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La victoire de François Fillon à la primaire de la droite crée une situation que la France n’a pas connue depuis très longtemps sur le plan politique.

De la fin de la guerre en 45 au milieu des années 70, la droite s’est caractérisée par une approche très conservatrice sur le plan sociétal et relativement « sociale » sur le plan économique. De partout dans les pays occidentaux, avec la crise des années 30 et la guerre qui s’en est suivie, le libéralisme économique outrancier a subi un revers. Keynes s’impose comme la référence pour conduire les politiques économiques et sociales dans ce monde occidental en reconstruction. La droite Française sous l’autorité de De gaulle d’une part et sous la pression sociale d’un mouvement syndical qui se réorganise, se transforme et au sein duquel le Parti communiste puissant mais en perte continue d’influence, sera de fait un acteur important du développement économique et social. Sur le plan économique et social, ces 30 années seront caractérisées par une croissance forte et une redistribution puissante permis notamment par nos systèmes de protection sociale restructurés après-guerre. « Les politiques économique et sociale semblent se renforcer l’une l’autre. Les dispositifs de protection sociale permettent alors de soutenir et relancer la croissance économique. Utile à l’économie, la protection sociale permet en même temps de répondre aux besoins sociaux de l’époque : améliorer la santé de la population dont l’espérance de vie dépasse rarement 65 ans, lutter contre la pauvreté, qui est alors – et depuis longtemps – concentrée sur les personnes âgées, et soutenir la nouvelle répartition des rôles sociaux »[1].

Si Mai 68 vient contester une conception sociétale fermée, conservatrice, réactionnaire, portée par la composante de la droite qui s’est imposée après-guerre, le choc pétrolier de 73 et la crise qui s’en suit, apparait comme une contestation d'un modèle économique, porté à la fois par la droite et la gauche, durant ces 30 glorieuses.

Ces 2 évènements et leur suite, que sont mai 68 et la crise économique du début des années 70 vont avoir de profonds impacts sur le paysage politique, à droite comme à gauche, sur le paysage social et syndical, et sur le plan économique, et vont marquer profondément les décennies 80, 90 et début des années 2000.

Sur le plan politique

A droite, le gaullisme qui a tenté avec Chaban-Delmas, de débloquer, par une approche des transformations sociales et sociétales plus participative, une société verrouillée, se fracasse contre une alliance objective entre les forces de droites plus libérales et les forces de gauche en pleine restructuration.

En effet, la crise du keynésianisme redonne de la perspective aux forces économiques libérales, qui s’appuient également sur le vent porteur du désir de liberté individuelle de Mai 68. Sur le plan politique cette alliance entre le libéralisme économique et libéralisme sociétale fait émerger Giscard d’Estaing. Cette alliance ne dure pas. D’une part, le libéralisme économique qui irrigue les politiques économique de Thatcher et Reagan de l’autre côté de l’Atlantique ne fait pas recette en France, auprès des grands capitaines d’industrie que sont Fauroux, Riboud, Beffa, Gandois, Collomb…. D’autre part, les réformes sociétales portées par la droite libérale connaissent vite leurs limites. Simone Weil en sait quelque chose avec la loi sur l’avortement.

Dès lors la droite qui ne va cesser de se chercher, est peu lisible dans ses choix économiques et sociaux. Mise sous pression par le Front National, durant 3 décennies, elle va renouer aux rythmes des cohabitations et des alternances, avec un conservatisme sociétal et un repli identitaire.

A gauche, c’est la reconquête. Mitterrand veut accélérer le déclin du Parti communiste. Ca Passe par la construction d’un parti dont l’objectif est la prise de pouvoir. En situation d’opposition le grand écart entre un discours de rupture et une réalité à transformer n’est pas difficile à faire. Indispensable pour capter l’électorat communiste, ce discours de rupture, va produire des résultats important puisque Mitterrand réussit à faire du Parti Socialiste nouveau, reconstruit en 1971, le premier parti de la gauche dès la fin des années 70.

Mais ce discours de rupture va venir se fracasser contre le mur d’une réalité à transformer, lorsque la gauche arrive au pouvoir.

Entre une pensée élaborée en dehors de toute prise en compte de la réalité, et un exercice du pouvoir par lequel il est impossible de l’ignorer, la gauche et le parti socialiste qui en est la colonne vertébrale se perd dans un pragmatisme sans horizon et vit durant 3 décennies aux rythmes des cohabitations, des alternances et des guerres fratricides, sans revoir son logiciel de pensée de la transformation du monde.

Ni la droite, ni la gauche n’arrivent à embrayer réellement sur la société. Moins elles y arrivent et plus les citoyens s’en éloignent. Et plus les citoyens s’en éloignent, plus la pensée des partis s’atrophie et plus leurs discours deviennent creux comme de simples slogans.

Ce divorce entre ces forces politiques de droite et de gauche et la société laisse de larges espaces aux démagogues de tous poils et le Front National y tient une place de choix au point d’être au 2° tour de la présidentielle de 2002 et prêt à renouveler ce que l’on croyait impossible, en 2017

Sur le plan syndical

La CGT sort quelque peu affaiblie de mai 68, alors que la CFDT en sort renforcée. Elle apparait même comme l’organisation syndicale qui porte cette volonté d’émancipation dans tous les domaines.

Si dans la période qui va suivre, la CGT ne remet pas en cause son lien organique avec le PC, la CFDT elle, va de plus en plus défendre une conception syndicale dont l’indépendance vis-à-vis des partis politique est une caractéristique majeure. (La tentative en 74, de vouloir transformer le parti socialiste en parti social-démocrate, et son échec, a probablement renforcé cette conception d’indépendance, contre une instrumentation)

Le discours pur et dur en dehors de toute contextualisation et une pratique du pouvoir pragmatique sans perspective, pratiquée par le gauche, ne fait que renforcer la vision d’un syndicalisme qui pense d’abord la transformation sociale par sa capacité à être présent dans les entreprises et plus largement dans le monde du travail, pour construire par la négociation, des garanties nouvelles pour les salariés, dans un monde en pleine mutation. Cette conception du syndicalisme portée par la CFDT, va accroitre la distance entre elle et la gauche non communiste. Distance qui va impacter cette gauche. Elle peine à recruter dans les organisations progressistes de la société civile et à développer une analyse et une stratégie social-démocrate ancrée dans le réel.

La détermination de la CFDT, à partir du réel pour construire des objectifs permettant d’améliorer la vie des salariés, la conduit à être un acteur majeur dans un contexte où patronat et gouvernants dans leur majorité affichent encore une volonté de procéder à des transformations en s’appuyant sur des corps intermédiaires structurés et représentatifs. Mais si cette volonté est faiblement structurée par une pensée collective à droite, la prise en compte des corps intermédiaires par la gauche, ressort d’avantage d’un pragmatisme et d’un affichage que d’une philosophie politique. Situation qui met le syndicalisme réformiste en difficulté ponctuelle mais peut le mettre devant des obstacles plus importants et dommageable pour son développement.

Si la chute du mur de Berlin ne va pas avoir grand impact sur le paysage politique français (le Parti communiste n’a plus beaucoup d’influence), elle va par contre avoir des répercutions importantes sur le paysage syndical. La CGT qui a attendu la chute du mur de Berlin pour quitter la Fédération Syndicale Mondiale (Fédération aux mains du PC soviétique), va très vite entreprendre un changement de pied. D’abord sous la direction d’Henri Krasucki, puis avec Louis Viannet et Bernard Thibault, la CGT va mettre fin à sa liaison organique avec le PC, adhérer à la CES avec l’appui de la CFDT et engager l’organisation dans une démarche de « dépolitisation » en la positionnant sur le terrain de la négociation et plus largement du « réformisme ».

La difficile succession de Bernard Thibault révèle que la démarche entreprise n’est pas simple. Orpheline d’une pensée communiste et faiblement dotée d’une pensée autonome, la CGT apparait comme fragilisée, suite aux péripéties liées à cette succession, même si la contestation de ses derniers mois lui a redonné des couleurs. Mais d’avantage dans l’opposition et le refus que dans la proposition et la construction.

Sur le plan économique

Si l’Europe continentale reste à l’écart des révolutions conservatrices et libérales du Royaume-Unis et des Etats Unis de la fin des années 70 et début des années 80, il n’empêche que les idées ultralibérales essaiment progressivement au sein des réseaux économiques français, d'autant que l'internationalisation des économies est de plus en plus une réalité. L’arrivée de Seillière et Kessler à la présidence du CNPF, en 1997, et qu’ils transforment en MEDEF (ce n’est pas un hasard), est une des manifestations de cet essaimage et d’un certain ancrage des thèses libérales. Les barons de l’industrie, tenant d’un capitalisme industriel et « social », qui occupaient les responsabilités au CNPF, sont envoyés au rencard. Pour les nouveaux dirigeants, le MEDEF est avant tout une organisation qui doit exercer un « leadership d’influence ». On sent poindre une remise en cause non seulement d’un certain formalisme de la négociation mais du rôle même de négociateur qu’est donné à l’organisation patronale. Pour Seillière et Kessler pour lesquels « Le patronat n'a plus vocation à être le négociateur social interprofessionnel du pays[2] », désormais le temps n’est pas au social mais à l’économique.

Cette offensive est largement contrée par le mouvement syndical et principalement par la CFDT qui, fort d’une pensée approfondie d’un syndicalisme de transformation sociale ne va pas se laisser instrumentaliser par une organisation patronale qui prône d’abord la refondation sociale comme une arme contre le pouvoir politique. La conception patronale de la"refondation sociale" échoue. Au contraire des objectifs de Seillère et Kessler, elle débouche sur une revitalisation du dialogue social interprofessionnel.

Cependant, les idées libérales pénètrent fortement le monde patronal dont une partie cherche des alliances de plus en plus affichée avec des forces politiques de droite, au cours des années 2000. Cette alliance se noue à l’occasion des élections présidentielles de 2007, même si un temps la direction du MEDEF, sous l’impulsion de Parisot, a semblé résister à une trop forte implication de l’organisation patronale. Ceci étant, ce rapprochement entre les forces économiques libérales et la droite politique est en marche, comme le dit clairement Denis Kessler en parlant de l’action de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s'y emploie… Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance[3] » Avec l’arrivée de Gattaz à la tête du MEDEF, un nouveau pas a été franchi, et la victoire de Fillon à la primaire de la droite, acte cette alliance entre une organisation patronale qui ne se vit plus comme un acteur du social et de la négociation mais comme un lobby au service des thèses libérales.

Il me semble que l’ambition est encore plus forte. Par cette alliance il faut affaiblir l’organisation  qui est au centre d'une démarche réformiste et progressiste de la transformation sociale et qui a fait de la négociation le pilier pour réformer et ne pas réduire le social à un sous-produit de l’économie. « Depuis au moins une vingtaine d’années, la centrale cédétiste est idéalement placée pour dérouler son agenda revendicatif et édifier une construction normative favorable à la fois à sa vision politique de l’entreprise et du travail et à ses intérêts propres... C’était le cas lors des réformes Juppé, ça l’est 20 ans plus tard dans le cadre de la « loi Travail » que la CFDT a réécrite et amendée à sa main… l’évolution du paysage social français reprend au fil des années les revendications, l’analyse et souvent jusqu’à la terminologie de la CFDT et pendant ce temps-là les tentatives de réformes plus libérales ont au contraire toujours été écartées[4] ».

Si la victoire de Fillon à la primaire de la droite est l’expression d’un engagement fort d’une partie de l’électorat de droite pour une société moins ouverte, plus conservatrice, seules valeurs qui peuvent protéger les français, elle est aussi l’expression de l’alliance des forces économique libérale et de la droite.

Si cette alliance inédite depuis la fin de la 2° guerre, porte en elle le germe d’un changement radical dans les politiques d’accompagnement de nos sociétés et des citoyens dans les évolutions qui les attendent, elle pose la question de ce que doit être une stratégie progressiste dans un tel contexte.

Si les forces de droite ont réussi à capter une partie de la société civile et à s’arrimer aux forces les plus conservatrices d’une part, et aux forces ultra-libérales d’autre part, présentes dans la société, la meilleure chance pour les progressistes serait d’avoir un candidat capable d’embrayer sur la société civile et ses forces progressistes qui sont sur l’ensemble du territoire à l’initiative dans les domaines du social, de l’économique, de la culture, de l’environnement… et qui font que notre société tient encore debout.

Pour cela, il faudrait que les candidats de gauche et tous ceux qui se disent progressistes, arrêtent de s’écouter, de vivre entre eux, mais écoutent ce que tous eux et celles engagés dans la société, ont à leur dire de ce qu’ils font et de ce qu’ils souhaitent.

Il n’est peut-être pas encore trop tard

Gaby BONNAND

 

[1] « Les 3 leçons sur l’Etat Providence » Introduction (La république des idées)

[2] Ernest-Antoine Seillière

[3] Challenge 4 Octobre 2007

[4] Rapport Institut de l’entreprise Octobre 2016 Jean Charles SIMON

Tag(s) : #Politique, #Démocratie, #Présidentielles 2017

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