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1789, c’est le départ de ce long voyage. C’est de cette date qu’Axel Honneth démarre, pour nous faire voyager dans l’histoire du socialisme, avec son livre « L’idée du socialisme[2]». Par cet essai, le philosophe et sociologue allemand, professeur à l'université Columbia à New York, chef de file de l’école de Francfort, nous invite à une rétrospective au cours de laquelle l’auteur nous convie à nous interroger avec lui  pour savoir pourquoi l’idée du socialisme qui est née au XIX° siècle et qui a suscité de grandes espérances par la promotion d’un idéal de « liberté sociale », ne fait plus recette aujourd’hui.  Situation pour le moins paradoxale. Jamais, dit-il, « depuis la fin de la seconde guerre mondiale, autant de gens ne se sont accordés pour dénoncer les conséquences sociales et politiques générées par la mondialisation effrénée de l’économie capitaliste de marché », et pourtant poursuit-il « les visions du socialisme n’ont plus, depuis longtemps, le pouvoir de convaincre, les idées socialistes ont perdu leur potentiel de stimulation »

Question assez fondamentale pour ceux et celles, dont je suis, qui ne peuvent se résigner à regarder sans comprendre, sans réfléchir et sans agir, les inégalités se développer par le fait que les Libertés individuelles et la Solidarité semblent être devenues irréconciliables.

Les idées socialistes sont nées dans un contexte bien précis, nous rappelle l’auteur. C’est dans la foulée de la révolution française dans un contexte d’industrialisation qui a eu pour effet de rendre inaccessible les principes de la Révolution française « liberté, égalité, fraternité », aux prolétaires devenus de plus en plus nombreux, qu’elles ont vu le jour.

Pour les pères fondateurs du socialisme, c’est l’économie capitaliste de marché en développement qui est à l’origine de cette impossibilité. En générant des rapports de concurrence entre les individus, le capitalisme de marché est à la base d’une conception très individualiste de la liberté qui n’a pour finalité que de permettre à chacun de poursuivre ses propres intérêts.

A cette conception, les penseurs socialistes pour lesquels, le capitalisme de marché ne peut être qu’antinomique à la réalisation d’une société plus solidaire,  vont opposer le concept de « liberté sociale » qui, au contraire de la conception libérale génère des rapports de réciprocité entre les individus, dépassant ainsi la contradiction entre liberté et solidarité et en conciliant les 3 principes de la révolution Française.

Pour Honneth, le concept de « liberté sociale » constitue « un modèle fécond fournissant la clef pour penser la liberté individuelle et la solidarité comme des principes interdépendants et non plus contradictoires ».

Pourquoi alors les idées socialistes ont connu une « rapide et silencieuse obsolescence peu après la seconde guerre mondiale » ? Pour le philosophe allemand « C’est leur ancrage dans l’esprit et la société de la révolution industrielle qui est responsable de cette obsolescence.

L’auteur va expliciter cette approche tout au long de son livre en mentionnant plusieurs éléments.

Ce concept de « liberté sociale » est développé dans la sphère économique dont l’organisation structurée par le capitalisme de marché, porte atteinte aux intérêts des travailleurs, des prolétaires. Partant du fait que la position de ces derniers dans l’organisation du travail et plus largement dans le capitalisme de marché, les met en situation de rapport de domination, les penseurs socialistes (et pas uniquement Marx) considèrent que la masse des prolétaires ne peuvent avoir que des intérêts objectifs communs à vouloir d’autres rapports sociaux et donc un autre système économique. Ce présupposé en induit un autre pour ces mêmes penseurs. Les prolétaires forment une classe uniformément intéressée à la révolution que les pères fondateurs théorisent.

L’incapacité du socialisme à s’émanciper de la réalité dans laquelle il a émergé, la vocation de représentant d’une classe que les pères fondateurs lui ont donné, en  présupposant qu’elle portait en elle, les germes pour faire advenir un autre type d’économie et de société, va circonscrire sa pensée et notamment le concept de « liberté sociale » et son action à la seule sphère économique, donnant ainsi à celle-ci, une place centrale, déterminante dont dépendent toutes les autres sphères (sociétale et interpersonnelle).

En faisant du capitalisme de marché, l’origine de l’impossibilité de faire vivre les principes révolutionnaires, et en croyant à l’inéluctable « autodissolution «  du capitalisme, les penseurs socialistes ont développé une pensé et une action visant à remplacer le système capitaliste de marché dans le cadre d’un processus révolutionnaire.

Cette vision totalisatrice a rendu le socialisme incapable de considérer que les droits conquis et acquis (« de haute lutte ») constituaient des jalons d’une socialisation du travail. Il n’a pensé qu’en termes de contre modèle structuré par une économie centralisée et planifiée, sans jamais interroger une autre utilisation du marché que celle développée par le capitalisme.

C’est cette vision exclusivement économique qui a placé le socialisme dans l’impossibilité à « faire le lien de  façon productive » avec les droits libéraux issus de la révolution.

Ce sont tous ces éléments qui vont constituer, pour Honneth (du moins dans ce que j’en ai compris) les raisons de l’échec du socialisme, et son impuissance, dans un monde où pourtant les inégalités progressent, à rendre audibles et mobilisatrices les idées socialistes.

C’est en considérant que ce concept est encore d’actualité, que les idées socialistes peuvent renouées avec ce rôle particulier et spécifique qu’elles ont comme «l’expression d’une tendance historique », qu’Axel Honneth propose quelques pistes pour que ce dernier ne renonce pas à son ambition « de tracer les contours d’une vie future ».

Cet article n’ayant pas la prétention de faire une synthèse du livre je veux retenir des propositions du philosophe que quelques points qui me parlent et résonnent en moi.

Si les idées socialistes ont des chances de retrouver de leurs capacités mobilisatrices, c’est autour de l’élargissement du concept de « liberté sociale » à toutes les sphères de la société, que leur avenir se joue.

Pour cela Honneth invite le socialisme à rompre avec la volonté de vouloir être l’expression d’une classe.

Il doit agir sur l’ensemble des personnes qui au sein de la sphère  de la société civile « sont réceptives aux protestations contre tous les dysfonctionnements, les injustices et les abus de pouvoir », pour « représenter politiquement les efforts d’émancipation » qui se manifestent dans toutes les sphères de la société (travail, espace public et démocratique, relations interpersonnelles), afin de faire progresser dans le droit et la norme le concept de « liberté sociale » de manière à dépasser l’opposition apparue au cours de l’histoire entre liberté individuelle et solidarité ».

En ce sens dit Honneth, le socialisme doit être considéré comme « l’expression spécifiquement moderne » non pas d’une classe bien définie, mais de groupes en perpétuelle recomposition, qui se heurtent à de nouvelles barrières les empêchant « d’accéder aux droits à la « liberté, l’égalité, la fraternité » institutionnellement reconnus et devant permettre à tous et à chacun d’y accéder dans toutes les sphères de la vie.  Le socialisme doit faire entendre les revendications de reconnaissance et d’accession à ces droits, de la part de ces groupes, et élargir ainsi le champ des libertés sociales. De ce point de vue le socialisme est avant tout « l’affaire des citoyennes et des citoyens politiques, et plus seulement des salariés, même si, ajoute-t-il, c’est également pour la défense de ces derniers qu’il faudra encore et toujours se battre à l’avenir ».

Pour le philosophe, cette approche du socialisme est capitale, dans une société « où une interprétation unilatérale des principes fondamentaux permet constamment, sous couvert de liberté individuelle, « de faire triompher les intérêts individuels » au mépris de la solidarité

Je vois aussi chez l’auteur une invitation à réfléchir à la place et au rôle du marché, et à d’autres manières de l’utiliser que comme obligatoirement consubstantiel au capitalisme. D’autres formes d’organisations économiques existent, permettant aux individus de se compléter mutuellement et créant les conditions, pour ensemble permettre à chacun de se réaliser. Honneth cite 3 modèles que sont bien sûr le marché, la société civile (coopération, entraide mutuelle…) et l’Etat démocratique de droit. Pour lui, pas d’élimination par principe de l’un des 3 modèles, pas de présupposés visant l’un ou l’autre des modèles. C’est par l’expérimentation que l’un des 3 modèles sera utilisé selon les besoins que l’on cherche à satisfaire.

Ainsi en se défaisant d’une vision totalisatrice, il peut être possible, pour le socialisme « de fonder l’espoir en une transformation de l’ordre existant, non pas sur la dynamique d’une classe quelconque, mais sur la trace continue d’un progrès social, pour l’émergence duquel le socialisme  lui-même  a lutté depuis  deux siècles ».

Encore une fois ce papier n’est pas un résumé du livre. La richesse des analyses ne sont pas résumables en si peu de lignes. Il est seulement l’expression de la lecture que j’en ai faite, sans pour autant avoir la prétention de retenir toute la substance des réflexions du philosophe.

Gaby BONNAND

 

[1] Philosophe et sociologue allemand, professeur à l'université Columbia à New York, chef de file de l’école de Francfort

[2] L’idée du socialisme Gallimard d’Axel Honneth

Tag(s) : #Démocratie, #Politique, #Axel Honneth, #Socialisme

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