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Non, Monsieur Christophe Barbier, Macron n’est pas un prophète qui prêche dans le désert. Qu’est-ce la société française ? Pour la grande masse de citoyens la vision de la société est celle que donne à voir l’espace médiatique, dont le chroniqueur BARBIER en est un des grands prêtres. Ils sont nombreux à nous abreuver à longueur d’antennes que la France, et surtout les français n’aiment pas les réformes contrairement aux citoyens des autres pays.

Depuis très longtemps, et loin des médias de nombreux sociologues plutôt que de surfer sur la facilité, travaillent et analysent la société en profondeur. L’un d’entre eux, Alain TOURAINE expliquait le retrait de DELORS de la campagne présidentielle de 1995, par le fait que ce dernier avait compris qu’il n’aurait pas une majorité citoyenne pour mener à bien son projet. « DELORS, disait TOURAINE, veut donner la priorité à la réinsertion ».alors que le pays est « dominé par l’idée qu’il faut protéger et améliorer la situation de 80% de la population, même si cela doit être fait en laissent couler 20%. En effet poursuit TOURAINE « les gens du secteur productif eux, veulent « le redressement économique et donc l’amélioration des salaires et les fonctionnaires, la protection de leur statut »[2].

Une des raisons, mais ce n’est pas la seule, de cette situation me semble tenir au fait que les organisations générées par et dans la société industrielle, qui ont permis à ceux et celles qui n’avaient rien, qui n’existaient pas, de conquérir leur place dans cette dernière, en favorisant durant des décennies l’intégration de tous, sont aujourd’hui devenues, pour de nombreuses d’entre-elles, des outils de défense des places acquises de ceux qui en ont une. La spécificité de la société industrielle est d’avoir engendré un mouvement ouvrier dont Alain TOURAINE dit « qu’il a fait naître une philosophie du progrès qui était aussi une certaine conception de la justice, de la liberté, de la solidarité… ». Son organisation poursuit-il « Du niveau de l’entreprise à celui de la collectivité locale-régionale- nationale-internationale, la solidarité, valeur de base, s’élargit en droits sociaux défendus de manière collective, puis en conscience progressiste qui proclame l’alliance des intérêts des travailleurs, avec l’augmentation de la productivité, l’élévation du niveau d’éducation, la conscience de défendre dans le monde et dans le pays des causes justes »[3].

Le dépassement de la société industrielle au sens où l’industrie d’une part n’a plus le rôle essentiel dans la détermination et la réponse aux besoins des populations, et d’autre part n’est plus le secteur dominant de l’emploi, rend les organisations issues de la société industrielle, sans une transformation profonde en leur sein, inopérantes, dans le meilleur des cas, et facteurs de blocage et de segmentation de la société au détriment de ceux et celles qui n’ont pas acquis de place, dans le pire des cas, hélas fréquents. En effet, « Là où l’on voyait une classes ouvrière, on voit de plus en plus de chômeurs, des travailleurs précaires, des exclus »[4].

Cette réalité ne veut pas dire pour autant que ce que ce que décrit JOFFRIN, dans son éditorial de libération du 30 août 2017, n’est pas aussi une réalité tout aussi actuelle et facteur de blocage de toute transformation. Réalité d’organisations patronales, qui se sont recentrées sur une fonction de lobbying et de défense « d’une classe dirigeante dont le moteur est devenu l’avidité » et qui contribue à faire « de la France, le pays où les dividendes distribués par les grandes entreprises, sont les plus élevés ». Défense d’intérêts particuliers qui, plus encore que la simple défense de positions acquises, a pour effet d’approfondir la fracture sociale, car «  la hausse des revenus d’en haut ne favorise en rien la croissance ; elle empêche les salaires de progresser, freine la consommation et creuse les écarts entre petits et gros »[5].

Non, monsieur BARBIER, la France n’est pas un désert. C’est un pays qui est en période de transition entre un monde presque fini et un monde pas encore advenu, ce qui fait dire à Michel Maffesoli, « que cette société est une société de tribus, de bandes, de gangs, de communautés locales ou plus vastes » [6]

Personne n’échappe à ce phénomène de tribus qui visent à défendre la place de ceux et celles qui y appartiennent ou à développer celle-ci, sans grand intérêt pour l’intérêt commun. Sans tomber, dans la vulgarité, monsieur BARBIER appartient lui-même à une de ces tribus. Et à longueur de journée sur les multiples plateaux médiatique, où lui et tant d’autres défendent leur place, se désolent et pleurent sur ces français (dont ils s’excluent) repliés, bloqués dans leur vision d’hier. Mais qui dès que la situation, la place d’un des leurs est menacée (comme le fut dernièrement PUJADAS), crient au scandale.

Non, Monsieur Barbier la France n’est pas un désert, mais un pays qui est empêché par les nombreuses tribus défendant leur pré-carré au détriment de ceux et de celles qui n’ont pas de place et pas de tribus, non plus, pour les défendre.

Nombreuses sont en effet les tribus qui ont intérêt à ce que rien ne changent. Dans ce jeu aux conséquences graves, les corporatismes de tous les bords, qu’ils soient financiers, médiatiques, journalistiques, économiques ou sociaux, se nourrissent entre eux et deviennent des alliés objectifs qui empêchent toute évolution.

Peu nombreuses sont les « tribus » qui s’ouvrent à l’avenir pour penser celui-ci et agissent avec l’objectif que chacun et chacune y trouve sa place individuellement dans ses multiples appartenances. Mais il y en a. C’est ce qui donne les raisons d’espérer.

Sans naïveté, ni suspicion, souhaitons que MACRON ne soit ni un prophète qui « prêche », ni un représentant d’une des forces conservatrices multiples, ni un piètre arbitre comptable entre les différentes forces traversées par la société, mais un chef d’Etat qui sera capable d’endiguer les corporatismes, en s’appuyant sur les forces positives et engagées dans des réalités concrètes, pour accompagner la société dans sa transformation.

A la présentation des ordonnances sur la réforme du code du travail, la CFDT se dit aujourd’hui déçu par les résultats de la concertation et parle d’occasion manquée pour la rénovation des relations sociales. Au regard de ce que cette organisation représente, de son travail de rénovation entrepris depuis des décennies, des propositions qu’elle a porté, cette analyse n’est pas rassurante. Même si on sait très bien que cet accompagnement de la transformation ne se fera pas sans confrontation, sans heurts, sans erreurs et déceptions aussi.

S’il n’est pas possible de porter un jugement définitif sur un quinquennat, au bout de 100 jours,  les décisions et les arbitrages fait sur la réforme montrent que l’idéologie du laisser-faire, crédo d’une majorité du patronat et qui pourtant n’est porteur ni d’efficacité économique, ni d’efficacité sociale, a de nombreuses oreilles au sein du pouvoir.

Attention, la défense des positions acquises et le désir de les renforcer, par les détenteurs de celles-ci, génère de fortes résistances. Une des « tribus » de notre société vient de le montrer.

Le temps qui vient ne sera pas forcément apaisé, mais après tout la Démocratie n’est pas un long fleuve tranquille

Gaby BONNAND

 

[1] Edito de  Christophe BARBIER à BFM TV, le 25 Août 2017

[2] O.F. 17-12-1994

[3] Alain TOURAINE Penser autrement Fayard 2007, p73 et suivantes

[4] id

[5] Libé du 30 Août 2017

[6] Rapporté par Alain Touraine Penser autrement

 

Tag(s) : #Démocratie, #Politique, #dialogue social

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