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Je sais ce titre est violent. Il est, me semble-t-il, à l’image du divorce qui est en train de se propager entre l’emploi et le travail. Et je ne crois pas qu’il s’agisse d’un divorce à l’amiable dans de nombreux cas.

Les raisons des conflits dans les maisons de retraite, les hôpitaux, les prisons, dans de nombreuses entreprises privées en restructuration, sont pour partie révélateur de ce divorce. Autre signe de ce divorce, la recrudescence des pathologies liées aux conditions de travail qui vient de susciter de la part de l’assurance maladie, une expérimentation visant à communiquer aux entreprises les motifs des arrêts de travail.

Le travail est malmené, évaporé souvent derrière la dictature des chiffres de l’emploi et de la productivité, rendu invisible par les ratios de toute sorte comme le dit Pierre Yves Gomez dans son livre « Le travail invisible », réduit à une marchandise comme une autre selon les auteurs de l’étude « Le salariat, un modèle dépassé ? ».

Il y a déjà quelques années que je défends cette idée que l’emploi et le travail ne se confondent pas, et que parfois même l’emploi peut se retourner contre le travail, ce qui me vaut de temps en temps des débats avec plusieurs de mes amis. Mais je persiste et je signe, d’autant que de nombreux intellectuels sont venus et viennent encore, par leur recherche et la vulgarisation qu’ils en font, éclairer des situations et me permettre de mettre des mots sur des situations constatées et vécues.

Pascal Ughetto, a été un des premiers à me donner envie de creuser cette question. Parlant de la montée des logiques financières dans la conduite et les gouvernances d’entreprises, il constate que le travailleur fait un retour en force « prenant de court des représentations qui voyaient surtout dans les salariés des individus en emploi avant que de les considérer comme des gens qui travaillent »[1]. Ce délaissement du travail au profit de l’emploi à n’importe quel prix m’a beaucoup sauté aux yeux lors de mes tournées dans les agences de pôle emploi durant mon mandat de président de L’Unedic et je le dis dans le livre que j’ai écrit en 2012. Bruno Palier, Bernard Gazier et Hellène Périvier vont jusqu’à considérer « inacceptable et contreproductive», la pression sur les chômeurs visant à « les pousser vers l’emploi quel qu’il soit », qui les conduit à « rester pauvre tout en travaillant »[2].

Les raisons de ce divorce.

Dans un article récent sur le blog je faisais part de mon intérêt pour l’analyse développée par des 2 ingénieurs des mines concernant le travail. Alexandre Chevallier et Antonin Milza[3], nous invitent en effet à dépasser une vision du travail souvent réduit au conflit « capital/Travail ». Pour nous sortir de la confusion entre emploi et travail, il nous faut voir dans le travail bien autre chose qu’une marchandise qu’on échange sur un marché, le marché du travail en l’occurrence. Le travail ne peut être réduit « à la notion restrictive de l’emploi ».

Les différents auteurs avancent des raisons sur ce divorce entre emploi et travail : Rationalisation des organisation du travail, gouvernances des entreprises monopolisées par les actionnaires qui imposent leur objectifs de productivité déclinés par les directions en ratios multiples, rationalisation des dépenses publiques sans rapport avec les missions de service public à rendre, pilotage des dépenses publiques par les ratios, pilotage des politique de l’emploi par la réduction du coût du travail…Tous considèrent que la financiarisation de l’économie a considérablement accru cette séparation, ce divorce entre la notion d’emploi « devenu une marchandise ».

Dans la période des 30 glorieuses, le travail a réussi à trouver en quelque sorte un compromis avec le capital, que l’on a appelé le compromis fordiste qui s’est traduit par une « acceptation » du travailleur, de « sacrifier une partie de sa liberté, en acceptant la subordination et en renonçant en particulier à avoir son mot à dire dans le processus de production en échange d’une plus grande sécurité »[4], aujourd’hui, ce n’est plus le cas. 

Dans un livre « Le sens du social » Franck Fischbach, philosophe, nous entraine sur le chemin d’une réflexion qui prolonge celle des 2 auteurs de l’étude précitée. Proposant une réflexion de fond sur le social et la place centrale du travail pour faire société, en tant que vecteur de coopération, de solidarité entre individus et d’émancipation de ces derniers, l’auteur considère que  « le capital a unilatéralement décidé de rompre ce compromis à partir du début des années 70 et de s’émanciper du travail ». Pour cet auteur La période fordiste était une période « où le capital avait besoin pour sa propre valorisation, d’une grande masse de travail. Le travail dépendait du capital pour sa sécurisation, le capital dépendait du travail pour sa valorisation, travail échangeait l’autonomie contre l’obtention de droits sociaux, le capital abandonnait ou concédait des droits sociaux en échange d’une plus forte productivité »[5] .

L’auteur ne cache pas les risques inhérents à ce choix du capital de s’émanciper du travail pour « relancer ses chances d’auto valorisation maximale ». Risques qui se trouvent déjà réalité pour une partie de la population qui connait une régression de sa condition et situation. Dans le même temps, il développe l’hypothèse que cette situation puisse être l’occasion de construire un nouveau rapport de force Capital/travail, si toutefois le travail parvient à reprendre l’initiative.

Le capital aura toujours besoins de la force de coopération que produit le travail, même si le développement de la financiarisation de l’économie a conduit à la destruction de cette force par la mise en concurrence à tous les niveaux, y compris ente les travailleurs.

Pour Franck Fiscbach, le compromis fordiste n’a été possible que parce que les règles fixées par le capital ont été acceptées « dans le cadre de l’Etat social », notamment par la restriction de la citoyenneté au sein de l’entreprise, en coinçant l’individu entre une identité de citoyen, en dehors de l’entreprise et une identité de travailleurs bénéficiaire de droits sociaux strictement collectifs[6].

Le défi à relever aujourd’hui, n’est certainement pas de revenir à cet ancien compromis, mais au contraire de construire un autre rapport de force, en prenant en compte que la personne concrète, non décomposable en segment de travail abstrait, que « le fordisme s’était acharné à rendre invisible » ,  a fait son entrée en force dans l’entreprise.

Cette approche du travail me semble essentielle pour penser l’avenir de la démocratie et la lutte contre les inégalités qui la minent. Ce n’est pas simplement une question de condition de travail, de bien-être au travail. C’est bien sûr cela, mais c’est fondamentalement placer le travail comme espace de création et d’émancipation. C’est mettre le travail et ce qu’il permet comme relations aux autres, comme vecteur de participation à une construction collective, au cœur de l’approfondissement de la démocratie.

On est bien loin d’une simple vision économique de la démocratie et de la lutte contre les inégalités qui ne passerait que par des politiques redistributives, cantonnant le social à la redistribution, et laissant libre court au marché et au capital pour organiser le travail, et plus largement les finalités et les conditions de la production des biens et des services

Pour ma part il me semble que la question du travail, de son organisation, de son contenu de sa finalité est au centre de la question sociale. Faut-il encore qu’on ne le réduise pas à la question de l’emploi.

Gaby BONNAND

 

[1] Pascal Ughetto « Faire face aux exigences du travail contemporain » sorti en 2007 édition de l’ANACT,

[2] Bruno Palier, Bernard Gazier et Hellène Périvier, «  Refonder le système de protection sociale » SciencesPo 2014

[3] La Fabrique de l'industrie : Le salariat un modèle dépassé ?

[4] La Fabrique de l'industrie : Le salariat un modèle dépassé ? http://www.la-fabrique.fr/wp-content/uploads/2017/10/Le-salariat-un-mod%C3%A8le-d%C3%A9pass%C3%A9.pdf

[5] Le sens du social p 166

[6] Id p 170 et suivant

Tag(s) : #Travail, #démocratie, #Néolibéralisme, #Emploi

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