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Pour donner un sens à leur action, la gauche politique, comme le mouvement syndical, ont souvent eu recours à des périodes de l’histoire qui ont été caractérisées par la résistance aux décideurs, que ceux-ci soient gouvernementaux, patronaux ou pire des occupants. Ces périodes qui ont donné vie à des héros, sont souvent convoquées pour donner du sens à l’action du moment.

La reconnaissance tardive dans notre pays des organisations syndicales a eu pour effet de générer à périodes régulières des mouvements de luttes et de rébellions assez violentes dont les origines sont des attitudes répressives (voir pires) de la part des différents pouvoirs et une volonté affirmée de leur part, d’imposer leurs vues sans discussions ni négociations. L’histoire du 19° Siècle est remplie de ce type d’évènement. Au-delà de l’objet des soulèvements, ceux-ci sont de véritables machines à fabriquer du sens et des héros :

- Nationaux, comme la révolution de 48 ou la commune de 1870, ces luttes dures « fabriquent » du sens à l’existence et des héros nationaux.

- Professionnels ou géographiques, ces luttes fabriquent, eux, du sens pour la profession ou le territoire et les héros qui s’y rapportent.  

Les nombreux conflits sociaux et les 2 guerres mondiales, qui ont marqué le 20° siècle ont aussi largement pris part à la fabrication de sens et de héros. La dernière guerre a donné naissance à une résistance minoritaire dans notre pays qui a pris une part importante dans la défaite, la destruction du nazisme et du fascisme en Europe. Cette résistance là et les héros qui en sont issus, jouent un rôle important dans la fabrication  du sens commun donné à la nation et au « Vivre ensemble ».

Cette résistance et ses héros sont souvent convoqués quand il s’agit de redonner du sens à notre vivre ensemble. Mais cette résistance-là, me semble se différencier des autres, par des conditions historiques données, et par le sens qui en a été donné.

-Des conditions historiques données, ont permis à la fin de la guerre, à de nombreux acteurs de cette période, de rendre carrossable, dans une réalité concrète et par l’exercice du pouvoir, un projet social élaboré dans la période de résistance. Et cela dans le cadre de la confrontation, du débat et de la négociation.

-La convocation à de nombreuses occasions par les uns et par les autres, de cette période, donne à voir que le sens donné (probablement un peu mythifié) à celle-ci est indissociable et indissocié de la période de construction qui a suivi cette résistance.

Pourquoi traiter aujourd’hui de cette question du sens et des héros produit par l’action de résistance ? Tout simplement parce que nous avons aujourd’hui, de la difficulté à créer du sens à l’action et il est important de s’interroger pourquoi.

Dans la période de reconstruction et de  consolidation démocratique, que furent les années  qui nous séparent de la dernière guerre, la gauche d’une part et le mouvement syndical, d’autre part, n’ont pas réussi, me semble-t-il, à créer du sens à une action qui met  d’avantage l’accent sur la construction que sur la résistance, ou plus exactement qui articule d’avantage résistance et construction.

Pour agir, les hommes et les femmes ont besoin de donner du sens à ce qu’ils font. L’incapacité à créer du sens à une mobilisation de construction par la négociation, au sens plein du terme, ne peut que renvoyer les individus dans la recherche d’un sens ailleurs. Et la résistance pure et simple est la meilleure fabrique.

Cette incapacité me semble puiser ses racines,

  • d’une part dans les années d’après-guerre au milieu des années 70, caractérisées par une amélioration très sensibles des conditions de vie (travail, emploi, habitat, santé…) des générations nées après la guerre au regard de ce qu’ont vécu leurs parents.

  • d’autre part, dans les années qui nous séparent du milieu des années 70, caractérisées par l’offensive néolibérale revigorée par la crise du modèle keynésien.

Les années 1945 – 1974 constituent la période appelée communément « les 30 glorieuses ». Si les affrontements, les luttes sociales, dures, violentes parfois,  marquent cette période, il n’empêche que de nombreux compromis, que viennent acter  d’innombrables accords et conventions collectives,  qui constituent autant de progrès pour des millions de travailleurs et plus largement des citoyens, reflètent également la spécificité de la période.

Alors que dans la réalité, « le mouvement social » articule tant bien que mal ce va-et-vient permanent entre résistance et construction, il n’y a pas à gauche de travail de conceptualisation, de travail pour penser ce que je nomme « la social-démocratie à la française ».

Cette incapacité m’apparaît comme une des raisons déterminantes qui empêche de donner du sens, du sens mobilisateur, fédérateur à cette période de reconstruction et de consolidation démocratique, que constituent les années précitées.

Incapacité collective de la gauche, même si une approche nouvelle semble se faire jour dans des organisations syndicales comme la « CFTC-CFDT » ou politiques comme le PSU, mais aussi au travers de personnalités atypiques dans le monde politique, comme Mendès-France.

Alors que les forces néolibérales avaient subi un échec cinglant au sortir de la 2° guerre, elles retrouvent au bénéfice de la crise du modèle Keynésien du milieu des années 70, de la puissance, d'abord au Royaume-Uni avec Thatcher puis aux États-Unis, avec Reagan. Fort de ces deux assises, le néolibéralisme va chercher à s’imposer de partout par l’intermédiaire des institutions internationales notamment au cours de ces 30 dernières années.

C’est au moment où le keynésianisme entre en crise, alors que les réponses néolibérales n’ont pas encore pris racines au Royaume-Unis et aux Etats-Unis, que trouvent un écho plus importants, dans l’espace public,  les réflexions, analyses et propositions  de ce que Hamon et Rotman appelleront « la deuxième gauche », incarnée sur le plan politique par le PSU et quelques satellites de ce parti, et sur le plan syndical par la CFDT.

Marginalisée et discréditée progressivement au sein du Parti Socialiste, qui à aucun moment n'entreprend collectivement un véritable aggiornamento (pour des causes tenant aussi bien au PS et à son organisation qu’à cette nouvelle force qui a du mal à s’organiser),  cette vision se trouve portée, dans le mouvement syndical, par la seule Cfdt.

La chute du mur de Berlin est un nouveau vecteur de forte mobilisation idéologique des néolibéraux qui arrivent à imposer une vision très réductrice de la démocratie structurée autour de la liberté du marché et de la liberté d'élection.

Cette forte mobilisation idéologique dans un contexte d'alternance politique en France, dans laquelle la gauche politique, se perd entre une pensée totalement désincarnée et un pragmatisme sans vision, conduit à l’émergence de pôle de radicalité de tous poils, et à des tensions de plus en plus vives dans le pays

Pour autant, dans cette période, la CFDT, accusée de trahison, de droitisation, devient pourtant l’organisation syndicale qui contribue le plus à contenir l’offensive néolibérale au grand regret des « grands prêtre » de cette idéologie qui voient dans la CFDT, l’organisation qui empêche la mise en œuvre de vraies réformes libérales, comme l’écrit Jean Charles Simon dans son rapport pour l’institut de l’entreprise :  « Depuis au moins une vingtaine d’années, la centrale cédétiste est idéalement placée pour dérouler son agenda revendicatif et édifier une construction normative favorable à la fois à sa vision politique de l’entreprise et du travail et à ses intérêts propres : l’évolution du paysage social français reprend au fil des années les revendications, l’analyse et souvent jusqu’à la terminologie de la CFDT. Les tentatives de réformes plus libérales ont au contraire toujours été écartées…

Entre les organisations patronales et deux centrales syndicales, CGT et FO, qui restent ancrées dans leurs positionnements politiques et structurées par une vision toujours hostile à l’économie de marché, la CFDT, est la clé des négociations interprofessionnelles et de beaucoup de branches professionnelles…

Il est bien sûr loisible, comme c’est souvent le cas pour l’aile « sociale » du patronat, de considérer que cette configuration stratégique est un moindre mal et qu’il convient de se féliciter de l’existence d’un syndicat autoproclamé réformiste. Mais au vu des réalités sociales françaises – rigidité du marché du travail, ampleur des prélèvements sociaux, etc. –, il peut être observé que c’est le maintien du modèle édifié en 1945 qui a prévalu en France, avec en filigrane une forme de corresponsabilité des salariés et des dirigeants sur la marche de l’entreprise, et non la voie d’une adaptation plus radicale aux réalités économiques mondiale »[1]

L’isolement de la CFDT, sa solitude dans la recherche d’un sens à donner à l’action transformatrice est d’autant plus dommageable, que la gauche politique et une grande partie du mouvement syndical n'ont pas su, n’a pas pu, n’ont pas voulu donner une vision mobilisatrice et dynamique à l'action constructive de transformation, à partir de son action dans les domaines sociaux, économiques, sociétaux, par manque de cohérence.

Orphelins de sens, de nombreux concitoyens vont rechercher celui-ci dans la résistance, la meilleure fabrique de sens. Et dans ce domaine, les « savoir-faire » sont nombreux, car le contexte économique, social, sociétal sur le plan national, européen et mondial, favorise les mouvements de résistance en tout genre, très complexes et très confus.  Résistance au racisme mais résistance aussi à l’accueil des immigrés ; Résistance à l’agression contre les systèmes de protection sociale, mais résistance aussi à l’impôt ; Résistance à l’islamisme, mais résistance aussi à l’Islam ; Résistance au démantèlement de nos garanties, mais résistance aussi au bénéfice de celles-ci à d’autres, s’il faut toucher un peu aux nôtres.

S’enfermer dans des résistances n’est plus un risque, c’est une réalité. Dans la campagne électorale actuelle, rares sont les candidats de droite comme de gauche, qui ne manient pas l’appel à la résistance :

  • Résistance à l’invasion barbare

  • Résistance à une financiarisation débridée

  • Résistance à tout ce qui vient réguler le marché

  • Résistance au droit à l’avortement, au mariage pour tous

  • Résistance aux forces obscurantistes

  • Résistance aux patrons

  • Résistance aux les obligations de négociation

On paie aujourd’hui l’incapacité de la gauche française et d’une grande partie du mouvement syndical à avoir su créer du sens autrement que dans une résistance mythifiée. Cet échec est doublement pénalisant :

  • Il a contribué à ne donner aucune saveur à l’action quotidienne de transformation, de négociation, de gestion des conflits (inhérents à toute démocratie), permettant d’obtenir ou de consolider des droits individuels et collectifs. Tout ceci apparait fade, sans aspérité, et bien peu mobilisateur au regard d’une résistance mythifiée et productrice de romantisme et de héros

  • Il a largement favorisé l’émergence de résistance sur de nombreux fronts, fortement éloignées de perspectives humanistes, solidaires. Fortement éloignées de notre devise républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité   

La campagne électorale en cours, même si tous les candidats ne se sont pas déclarés, il est difficile de trouver sur l’ensemble de l’échiquier politique des candidats porteurs d’une vision de progrès de notre société, s’appuyant sur une réelle volonté de dialogue. Ce qui est porteur c’est la rupture, la résistance.

Dans ce contexte, l’avenir n’est pas écrit. Mais, à coup sûr, les forces progressistes faisant du dialogue et de la négociation (dans tous les domaines), les piliers de la transformation et de la construction permanente du « Vivre ensemble », sont fragilisées. Avec elles, c’est la démocratie dans son ensemble qui est fragilisée.

Gaby BONNAND

 

[1] Jean Charles SIMON : Rapport Institut de l’Entreprise Octobre 2016

Tag(s) : #Démocratie, #Résistance, #création de sens

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