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Avant de dire ce que monsieur Simon aurait découvert en participant au congrès CFDT, revenons un instant sur qui il est et ce qu’il dit.

Dans une tribune au Monde du 3 Juin 2018[1], Jean Charles Simon, ex candidat à la succession de Pierre Gattaz à la présidence du MEDEF (lui qui en fut le directeur général à la fin des années 2000) mais qui vient de se désister au profit de Geoffroy Roux de Bézieux, s’en prend une nouvelle fois aux corps intermédiaires.

Sur ce même blog à deux reprises, j’ai eu l’occasion d’évoquer les écrits de celui qui est un véritable idéologue de l’ultralibéralisme. Son discours ne doit ni être pris à la légère ni être caricaturer, mais il doit être déconstruit pour se positionner sur le débat d’idée et non pas sur l’invective.

Pour Monsieur Simon « Avec la Révolution Française, le décret d'Allarde et la loi Le Chapelier,  va s'ouvrir une période de près d'un siècle de libertés individuelles et une période de formidable expansion économique » 

Cette période à laquelle fait référence Jean Charles Simon est une période marquée par de nombreuses révoltes et révolutions, celle de 1830, celle de 1848, Celle de 1870.

Celles-ci n’étaient ni plus ni moins que l’expression d’une situation de déséquilibre extrême entre ceux qui jouissaient d’une totale liberté y compris celle de d’asservir une grande masse d’individus au travers de conditions économiques qui organisaient la dépendance de ces derniers et donc la privation de leur liberté et de leur dignité.

Monsieur Simon devrait relire les enquêtes de Villermé, ce médecin qui a publié de nombreuses enquêtes sur les situations de ceux et de celles que le développement industriel enfermait dans la misère, la pauvreté, la maladie, et la mort précoce.

C’est d’ailleurs pour partie ses enquêtes qui sont à l’origine de ce que monsieur Simon appelle « le démon corporatiste ». Si pour l’auteur celui-ci va « refaire son chemin pour freiner la liberté d’entreprise et la libre concurrence»» dans la deuxième moitié du XIX° siècle, avec les premières lois réglementant le travail des enfants et celles touchant à l’insalubrité des logements, il date son renforcement au cours du XX° et notamment après la crise de 29 et  la 2° guerre mondiale.

Ce renforcement se manifeste en "enrégimentant des individus toujours plus dans des syndicats, des partis et des unions », mais aussi au travers  « les conventions collectives et le paritarisme », freinant ainsi  cette liberté d’entreprendre et « exacerbant la défiance à l’égard de l’individu, de l’entreprise et de leurs libertés ».

Monsieur Simon aime les raccourcis. Parlant de la révolution française il fait référence à la loi Le Chapelier, considérée par l’auteur comme majeure pour la liberté. Mais il ne parle pas de la déclaration des droits de l’homme qui fait de la liberté un droit pour tous, puisque « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits »[2]

Libres, les hommes et les femmes qui n’avaient nulle autre propriété que leur force de travail à échanger pour vivre, ne l’étaient pas. Dépendant de la liberté et du bon vouloir des propriétaires d’usines ou de fabriques, ils ont été contraints de renoncer à leur liberté dans une relation de dépendance avec les employeurs.

Monsieur Simon aime encore les raccourcis, quand il oublie de parler du développement des  caisses de secours mutuels concomitamment au développement de l’industrie et du prolétariat que celle-ci générait.

Privés de liberté par leur situation de dépendance à leurs employeurs, des ouvriers vivant « dans l’insécurité sociale[3] » s’organisent pour échapper à cette dépendance en cas de maladie ou autres ruptures de revenus causés par leurs situations de prolétaires. Ils créent des sociétés de secours mutuels que les gouvernants de la première moitié du XIX° siècle ne cesseront d’attaquer et de contraindre à se développer dans la clandestinité.

Privés de liberté par l’absence de propriété qui les auraient mis à l’abri du besoin de se mettre en situation de dépendance à leurs employeurs, les ouvriers, ce prolétariat qualifié de « classe dangereuses » par la classe des possédants qui jouissaient de leur liberté totale, n’ont pas ressuscités « une tradition de l’ancien régime » comme le suggère l’auteur de l’article. Ils ont posé les bases de ce qui deviendra, avec la Sécurité Sociale après 45, « une propriété sociale[4] », seule condition de s’affranchir d’une partie de leurs dépendances et de progresser dans leur droit à la liberté si chère au cœur de Jean Charles Simon.

Monsieur Simon aime toujours les raccourcis de l’histoire. Quand il identifie « le paternalisme patronal, le catholicisme social ou le mouvement ouvrier communiste », comme les acteurs de cette réapparition du « démon corporatiste » et oublie de parler de Léon Bourgeois républicain, laïc père du « Solidarisme » qui se voulait une 3° voie entre le libéralisme et le socialisme et qui n’a strictement rien à voir ni avec le paternalisme, ni avec le catholicisme, ni avec le communisme et qui fut pourtant un acteur majeur dans ce qui deviendra l’Etat providence. 

Mais monsieur Simon n’aime pas seulement les raccourcis de l’histoire, il aime interpréter la réalité à l’aune de son approche idéologique au détriment d’analyses fines de la réalité complexe du monde quand il dit sans autre forme de procès que  « Ces corps intermédiaires (il vise les syndicats) sont des -ralentisseurs et des verrous du changement, obsédés par la perpétuation de leurs rentes comme le clergé ou la noblesse d'autrefois ».

Alors oui je me mets à rêver et à me demander ce que monsieur Simon aurait découvert s’il était venu au congrès de la CFDT à RENNES ?

Il aurait entendu des femmes et des hommes épris de liberté demandant que celle-ci pénètre d’avantage la vie des entreprises par un droit de parole sur les choix stratégiques de celles-ci.

Il aurait   entendu  des femmes et des hommes épris de liberté demander une liberté plus grande dans le choix de leur formation, dans leur mobilité professionnelle.

Il aurait entendu des femmes et des hommes épris de liberté demander d’avantage de protections individuelles et collectives pour se libérer de leurs dépendances économiques vis à vis de leurs employeurs ou des donneurs d’ordre.

Il aurait entendu des femmes et des hommes venus de Turquie, d’Iran, du Cambodge, du Vietnam du Venezuela et de bien d’autres pays encore, épris de liberté, témoigner de l’importance des organisations collectives pour faire valoir la liberté individuelle des syndicalistes et autres militants et militantes.

Il aurait entendu des hommes et des femmes épris de liberté affirmer leur volonté d’être libre de s’exprimer face au lobby et au corporatisme de de tous genres.

Il aurait entendu des hommes et des femmes épris de liberté affirmer leur volonté d’être libre de revendiquer, de proposer et de négocier pour que les organisations et les conditions de travail permettent leur émancipation.

Il aurait entendu des hommes et des femmes épris de liberté, affirmer témoignages à  l'appui qu'il ne peut y avoir de liberté sans protection individuelles et collectives contre tout asservissement dans et hors entreprise, permettant de jouir pleinement de sa liberté.

Au final, avec un peu d'effort et d'objectivité, monsieur Simon aurait découvert que l'individu auquel il se réfère et qui aspire à plus de liberté, n'est advenu que grâce aux protections individuelles et collectives construites collectivement et  qui ont libéré l’homme de ses  multiples dépendances.

Il aurait bien sûr découvert aussi que des dépendances il en existe encore beaucoup.

Alors oui monsieur Simon, les hommes et les femmes épris de liberté sont beaucoup plus nombreux que vous ne le pensez.
Ils sont d'ailleurs très nombreux dans les corps intermédiaires que vous dénigrer, à opposer à votre vision réductrice de la liberté une vision plus moderne de celle-ci.

La liberté ne se résume pas à la liberté de l'individu entrepreneur dans un monde de libre concurrence.

La liberté c'est aussi celle de s'organiser collectivement pour participer par la confrontation et la négociation à la construction de l'intérêt général, qui contrairement à ce que vous dites ne peut pas être défini par les seuls individus entrepreneurs.

Gaby Bonnand

 

[2] Déclaration des droits de l’(Homme

[3] Robert Castel « L’insécurité sociale »

[4] Robert Castel, « la montée des incertitudes »

Tag(s) : #Jean Charles Simon, #Corps intermédiaires, #liberte