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Le mouvement des gilets jaunes n'en finit pas de susciter chez moi des interrogations, des questionnements, des réflexions, des recherches d'explication et mon blog me permet de les écrire, de les faire partager en souhaitant qu'en retour, ces écris suscitent du débat.
Aujourd'hui je voudrais compléter les analyses que j'ai développé ces derniers jours, sur les raisons du mouvement au-delà d'une contestation de la taxe sur les carburants.

Et si le mouvement des gilets jaunes, avec toutes les contradictions  qu'il recèle, avec les dérives dont il est capable, avec toutes les incohérences que peuvent donner à voir les revendications, avec même les germes d'extrémisme qu'il comporte, était la l'expression d'une réponse à la sécession des riches, en cours depuis plusieurs années, voire de décennies ?

La fondation Jean Jaurès a sorti il y a quelques mois une étude intitulée : "1985-2017 : Quand les classes favorisées ont fait sécession"[1].
Dans cette étude un certain nombre d'indicateurs viennent à l'appui de  cette affirmation : Séparatisme social, séparatisme territorial, mais aussi séparatisme dans le domaine de l'éducation, de la formation par des contournements de la carte scolaire..., Séparatisme fiscal dont l'exil fiscal en est l'expression ultime.

Cette sécession des riches, même si elle n'était pas nommée ainsi, a fait l'objet de nombreuses alertes depuis longtemps. Joseph Stiglitz a écrit un livre dont le titre "le triomphe de la cupidité", alerte sur les risques à poursuivre après la crise de 2008, des politiques dont le moteur est la cupidité. C'est également Daniel Cohen qui, en 2009, dans un livre au titre évocateur  "la prospérité du vice" posait son regard sur l'histoire économique du monde et nous alertait sur les risques d'un capitalisme financier sans boussole.
Citons également Thomas Piketty et son énorme travail sur les inégalités et dont le livre "Le capital au XXI° siècle"" très éclairant  pour comprendre les évolutions de nos sociétés et le regain et le regain des inégalités.
On peut citer dans un autre domaine le livre d’Éric Maurin, "le ghetto français », dans lequel il développe l'idée que la ghettoïsation des espaces, n'est pas le fait des classes populaires, mais des classes supérieures qui quittent les quartiers pour s'installer dans des espaces spécifiques, conduisant de fait les gens de mêmes catégories se retrouvent entre eux. Ainsi l'espace territorial s'organise en strates suivant les catégories sociales.
Tout en bas, se trouvent les classes populaires pauvres qui, elles ne peuvent pas, par manque de moyens, quitter les quartiers.

Les citoyens ont subi  cette sécession qui a largement contribué aux regains des inégalités. Et le mouvement des gilets jaunes peut-il être considéré comme une réponse à cette situation?

J'entends déjà des réactions m'opposant que le mouvement n'est pas représentatif de toute les  couches populaires et notamment de celles vivant dans les quartiers. Certes et effectivement je ne considère pas que cette réponse à  la sécession des riches soit celles de toutes les couches populaires pour réclamer plus de justice et de solidarité.
Éric Maurin dans son livre que j’ai déjà cité, ne décrit pas une situation dans laquelle on trouverait seulement 2 strates, les riches et les pauvres. La situation est plus complexe que cela. L'auteur constate une segmentation territoriale en lieux multiples de résidences dont la caractéristique est que plus on monte dans les couches sociales, moins on trouve de mixité sociale dans ces espaces de résidences. Et les seuls pour lesquels il n’y a pas choix de se ghettoïsation, ce sont les pauvres.

Il est vrai que dans le mouvement des gilets jaunes, on sent poindre à la fois un ras le bol pour des mesures qui favorisent les riches, mais aussi l'expression d'une volonté de se différencier des classes les plus pauvres. Expression certes pas unanime mais présente également.

Donc dire que ce mouvement peut être une réponse à la sécession des riches ne veut pas dire pour autant que le mouvement est contre le processus de sécession en cours. La seule chose qui soit sûre, c'est que le mouvement est l'expression d'une volonté de ceux qui en font partis d'être reconnu et de vouloir vivre décemment. Est-ce pour autant l'expression d'une volonté que tout le monde soit reconnu, respecté et puisse vivre dignement ? Rien ne permet de le dire aujourd'hui. On pourrait même dire que certains actes commis par les gilets jaunes, laissent entrevoir le contraire.

J'ajouterai que le temps politique que nous vivons n'est probablement pas innocent dans l’irruption de ce mouvement  dans l’espace public et dans le soutien que le mouvement reçoit de la population. Sans jugement moral de ma part, il est évident que le Président et le gouvernement par les actes posés et la majorité incarnée par LREM  sont considérés comme représentatifs de cette classe la plus aisée qui a fait sécession.

La violence de certains propos au sein du mouvement peut laisser penser parfois que le sentiment de frustration de ne pas être « le riche », est plus fort que l'expression d'une volonté de combattre les inégalités au bénéfice de tous y compris des plus pauvres.

Il me semble qu'ouvrir cette porte pour analyser le mouvement, c'est :

  • situer le mouvement dans une histoire,
  • situer clairement le mouvement comme ayant  des causes dans  un modèle économique et financier sans boussole
  • interroger les politiques publiques pour revoir l’articulation du triptyque Production/Redistribution/Consommation, qui conduit aujourd’hui à la progression des inégalités.

Rien n’est donc écrit. Jamais rien n’a été écrit, sauf dans les imaginaires. Les histoires de toutes les organisations qui sont aujourd’hui reconnues comme parties intégrantes du fonctionnement démocratique de nos sociétés, n’ont jamais été des longs fleuves tranquilles. Elles se sont construites dans la contradiction, le conflit et l’adversité. La pureté peut exister dans les idées, mais jamais dans les constructions concrètes. D’où l’importance d’une analyse lucide sans angélisme et sans concession.

Gaby BONNAND

 

[1] https://jean-jaures.org/nos-productions/1985-2017-quand-les-classes-favorisees-ont-fait-secession

Tag(s) : #Gilets jaunes, #Démocratie, #sécession

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