Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La loi intitulée « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel » vient d’être adoptée le 1° Aout par l’Assemblée Nationale. Elle traite de la formation continue, de l’apprentissage et de l’assurance chômage.

Cette loi, dans sa logique, ne marque aucune rupture avec une pensée bien ancrée dans la culture de nos élites, à savoir que la formation professionnelle et l’apprentissage sont considérés comme des dispositifs de réparation des failles ou échecs d’une formation initiale structurer autour d’un apprentissage des savoirs par l’enseignement théorique.

Depuis des années, plusieurs milliers de jeunes sortent de l’école sans diplôme ou des diplômes obsolètes, mais on ne s’attaque pas aux causes de ce système générateurs d’inégalités malgré les propos des uns et des autres, à droite comme à gauche et également chez ceux qui se disent ni de droite, ni de gauche. Pourtant si il y a un domaine sur lequel les pouvoirs publics ont tous les leviers pour agir c’est bien celui de la formation initiale. Mais c’est sans doute trop difficile. Alors gouvernement après gouvernement, on en finit pas de vouloir réformer les systèmes qui sont aujourd’hui considérés comme des systèmes devant avant tout réparer les conséquences des défaillances de la formation initiale, alors que par exemple la loi de 1971 sur la formation professionnelle avait comme objectif la promotion sociale et professionnelle des travailleurs salariés.

Dans la période « florissante » de la société industrielle, celle qui s’étale de la fin  des années 40 au milieu des années 70, le compromis fordiste a permis à deux logiques le plus souvent irréconciliables que sont celle de l’Education Nationale et celle de l’entreprise, de trouver les conditions d’une coexistence plus ou moins pacifique.

Après la guerre, la France est un pays en reconstruction. Le besoin de formation est immense. En 59, l’âge d’obligation scolaire est porté à 16 ans, alors que cette même année sont créés les Collèges d’Enseignement Technique. Quant à l’apprentissage, structuré par les chambres de métiers qui ont reçu cette mission depuis 1937, puis des chambres de commerce, il n’a jamais été considéré, malgré différentes tentatives, comme un parcours totalement intégré à la formation initiale.

Au début des années 70, la loi sur la formation professionnelle ajoute au système de formation français une brique importante. Conçue pour permettre à la fois aux salariés de bénéficier d’une promotion sociale et professionnelle, et aux entreprises de pouvoir former les salariés à des besoins nouveaux que le développement économique et technologique exige, cette brique s’est très rapidement heurté à une difficile mise en œuvre.

  • Ce nouveau dispositif dont le financement reposait sur une contribution des entreprises, n’a jamais été considéré par les employeurs comme un investissement mais comme une charge.
  • L’organisation des circuits de financement ont, il faut bien le dire, été le principal sujet de discussion entre organisations syndicales et patronales au point d’avoir monté des usines à gaz dont souvent personne ne comprend ni la logique, ni le sens.

La crise du milieu des années 70 a eu entre autre pour effet collatéral de faire voler en éclat la coexistence ou la relative complémentarité entre formation initiale et formation continue.

Sous les effets conjugués d’une massification de l’enseignement, et  de l’illusion d’un cercle vertueux organisant le partage du travail dans lequel les pays du nord allaient avoir les emplois à haute valeur ajoutée, tandis que les pays du sud deviendraient les usines qui se chargeraient des tâches ne demandant peu ou pas de qualification, les formations essentiellement manuelles ont été délaissées ou fait l’objet d’une relégation au rang de formation pour échec scolaire.

80% d’une classe d’âge devant aller au Bac est devenu l’objectif et le marqueur de toutes les réformes. Mais dans le même temps, des jeunes de plus en plus nombreux sortent sans qualification de leur parcours scolaire, ressuscitant les vieilles querelles entre Education Nationale et Entreprise. La première reprochant aux entreprises d’être des « buveurs de sang » d’une main d’œuvre trop jeune pour apprendre leur métier en milieu de travail, la deuxième reprochant à l’Education Nationale de ne rien connaitre au monde de l’entreprise. Idiote, stérile, cette rivalité n’a fait qu’accentuer le fossé entre formation initiale et formation continue.

Malgré des tentatives pour réhabiliter l’apprentissage comme véritable filière de formation initiale,(notamment sous le gouvernement Rocard, avec Jospin à l’Education) ou pour faire de la formation continue un outil de promotion sociale, tout ce qui est formation en alternance (Apprentissage, Contrat de professionnalisation…) est globalement considéré par les pouvoirs publics notamment, comme outils de réparations des échecs de la formation initiale conduite par l’Education Nationale, dans le meilleure des cas, ou comme filière de seconde zone pour les jeunes des milieux les moins favorisés pour venir répondre aux besoins des entreprises. Depuis le milieu des années 70, cette tendance n’a fait que s’accentuer.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment il est procédé de manière habituelle, par la plupart des responsables économiques, médiatiques et des responsables politiques, de droite, de gauche, de ni droite ni gauche, au rapprochement entre la pénurie de mains d’œuvre, notamment dans les métiers de la construction, du bâtiment ou de la mécanique, et le nombre de chômeurs non qualifiés.

Au risque d’être provocateur, pourquoi ces métiers dont les formations sont courtes (2 à 3 ans) et souvent dispensées dans le cadre de l’alternance, ne feraient pas l’objet d’une présentation à tout jeune quel que soit son milieu familial, durant sa période de scolarité au collège, avec à la clef des offres de formation ?

Pourquoi ce ne sont essentiellement que les jeunes sortis sans qualification du système scolaire que l’on cible en premier pour se diriger vers ces métiers manuels dont les entreprises ont besoin, en reprochant parfois à ces derniers souvent chômeurs de ne pas suffisamment faire d’effort pour aller dans ces métiers. 

Pour poursuivre dans le ton provocateur, je crois que tout est dit dans la réponse qu’avait faite Antoine Frérot, PDG de Véolia qui ventait l’apprentissage, à Léa Salamé en Aout 2017 qui lui demandait s’il avait envisagé l’apprentissage pour ses enfants « "Non, je ne l’ai pas fait, parce que... étant brillants à l’école... et... l’un voulant être médecin, l’autre… peut-être ma dernière le sera d’ailleurs, apprentie, mais en études supérieures. Le problème ne s'est pas posé. ».

Oui tout est dit. Antoine Frérot est représentatif non seulement des élites françaises mais d’un nombre important de parents qui ont intégré que l’apprentissage est une filière de l’échec. Pas à tort au demeurant puisque ces dernières décennies, malgré tous les beaux discours, les mesures concernant cette filière n’ont cessé de la cantonner comme une filière pour ceux et celles qui ont échoué leur parcours de formation initiale.

Si on lit bien ce qu’a dit Frérot, malgré tous ses rétropédalages, « le problème de l’apprentissage pour ses enfants ne s’est pas posé par ce qu’ils étaient brillants ».

On peut en déduire que pour ce grand patron, la pénurie de main d’œuvre dans un certain nombre de métiers dont l’apprentissage ou plus généralement l’alternance est la principale voie d’accès, est un problème qui doit être résolu par les jeunes pas brillants ou ceux qui pour des raisons liés à leur milieu social n’ont pas eu la chance d’être accompagnés pour « briller ».

A longueur d’antennes radio ou télé on nous fait pleurer sur ce paradoxe de jeunes au chômage sans qualification alors qu’on manque de bras dans des métiers manuels. Et si le paradoxe était d'avantage le fait de considérer que des métiers dont on dit qu'ils sont absolument nécessaires pour l'économie, doivent être exercés par des individus "peu ou pas brillant"!!!

Si c’est une vraie préoccupation, déterminante pour notre économie, alors élargissons la cible des candidats potentiels à ces métiers. Nous aurions probablement beaucoup plus de candidats volontaires pour ceux-ci.

Mais pour cela, il serait nécessaire de traiter l’apprentissage comme une véritable filière de formation initiale permettant de vrais parcours de formations diplômantes et qualifiantes

Je ne suis pas du tout certain que la loi qui vient d’être adopté par l’Assemblée Nationale soit le bon chemin pour cela.

Au contraire, en traitant l’apprentissage, la formation en alternance, la formation continue et l’assurance chômage dans la même loi, on consacre définitivement l’apprentissage et la formation en alternance comme filière de formation dont les 2 objectifs principaux sont

  • la récupération et la réparation des échecs d’un système scolaire trop monolithique et essentiellement fait pour ceux et celles qui ne se dirigeront pas vers des métiers manuels.
  • La formation d’un réservoir de main d’œuvre pour alimenter les besoins des entreprises en métiers manuels.

Cette loi ne prépare en rien l’avenir qui ne sera ni le retour à des sociétés industrielles d’antan, ni un monde où les pays du nord seront le réservoir d’emplois qualifiés et les pays du sud les usines du monde. Le numérique révolutionne les modes d’organisation des entreprises, de production et de consommation qui eux-mêmes révolutionnent les manières d’entreprendre, de travailler et ce créer.

C’est dans le cadre d’une loi sur l’Education et la formation initiale qu’aurait dû être traitée la question de l’apprentissage.

C’est la raison pour laquelle j’ai le sentiment que cette loi vient davantage consacrer une période d’erreurs dans les approches de la formation et de l’apprentissage qu’elle nous prépare à l’avenir

Mais le pire n’est jamais certain.

Gaby Bonnand

Tag(s) : #Formation Professionnelle, #Apprentissage, #Education Nationale

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :