comme les serviteurs des lois »

Au-delà de tout jugement d’individus, il est clair que les conditions qui ont données vie à nos institutions ont fortement évolué. C’est vrai aux Etats-Unis, c’est vrai en Europe et c’est vrai en France. Ce n’est pas simplement la sphère politique qui est concernée. Sous l’effet de conjonctions multiples, les périmètres du développement économique, de la construction politique et de la construction du social, qui étaient superposables, ont éclatés. L’inadéquation entre les différentes sphères et les troubles que cela a engendré dans la gestion et l’organisation des sociétés, ont eu pour effet de perturber la confiance que les citoyens avaient dans leurs institutions.

Les difficultés engendrées par ces déséquilibres, a donné à l’économique une place centrale dans l’organisation même de nos sociétés et de la démocratie. Le social, par exemple, est devenu un sous-produit de l’économie. Les mesures permettant d’accompagner les profondes transformations n’ont pas bénéficié de l’investissement financier bien sûr, mais aussi politique, nécessaire. Cette dissociation entre l’économique et le social d’une part, et cette primauté de l’économique sur le politique a eu pour effet de donner le sentiment (parfois à juste titre) aux citoyens, d’une classe politique ayant lié son sort à celle de la sphère économique.

Ce sentiment est aggravé par le fait que les responsables politiques (notamment nationaux) sont rarement issus de la sphère du social, ou de mouvements de la société civile. La plupart de ces derniers viennent de grandes écoles. Ils ont choisi la carrière politique quand d’autres ont choisi des carrières professionnelles très lucratives. Certain d’ailleurs alternant les 2 dans leur parcours professionnel.

Déconnexion du social et de l’économie, primauté de l’économie sur le politique et cursus de formation des responsables politiques, sont des ingrédients qui nourrissent le sentiment que les responsables politiques « se considèrent comme les maîtres des hommes, et non pas comme les serviteurs des lois ».

Il ne s’agit pas de savoir si ce sentiment est juste ou faux. Il est.

Alors lorsque des hommes ou des femmes viennent donner du crédit à ce sentiment, en s’en prenant aux responsables en place, sur le registre de l’opposition entre élites et le peuple, ces faux prophètes reçoivent un accueil triomphal, d’autant qu’ils sont parfois aidés par des comportements (très marginaux au regard du nombre de responsables politiques, mais désastreux au regard de l’impact médiatique et symbolique) de responsables politiques.

Inverser la tendance ne passera que par la consolidation des 2 conditions indispensables aux fondements des institutions dans un régime démocratique.

Le temps électoral est-il compatible avec cette nécessité ? J’en doute un peu. Mais le pire n’est jamais sûr. Le sursaut citoyen est encore possible,

  • non pas pour continuer de repousser à demain, le traitement des questions qui fragilisent les institutions,
  • non pas contre ceux qui seraient tentés de mettre leurs espoirs dans des solutions de protections de tous genres et notamment contre l’Autre avec un grand A (celui qui n’est pas d’accord, l’étranger, le chômeur, « l’assisté »….)

Mais pour imposer une autre hiérarchie des priorités et éviter avec ceux qui voudraient croire que des solutions radicales apporteraient des solutions, que des jours plus sombres encore n’adviennent en ne voyant dans la seule violence, le vecteur de la liberté et de la sécurité.

 

[1] Alain Supiot : Figarovox 7 Novembre 2016 «Aux Etats-Unis comme en Europe, le grand délitement de la démocratie»

rArticle de Gabriel ZUCMAN dans le «  n° 129 du « Un » du 9 Novembre 2016

Tag(s) : #election Trump, #Démocratie, #Présientielles

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