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C’est un grand succès que la victoire d’Emmanuel Macron à la présidence de la république. Inconnu du grand public il y a 3 ans, il est devenu le 7 Mai le Président de la République, le plus jeune de la V° république.

Emmanuel Macron a su, alors qu’il était au cœur du système, identifier l’état de sclérose dans lequel était le fonctionnement politique de notre pays.

Son diagnostic lui a fait prendre des risques. Celui de construire une dynamique capable de travailler à une transformation de l’offre politique de notre pays.

Avec la création du Mouvement « En Marche », il a su attirer de nombreux citoyens qui ne se retrouvaient plus ou pas dans les partis traditionnels et dans leur façon d’organiser la vie politique et démocratique du pays.

Ce mouvement, moqué au démarrage, a permis de quadriller le territoire et de contribuer largement à ce succès, même si nous ne devons pas minimiser les nombreux électeurs qui se sont portés sur son nom, pour écarter Marine Le Pen du pouvoir, et ceci dès le premier tour.

La gauche politique a refusé d’entreprendre en son sein, les transformations nécessaire attendues par la population depuis des décennies. Enfermé dans son bunker, le parti socialiste, au périmètre de plus en plus réduit ne peut s’en prendre qu’à lui-même si l’offre politique progressiste s’est développée en dehors de lui.

Cette campagne montre qu’il y a chez les citoyens français une envie de politique, une envie d’être acteurs, une envie de débat. Les signes de ces envies ne se manifestent pas uniquement par la dynamique qu’a su créer Macron avec son mouvement « En Marche » qui a mobilisé de nombreux citoyens et citoyennes. Le score important de Jean Luc Mélenchon et le succès de ses meetings est un autre signe de cette volonté des citoyens d’être acteurs.

Voilà pour la campagne. Mais depuis le soir du 7 Mai c’est une autre histoire qui commence. Si les partis « LR » et « PS » ont été sortis dès le premier tour, ils n’ont pas pour autant disparu du champ politique.

Au-delà de l’éclatement de ces 2 partis et du champ de ruine qui en découle, cette campagne a donné à voir un pays fracturé, un pays dans lequel de nombreuses populations sont désemparées, avec un sentiment d’abandon pour les uns, de ne pas exister pour d’autres ou encore de vivre un déclassement permanent pour d’autres encore.

Si nier la transformation profonde du monde dans lequel nous vivons, avec tous les impacts sur les hommes et les femmes, mais aussi sur les formes d’organisations sociales, économiques, sociétales, est suicidaire, ne considérer cette situation comme étant uniquement de la responsabilité du politique est totalement insensé et irresponsable.

Le défi du nouveau Président de la République est de travailler à une réforme profonde la société dont la lecture est devenue difficile. Difficile du fait bien sûr, de son éclatement, de sa diversité, des positions sociales de chacun et de du rapport des uns et des autres au travail, à l’Europe, à la mondialisation… . Mais difficile aussi du fait de la crise des organisations de représentation de cette société, que celles-ci soient politiques, sociales, économiques…

Si cette situation n’est pas nouvelle, la victoire de Macron et le fort score de Mélenchon au premier tour mettent fin à une certaine hypocrisie d’une représentation politique de la société qui depuis plusieurs années, ne correspond plus à la réalité et dans lesquelles les français ne se retrouvent plus. En faisant le choix de créer leurs propres mouvements en dehors des partis traditionnels, Macron et Mélenchon ont chamboulé et déstabilisé le paysage politique en état de décomposition avancée.

Derrière cette décomposition, une recomposition est en gestation. Cette recomposition est multiple. Le score de Mélenchon est un élément de cette recomposition.

Chambouler un système est une chose, en construire un autre, en est une autre. Macron, élu Président de la République doit de toute urgence réinventer des formes de représentations politiques, capables de lui donner les moyens de gouverner. C'est sa première urgence, mais ce ne sera pas la seule, car largement insuffisante.

En même temps qu’il devra reconstruire des fondements solides à la représentation politique, il devra conduire les réformes dont il a donné le cap, les directions et le sens durant la campagne. Il aura également à faire face à une représentation sociale composée d’organisations coincées entre sclérose, corporatisme et actions de survie, et des organisations qui ont su entreprendre une rénovation de la représentation sociale.

Recomposition politique et construction d’une majorité à l’épreuve des législatives

Les choses ne sont pas écrites d’avance. Les premiers couacs à l’annonce de la liste des candidats de « en Marche », même s’ils ne sont pas catastrophiques, donnent à voir que la constitution d’une majorité parlementaire n’est pas de même nature qu’un processus de recrutement d'une entreprise. A cette difficulté interne au mouvement « En Marche » et à ses alliés (MODEM), "En Marche" devra affronter les 2 grands partis, éliminés au 1° tour de la Présidentielle, qui vont au travers les élections législatives, redéfinir des stratégies sur les décombres de la présidentielle.

C’est dire que des discours à la réalité, les choses sont complexes. Les législatives offrent une nouvelle opportunité dans cette recomposition. Mais elles sont aussi un levier sur lequel veulent jouer de nombreux responsables politiques « LR » comme « PS », pour exister dans le champ politique demain sans autre objectif ou presque que celui d’être encore présent.

A la difficulté de distinguer ceux et celles qui, par opportunisme, veulent rejoindre la majorité présidentielle, de ceux et celles qui veulent sincèrement participer, dans le sillage de Macron et « En Marche », à la construction et la mise en œuvre d’une nouvelle offre politique, va s’ajouter une autre difficulté : la gestion des susceptibilités qui ne manqueront pas de naître chez de nombreux candidats ou candidates PS ou LR qui ont soutenu, timidement certes, mais soutenu tout de même Macron, et vont avoir un candidat « En Marche » face à eux.

Comme cette construction de la majorité parlementaire nécessite un travail de dentelle, le moindre accroc peut prendre des proportions importantes. Et ce travail contraint dans le temps, le nouveau Président doit le réaliser d’ici lundi 15 Mai, jour où il devra annoncer la composition de son gouvernement.

Il est trop tôt pour se risquer dans la description de tous les scénarios possibles suite aux législatives. Cependant, notons que les « LR » ayant obtenu près de 20% des voix au 1° tour, peuvent se retrouver par le jeu des triangulaires, majoritaires au parlement. C’est donc une cohabitation comme en rêve François Baroin qui sera imposé au nouveau Président de la république. La recomposition aura fait long feu.

Nous pouvons également faire l’hypothèse que le PS, qui sort de la présidentielle avec seulement 6%, peut sortir des législatives avec un nombre de députés suffisamment important pour jouer un rôle dans une assemblée où aucune majorité ne sera possible sans alliance. Dans ces conditions que fera le nouveau président ? Négociera-t-il avec le Parti socialiste lui-même ce qu’il a, à juste raison, refusé de faire jusqu’à présent ou recherchera-t-il le ralliement de député socialistes à la majorité présidentielle ?

Le flou avec lequel le PS semble aller aux législatives, laisse ouvertes les portes pour l’une ou l’autre solution.

Faire respirer la société en s’appuyant sur la société civile organisée

Si la construction d’une majorité parlementaire stable, solide et ouverte est importante pour que le nouveau Président de la République ait les moyens de présider, et son gouvernement les moyens de gouverner, il n’en reste pas moins que dans la situation dans laquelle se trouve le pays, s’appuyer sur la société civile est non seulement important, mais indispensable.

Les élections présidentielles ont montré une soif de nombreux citoyens de participer à la vie politique, à son renouvellement, mais au-delà au débat social et sociétal. Soif alimentée par la colère et une envie parfois d’en découdre avec un monde politique perçu comme loin des préoccupations. Soif également alimentée par le désir d’une société plus ouverte, plus solidaire, plus juste, plus attentive aux libertés individuelles, plus à l’écoute des initiatives qui bousculent des règles perçues comme contraignantes pour les individus et la société.

Ces envies multiples et parfois contradictoires, toutes légitimes, sont rendues le plus souvent visibles dans l’espace public, que par des représentions politiques caricaturales scénarisant des conflits irréconciliables entre protégés et non protégés, entre inclus et exclus, entre gagnants perdants de la mondialisation, entre étrangers et français, entre travailleurs et assistés…

Ces expressions politiques caricaturales attisant les rancœurs et provocant un climat haineux et malsain, cachent et rendent invisibles de nombreuses initiatives associatives, sociales, syndicales, mutualistes pourtant bien réelles qui permettent de transformer le quotidien en s’appuyant sur ces envies d’individus d’être reconnus, de s’impliquer et de participer à la transformation de leur vie.

Un regard trop éloigné de la réalité sociale et sociétale qui gomme les reliefs, ajouté à une vision restrictive des forces du renouveau en la limitant à la partie de la société civile qui s’est mobilisée dans « En Marche », conduit à une impasse.

La société civile mobilisée dans une dynamique réformatrice et progressiste ne se limite pas à «En Marche ». Il est capital et temps que le Nouveau Président de la République et les responsables de « En Marche » ouvrent leur regard sur cette société civile organisée qui n’a pas attendu un « phénomène Macron », pour se réformer.

Sur le terrain syndical, c’est le cas d’un certain nombre d’organisations syndicales qui, autour de la CFDT ont pris des risques pour la rénovation de la démocratie sociale. Le chantier n’est pas simple, mais les salariés du privé ont placé en tête des élections professionnelles, cette organisation qui depuis plusieurs décennies a entrepris une réforme profonde du syndicalisme.

Sur le champ du social plus généralement, soulignons l’engagement du «Collectif Alerte » regroupant de nombreuses associations et organisations œuvrant dans le domaine de la lutte contre la pauvreté ou encore le collectif « Ethique sur l’étiquette » dont l’action pour un commerce alliant droit des salariés et droits des consommateurs à l’échelle internationale permet au-delà des mots d’expérimenter ce qu’est la solidarité internationale. Je n’oublierais pas l’initiative prises par des nombreuses organisations syndicales, associations et Mutuelles dans le collectif  "les places de la république", pour prendre toute leur place de «corps intermédiaires» pour participer concrètement à la rénovation de la démocratie. Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle montre que la volonté de rénover la démocratie est très vivante dans la société, malgré les fractures qui la traverse

Ne pas s’appuyer sur ces dynamiques par volonté ou par méconnaissance de leur existence concrète, c’est prendre le risque d’attiser des fractures que d’autres acteurs de la société utilisent à des fins de divisions et de ruptures.

Eloigner le risque de radicalités multiples et la tentation de considérer le nouveau Président comme peu légitime voir illégitime, pour provoquer des ruptures.

Les lézardes profondes dans les digues de la démocratie, qui ont précipité 11 Millions d’électeurs dans les bras du Front National, sont certes révélateurs de vraies souffrances pour certains individus. Mais ce fort score, ne nous voilons pas la face, est révélateur aussi d’un ancrage populiste profond, fait de rejet de l’autre, de racisme, de xénophobie…, dans une partie de la population.

Les péripéties du FN et ses divisions internes au lendemain des présidentielles, ne peuvent être un prétexte pour se rassurer dans cette période d’élections législatives. Nous ne pouvons pas ignorer que la vraie nature fasciste du FN mis au grand jour par la prestation de Marine Le Pen dans le débat d'entre deux tours, ne l’a pas privé d’un score jamais égalé pour cette formation politique.

L’opposition radicale de ce parti à la politique de Macron quel qu’elle soit, ne visera qu’à déstabiliser la société pour conduire le pays au bord du chaos d’ici 2022. Ce sera son seul et unique objectif dans la perspective de cette date.

Par ailleurs, la tentative de la gauche radicale, autour de la « France Insoumise », d’aller au-delà d’une attitude d’opposition, en se situant comme une alternative à un pouvoir illégitime, n’est pas une vue de l’esprit. L’attitude de Jean Luc Mélenchon et de nombreux dirigeants de la « France Insoumise », comme le nombre élevé d’abstentions et de vote blanc, sont porteurs de cette volonté de rupture.

Si cette attitude est celle des dirigeants de la « France Insoumise », elle est loin d’être partagée par tous les électeurs qui ont fait de Mélenchon le 4° candidat du 1° tour. Ceci étant, la part élevée des votes blancs et des abstentions montre que la stratégie visant à répandre l’idée que Macron n’est pas tout à fait légitime, concernent une forte minorité mobilisée.

La colère, le besoin d’un certain renouveau du politique qui se sont manifestés par ce vote doivent être entendus. Si les colères sont utilisées et souvent instrumentalisées comme d’ailleurs ce besoin de renouveau dans le débat politique, leur réalité n’en est pas moins une donnée qui s’impose.

Ce n’est ni une approche technocratique des dossiers, ni un surdosage de volontarisme du pouvoir politique qui sera de nature à écarter les électeurs des nombreux démagogues qui peuplent la gauche radicale.

La construction d’une majorité solide mais ouverte, une opposition démocratique mais constructive, reconnue et respectée comme telle par la majorité, et une réelle prise en compte des forces réformatrice et progressistes de la société civile, sont les conditions minimales pour ne pas se trouver d’ici quelques mois ou quelques années dans une société où les fractures révélées et exacerbées lors de ces campagnes électorales de 2017, ne se terminent par un chaos duquel ne pourrait surgir que les forces les plus obscures.

La fenêtre est étroite mais elle existe. Le nouveau Président de la République doit tout faire pour qu’elle ne se referme pas.

 

Gaby BONNAND