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2 journalistes Cécile Amar et Marie-Laure Delorme, viennent de publier un livre "Qu’est-ce que la gauche?"[1]. Ce livre réunit une trentaine de contributions venant de personnalités politiques et intellectuelles. Le 22 Janvier, l’Obs a publié sur son site, quelques extraits. Dans ce post, je reprends une partie de la contribution de Michel Winock.

« … En simplifiant, on pourrait distinguer quatre gauches. D’abord la gauche républicaine, qui assume l’héritage de la Révolution, et dont le radical-socialisme devient vers 1900 la représentation la plus claire. Ensuite la gauche socialiste, issue d’une autre révolution, la révolution industrielle et la naissance du prolétariat. La révolution léniniste donne naissance à une troisième gauche, la gauche communiste. Enfin, plus marginale, sans vocation au pouvoir, ce qu’on a appelé d’un terme générique le gauchisme, mais lui-même divisé en multiples fractions, de l’anarchisme au trotskisme…. Quand le socialisme se réalise pour la première fois en Russie, Lénine fait mine d’accorder son soutien à la liberté en désignant le nouveau régime comme « soviétique », celui des conseils d’ouvriers et de soldats qui s’est créé spontanément. Dans les faits, le régime léniniste aura à cœur de canaliser le conseillisme et, au nom de l’efficacité, d’élaborer un régime à parti unique, hiérarchisé et d’emblée policier, afin de mettre au pas ou d’envoyer ad patres les récalcitrants en même temps que les contre-révolutionnaires.

Les années 1920 voient la consolidation de l’Union soviétique, et les années 1930 l’avènement de la dictature stalinienne : on peut dire qu’alors l’idéalisme de gauche n’est plus qu’une manipulation, un récit de propagande, tout en restant une illusion universelle.

De cet échec moral du communisme, en attendant son échec matériel à la fin du XXe siècle, est sorti une version amendée de l'optimisme de gauche: la social-démocratie. Celle-ci, révoquant la pureté de l'idéal révolutionnaire, a adhéré à l'impureté pratique du compromis. Elle ne visait plus à détruire le mal, c'est-à-dire le capitalisme, mais à contrôler ses excès, à réguler son développement et, concrètement, à défendre une politique sociale réformiste, par les lois du travail et, de manière générale, par la redistribution des biens par l'impôt.

La social-démocratie apparaît ainsi comme le syndrome du scepticisme qui remet en question l'essence philosophique de la gauche. Ses principes de liberté, d'égalité, de fraternité, de justice, restent le socle. Dans l'opposition, les représentants de la gauche peuvent les brandir pour contester ceux qui gouvernent. Dans l'exercice du pouvoir, ils sont dans l'obligation de composer avec les choses, avec les nécessités, avec les événements, avec les instruments inévitables de l'ordre.

Au fond, la gauche n'aurait de vocation que d'opposition, là où elle ne risque pas de se trouver en contradiction avec ses principes. Au mieux, elle assumerait une fonction tribunitienne. C'est à quoi la pensée réformiste, ou social-démocrate, ne veut pas se résigner; elle entend œuvrer de son mieux pour faire avancer vaille que vaille un idéal qui reste le phare allumé de son action (quand il est allumé !): non pas l'illusion d'un monde radieux, sans classes ni conflits - une forme de religion qui a fait autant de morts que la religion de l'ordre -, mais la volonté de préserver dans tous les domaines la dignité de l'homme, menacée de toutes parts. La gauche est aujourd'hui entrée dans l'ère défensive. Elle agit ou agira sur un fond de pessimisme raisonnable, car elle a découvert que l'Histoire, loin d'être un grand drame qui se termine bien, est tragique.

Sans désormais prétendre à l'organisation du bien, elle garde une vocation universelle, celle de faire barrage du mieux qu'elle peut aux formes multiples de l'avilissement des hommes et de la tyrannie:

  • l'esclavage,
  • le pouvoir arbitraire,
  • la guerre de conquête,
  • l'exploitation économique,
  • le parti unique, l'idolâtrie nationale,
  • le culte du chef,
  • le fondamentalisme religieux,
  • la sujétion des femmes,
  • le mépris des non-pareils,
  • la corruption des élites,
  • la culture de l'ignorance par la démagogie
  • la crétinisation des masses par le marché...

La politique ne s'identifie pas à la morale, mais toute politique de gauche, quelles que soient les concessions accordées à la «force des choses», ne peut s'émanciper d'une inspiration éthique. »

Merci à Michel Winock de mettre des mots sur un ressenti que j’avais du mal à formuler. Merci de donner cet éclairage historique dans une période où la pureté d’une pensée proposant l’avènement d’un monde idéal, vient contester l’impureté du compromis, seul capable pourtant de faire barrage, le mieux possible « aux formes multiples de l'avilissement des hommes et de la tyrannie »

Dans ce monde incertain, comme il l’a toujours été, l’avenir n’est pas écrit.

L’idée qu’il y aurait un monde idéal à atteindre et que l’action politique de gauche consisterait en en trouver le meilleur chemin, est contraire à l’idée même que je me fais de de la liberté. L’affirmation qu’un monde idéal existe et qu’il est possible d’y arriver a conduit à penser « l’histoire comme un drame qui finit bien ». Je ne crois pas à cette idée qui remet en cause la liberté même, de l’homme lequel serait soumis à un déterminisme. Son idéal serait écrit sans lui.

Je ne suis certain de rien et c'est pour cela que jamais je ne voudrais céder à la tentation de me réfugier dans le confort d’une pensée pure et bien ciselée au détriment d’une recherche même maladroite d’un compromis impur.

Je ne suis certain de rien et c'est pour cela que jamais non plus, je me résoudrais à accepter le pragmatisme sans pensée, sans éthique de ceux (Politiques, commentateurs, éditorialistes…) qui du haut de leur situation de nanti, ne voient dans la volonté politique de "faire barrage aux formes multiples de l'avilissement des hommes et de la tyrannie", que du rêve de la naïveté ou pire de la ringardise.

La primaire de la gauche a certes permis d’éclairer un peu le débat, et après des errements (déchéance de la nationalité notamment) de redire qu’il ne pouvait y avoir de gauche sans éthique, sans valeurs puisant des racines dans l’humanisme et le triptyque républicain liberté, égalité fraternité.

Mais la primaire ne règle rien, car au-delà de la personnalité des 2 candidats, le fossé entre ce que Michel Winock appelle  "la pureté de l'idéal révolutionnaire" et "l'impureté pratique du compromis" va se creuser et peut-être se durcir.

Pourtant devant la menace de Fillon ou de Le Pen, au lendemain des primaires, et parce que « l’histoire n’est pas un drame qui se finit bien, mais une tragédie », vécue par des hommes et des femmes faits de chairs, de relations, de sentiments, de désirs, de souffrances, de joies, de ressentis...,le sujet ne sera pas le respect ou non du verdict de la primaire. Le sujet majeur du moment n’est tout de même pas le fonctionnement des appareils politiques.

Le sujet du moment ne peut être que la mobilisation pour la construction d’une majorité gouvernementale de « gauche social-démocrate » telle que Michel Winock la définit, autour d’un candidat sorti ou pas de la primaire de la gauche, capable de "faire barrage du mieux qu'elle peut, aux formes multiples de l'avilissement des hommes et de la tyrannie»

Gaby BONNAND

 

[1] http://www.fayard.fr/quest-ce-que-la-gauche-9782213704586

 

Tag(s) : #Politique, #Démocratie, #élection présidentielle, #Social démocratie

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