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Ci après mon intervention à un colloque organisé par l'université Lyon 1 et l'URI CFDT dont le thème était "CFDT 1968-2018. Des luttes autogestionnaires au réformisme". J'ai intitulé cette intervention "Renouvellement de la pensée sur la transformation sociale":

 

Introduction

Je ne suis pas un acteur proprement dit de 68, en ce sens que j’ n’ai pas vécu les événements de mai. A l’époque j’étais au collège et je n’ai connu des événements qu’un BEPC allégé, et 15 jours de vacances supplémentaires, pour cause de fermeture d’établissement, consacrée à ramasser des cerises dans l’exploitation de mes parents qui étaient fermiers.

Si je n’ai pas été acteur de Mai 68, très vite ces événements vont prendre de l’importance dans ce que ça va déclencher dans ma propre existence.

Dès Septembre de la même année, je me retrouve en BEP mécanicien monteur, au LEP Ste Thérèse du marais à St Etienne. Les raisons qui m’ont conduit dans cette école, ne sont pas d’abord liées à mon attrait pour la mécanique, mais surtout au fait que l’on ait dit à mes parents, en fin de 3° que je n’étais pas fait pour le cycle long, et en conséquence je serais mieux dans l’apprentissage d’un métier. J’avais le choix entre des métiers de bureau ou des métiers d’ateliers, plus manuels. J’ai donc choisi dans ce large spectre, la mécanique générale.

Si je raconte cela, ce n’est pas pour raconter ma vie. Mais pour parler de 68 et de ce que ça a produit, il est important de savoir qui parle et d’où il parle. Je ne suis pas historien et je n’ai aucune légitimité à m’inventer ce rôle. Je suis un militant dont l’histoire est fortement marquée par cet immédiat post 68.

C’est en 1969, 6 mois après notre entrée en BEP, que nous allons déclencher un mouvement dans les CET de la ville de St Etienne, à l’initiative des classes de BEP et notamment de la nôtre, pour demander la reconnaissance de ce diplôme.

J’étais délégué de classe et c’est à l’occasion de ces événements que j’ai avec d’autres animés mon premier meeting. C’était à la bourse du travail de St. Etienne

Ces événements sont pour moi fondateurs en ce sens qu’ils marquent le début d’un engagement militant, d’abord à la JOC puis à la CFDT. 

Témoin et acteur de cette période qui s’étend de 1968 à aujourd’hui, que retenir et que dire ?

Ce que je vais dire n’est certainement pas objectif. C’est le point de vue d’un acteur qui s’est fait une analyse sur cette période, dans la confrontation avec d’autres mais qui n’engage que moi.

Je caractériserais cette période comme une période de mélange et même parfois de confusion. Mélange de vieux et de nouveaux, de certitudes et d’incertitudes, d’attachement au passé et d’envie d’avenir, de sécurité et d’insécurité sociale, de développement du salariat et du dépassement de celui-ci, d’étatisme et de libéralisme, de volonté collective de de volonté d’émancipation individuelle…. Bref une période où plus rien n’est certain, tout est à inventer car l’avenir n’est pas écrit. Nous sortons d’un monde où les points de repère semblaient établis pour toujours et nous entrons dans un autre que je considère être, avec le recul du temps, une longue période de transition  entre une société marquée par la prédominance de l’industrie et sur lequel se sont construits nos institutions et nos corps intermédiaires, et une société post-industrielle diront certain, une société de service diront d’autres, une société de la fin du travail diront encore d’autres…, Bref une société qui est loin d’être stabilisée.

Déstabilisante pour les organisations bien établies, cette période, est pour la CFDT une période qui va au fond, la conduire d’une place de petit poucet du mouvement syndical, à l’organisation numéro Un, 50 ans plus tard.

Comment cela a été possible ?

1968, c’est la fin d’une période dont on ne sait pas encore que c’est la fin et c’est l’entrée dans une autre sans savoir que l’on y rentre. Sous les effets multiples que sont la fin des guerres coloniales et l’accès de nombreuses nations à l’indépendance, l’internationalisation des économies et l’essoufflement des politiques Keynésiennes, l’apparition des NTIC puis de la révolution numérique, le système économico-social construit après la guerre, se lézarde.

Dans cette période de « No Man’s land », la CFDT apparaît comme une organisation jeune, ouverte mais aussi comme une organisation fragile.

  • Elle n’appartient pas à la mouvance communiste.
  • Elle s’est illustrée dans son combat contre la guerre d’Algérie et elle a depuis longtemps, clarifié, non sans débat houleux, son rapport avec la MRP et plus largement avec les partis politiques 
  • Elle vient de de terminer sa mue en organisation véritablement laïque en s’émancipant de l’Eglise, en sortant définitivement de son giron par son congrès de la déconfessionnalisation en 1964.
  • L’influence du personnalisme de Mounier lui fait placer l’homme, ses droits, son émancipation au centre de son action.

Toute cette histoire d’émancipations successives, contre des adversités diverses, fait de la CFDT, une organisation qui ne structure pas sa pensée de façon binaire. Le monde est beaucoup plus complexe qu’une opposition entre le noir et le blanc, entre le capitalisme et le communisme ou entre le socialisme et le communisme.

Dans une période où les certitudes volent en éclat, la pensée développée par la CFDT avec toute la place laissée aux initiatives, attire des jeunes. C’est d’ailleurs l’époque où j’adhère à la CFDT même si dans l’entreprise dans laquelle je travaille elle est 3° organisation, après la CGT et  la CFT.

La CFDT apparaît comme une organisation ouverte sur les problèmes de société.

Elle apparaît comme une organisation qui conteste l’organisation et le pouvoir dans l’entreprise. Elle fait de la création de la Section Syndicale d’Entreprise une revendication phare.

Cependant, ce coup de jeune va attirer de nombreux dissidents de la mouvance communisme qui vont chercher à s’emparer de cette jeune organisation à des fins partisanes.

Je me souviens, alors que j’étais jeune militant à la JOC et à la CFDT de la manière dont des militants d’extrême gauche avaient voulu récupérer la lutte des travailleurs de l’entreprise Furnon à St Chamond qui étaient venus voir la CFDT pour les accompagner dans leur action, avec des méthodes qui n’avaient rien à envier aux nervis qu’avait recruté le patron Furnon, pour casser le mouvement.

Cette période va être turbulente pour la CFDT. Les débats seront vifs. Ils friseront parfois de nouveaux déchirements. Mais la CFDT va poursuivre son chemin dans l’action et la rénovation de la pensée pour la transformation sociale.

Entamé dans les années de transformation, autour du groupe « Reconstruction », ce rôle de laboratoire de la pensée et de l’action va se poursuivre et s’amplifier, alimentant largement ce que Hamon et Rotman appelleront la 2° gauche qui se caractérise synthétiquement par :

 

Une conception de la démocratie, du syndicalisme, de la transformation social et du vivre ensemble en rupture avec la pensée dominante du mouvement ouvrier français

  • Une démocratie qui ne se limite pas à l’action politique sous l’égide des Partis politiques et auxquels les syndicats seraient subordonnés.
  • Un syndicalisme indépendant dans sa pensée, dans son action, vis-à-vis du patronat, comme des partis politiques, des églises ou de tout autre mouvement de pensée
  • Un syndicalisme comme corps intermédiaire, comme force sociale contribuant à la création de l’intérêt général qui ne préexiste pas par nature et dont l’Etat en serait le détenteur sans autre forme de procès.
  • Un syndicalisme tenant sa légitimité de l’entreprise mais pas cantonné à celle-ci, car intéressé à tout ce qui touche les travailleurs (leur santé, leur logement, l’environnement, la culture…).
  • Un syndicalisme porteur d’une conception de la transformation sociale qui passe par une confrontation des logiques, des intérêts dans des espaces organisés, permettant de rendre visibles et lisibles les conflits, et compréhensibles les compromis qui en sortent.
  • Un syndicalisme porteur d’une vision du « VIVRE ENSEMBLE » qui repose sur la reconnaissance de l’autre dans sa spécificité dans son « irremplaçabilité ».
  • Un syndicalisme de défense des libertés au-delà des frontières, sans sélection idéologique, et quelques soient les pays : Chili, Brésil, Grèce Tchécoslovaquie, Pologne…

Ce ne fut pas simple de faire valoir cette vision. Le rapport Moreau qui a servi de base à ce que nous avons appelé le congrès du recentrage à Brest 1979, est fondateur de cette nouvelle conception de la transformation sociale, de la place de la négociation dans cette démarche de transformation.

Ce rapport est le texte autour du quel va se structurer un débat, nourrir des pratiques qui elles-mêmes vont être sujet à débats et controverses au sein de l’organisation

La négo appelée à tort flexibilité 84-85, qui en fait est une négociation sur l’aménagement et la réduction du travail et l’accompagnement des mutations fait l’objet de débat. A l’époque, je suis secrétaire adjoint du syndicat de la défense nationale de Rennes et membre du bureau de l’Union locale et du bureau de l’UD. Entre les tenants d’une ligne très inspirée de l’idéologie marxiste, principalement constituée de militants d’extrême gauche, très présents dans certains secteurs professionnels, et ceux complètement reconvertis aux idées très libérales, nous sommes un certain nombre à défendre l’idée d’une autre approche de l’action syndicale inspirée du rapport Moreau où la négociation n’est pas une capitulation devant le patronat, mais au contraire une démarche permettant la confrontation de logiques différentes qui composent la société. C’est dans ce contexte que se tient le congrès de Bordeaux au cours duquel Edmond Maire va inviter les militants à sortir de leurs sarcophages.

A l’extérieur, le déclin du PC et de la CGT se poursuit. C’est la chute du mur de Berlin qui signe la marginalisation du PCF sur l’échiquier politique français. Pour la CGT, c’est un peu différent. Elle quitte la FSM et adhère à la CES, parrainée par la CFDT, contre l’avis de FO.

Pour autant, ça ne se traduit pas par un sursaut de pensées alternatives à gauche. La gauche française est ancrée dans des postures politiciennes et sa pensée est alimentée par une une analyse empruntant à la fois à la vulgate marxiste et à un jacobinisme pur et dur.

Elle est incapable d’analyser les transformations profondes à l’œuvre dans la société. Sa faible implantation n’arrange rein. Elle semble véritablement hors-sol.

La CFDT va en faire les frais. C’est le cas lors de l’accord assurance chômage de 1992 et l’élection, la même année, de Nicole Notat, à la présidence de l’UNEDIC. C’est encore le cas lors de la réforme Juppé sur l’assurance maladie en 1995 et l’élection de Jean Marie Spaeth à la présidence de la CNAM. C’est encore le cas en 1997, lors de la retranscription dans la loi de l’accord sur le dialogue social en entreprise qui institue le mandatement. Dans les TPE.

C’est encore le cas, mais de manière différente car la gauche est au pouvoir, concernant les questions de réduction du temps de travail. Les débats seront musclés entre la CFDT et le gouvernement, aux termes desquels la logique de négociation l’emportera dans un premier temps. Ce sera encore très difficile en 2000 lors de la négociation sur l’assurance chômage au cours de laquelle sera institué le PARE, contre lequel Martine Aubry se battra.

Tous ces débats ne sont pas sans pénétrer la CFDT au sein de laquelle les affrontements sont souvent caricaturaux. Une minorité, bien structurée, qui connaîtra son apogée au congrès de Montpellier, ne cesse de saper le débat démocratique en transformant toutes nuances en guerre de tranchées contre la confédération.

Majoritaire en Bretagne, où durant la 2° moitié des années 90, je suis Secrétaire Général de l’Union Régionale, la CFDT ne veut pas se laisser enfermer dans des débats binaires et caricaturaux qui sont autant de freins à l’action et l’élaboration d’une pensée novatrice de la transformation sociale.

Avec la Région CFDT des Pays de la Loire, où la CFDT est également majoritaire, nous appelons en 1995 à manifester sur la base de nos propositions. La stratégie de la CFDT qui place la négociation comme démarche de transformation ne peut être considérée comme de la tiédeur. Là où nous sommes majoritaire, nous devons affronter l’adversité sans raser les murs et encore moins en se réfugiant dans la rhétorique.

C’est la même ambition qui nous fera nous lancer, dès la loi de Robien, puis la loi Aubry, dans une mobilisation pour la réduction du Temps de Travail, obtenant des résultats concrets et palpables dans des centaines d’entreprises.

Cette période est pour moi une période forte de mise en œuvre d’une stratégie inspirée par le rapport Moreau. Et le congrès de Lille est un temps fort de capitalisation de cette mise en œuvre et de conceptualisation, à partir de la pratique d’une approche de la transformation sociale.

Les 2 rapports de ce congrès que sont « Fonctions et Missions du syndicalisme confédéré » et ‘l’enjeu de la démocratie restent l’expression très structurée de cette approche.

Ceci n’empêche nullement les débats de se poursuivre. L’épisode des retraites de 2003 en est un exemple bien concret, mais un cap a été franchi.

Conclusion

Je suis convaincu de la place importante prise par la CFDT dans cette période. Pour accompagner le libéralisme diront certain. Ça ne vous étonnera pas, mais je ne suis pas du tout de cet avis. La CFDT a œuvrer dans cette période d’incertitude, de transition, pour participer à la construction de droits et de garanties pour ceux qui justement se seraient trouvés éjectés de tous les espaces d’échanges par la financiarisation de l’économie ou la révolutions numérique.

Alors qu’elle a produit des idées nouvelles qui ont pu alimenter à un moment ou un autre, des réformes importantes conduites par des gouvernements successifs – loi Auroux, RMI, CSG, Sécu, retraites, CPA…., aucune force politique progressiste, disons de gauche pour faire très vite et très court, n’été capable de faire ce que la CFDT a fait sur le plan syndical : Donner de la cohérence à une pensée nouvelle en relation avec l’action, même si rien n’est jamais définitivement acquis. Restant enfermée, prisonnière d’une pensée structurée encore largement par des analyses anciennes, la gauche qui aurait pu le faire s’est fracassée sur le mur des incohérences. 

La CFDT a pris de risque de construire. Elle s’est octroyé le « permis de construire ». Certes, tout n’est pas linéaire durant ces cinquante dernières années. La CFDT n’a pas trouvé la potion magique. Le progrès n’est pas certain. Les régressions sont possibles. Tant d’exemple le montre. Rien n’est écrit tout est possible.

Mais s’il ne s’agit pas de s’auto gratifier de la place de l’apport de la CFDT à la société française durant ces cinquante années, force est tout de même de constater que si le déclin de la pensée communiste s’est soldé sur le plan politique par une absence de pensée de gauche, ce même déclin dans la sphère du social ne s’est pas traduite par la disparition du syndicalisme. La CFDT est devenue la 1° organisation marquée par la cohérence de sa pensée et de son action. Certes, il y a de nombreuses terres à conquérir mais la CFDT est présente et bien présente.

Et pour le démontrer, il faut parfois aller voir du côté de nos adversaires. Alors en conclusion je vais y aller et vous faire part de leur amertume de voir la CFDT trop présente.

Dans un rapport pour le compte de l’Institut de l’Entreprise, Jean Charles Simon un « Disciples » de Denis Kesler s’en prend à la CFDT « Dans les rapports de force entre les organisations, le point d’équilibre n’est pas au milieu du camp patronal et du camp syndical, mais situé autour de la CFDT. Depuis au moins une vingtaine d’années, la centrale cédétiste est idéalement placée pour dérouler son agenda revendicatif et édifier une construction normative favorable à la fois à sa vision politique de l’entreprise et du travail et à ses intérêts propres. C’était le cas lors des réformes Juppé, ça l’est 20 ans plus tard dans le cadre de la « loi Travail » que la CFDT a réécrite et amendée à sa main. L’évolution du paysage social français reprend au fil des années les revendications, l’analyse et souvent jusqu’à la terminologie de la CFDT et  pendant ce temps-là, les tentatives de réformes plus libérales ont au contraire toujours été écartées ».

Quoi de plus clair pour montrer le poids de la CFDT ?

Gaby BONNAND

Tag(s) : #Démocratie sociale, #Social-démocratie, #Réformisme, #1068-2018

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