Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Il y a des moments dans l’histoire où des événements viennent bousculer celle-ci. Nous sommes dans ce temps social et politique.

Pour prendre une métaphore, les pluies diluviennes qui ont entraîné des crues des rivières,jamais vues, entraînant tout sur leurs passages  faisant plusieurs morts, de nombreux blessés et d’innombrables sinistrés, ont créé un effet de surprise. La violence de ces crues et l’importance des dégâts surprend et s’explique à la fois.

Il en est de même pour la crise sociale et politique que nous vivons aujourd’hui. Elle vient surprendre et perturber un système apparemment calme. Comme le calme régnait quelques semaines avant près de Roquebrune où nous marchions et faisions du vélo durant quelques jours de vacances dans le coin en Septembre, le calme semblait régner sur le front du social. Les alertes des élus locaux comme de nombreux syndicalistes et notamment la CFDT, concernant un certain nombre de difficultés  vécues par une partie de la population étaient autant ignorées que les coups de colère de tous ceux qui alertent sur les risques climatiques et dont la spectaculaire démission de Nicolas Hulot en a été le signe le plus fort.

Arrêtons là la métaphore. Il est urgent de faire en sorte que cette crise puisse trouver dans le cadre de nos institutions, les voies de sa résolution. Il est non moins urgent de penser l’avenir autrement que par un retour au passé, y comprend sur le plan institutionnel.

Hier, après 3 semaines de silence, le Président a semble-t-il pris conscience de la situation grave que traverse le pays. Par des mesures concrètes, et "pas que des miettes" comme le dit Laurent Joffrin dans l’édito de libé de ce matin, il ouvre les conditions du dialogue.

Cette brèche ouverte doit être saisie avec une grande lucidité, comme en faisait preuve ce matin Laurent Berger lors de son passage à RTL. Une première réponse a été donnée et il faut savoir le dire mais pour autant il ne faut pas cacher les difficultés et les inquiétudes comme le fait la CFDT « des sujets d’inquiétude demeurent encore comme l’absence de réaffirmation de l’engagement du gouvernement dans une transition écologique juste, le besoin de réponses aux difficultés réelles de logement, de mobilité de nombre de citoyens. Comme aussi la question de la responsabilisation des employeurs, d’une meilleure répartition des richesses et de la contribution des plus hauts revenus et patrimoines est passée sous silence[1] ».

Au-delà des mesures et des réponses à construire pour s’attaquer aux racines des inégalités, la question posée par Evènement « Gilets Jaunes » est celle de l’organisation de notre démocratie et c’est sur ce point sur lequel je veux m’arrêter dans ce papier.

Pierre Rosanvallon dans une interview il y a quelques jours rappelait ce qu’il a beaucoup développé dans sa trilogie sur les transformations de la démocratie que je ne saurais assez recommander de lire ou de relire [2] :« L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique[3].».

Les événements des gilets jaunes viennent en quelques sorte donner une actualité à beaucoup de recherches et des travaux conduits ces dernières années par des chercheurs.
Les travaux de Pierre Rosanvallon sur la démocratie, sont nombreux et extraordinaires. Je n’ai pas fait le tour de tout ce qu’il a écrit, mais j’ai lu plusieurs de ses livres. Je ne dis pas qu’ils offrent la solution. Je ne dis pas non plus que si on les avait mieux intégrer avant, du moins un certain nombre de responsables politiques, nous n’en serions pas là. On ne refait pas l’histoire.

Mais il est vrai que les réflexions que Pierre ouvre prennent une force nouvelle, au regard de ce que l’on vit aujourd’hui. Ils doivent être prise en compte, comme probablement d’autres que je connais moins, pour travailler à la transformation de notre modèle.

Il nous faut être capable de dépasser nos propres schémas de pensée. Par exemple, si je suis attaché à la démocratie représentative, si je crois indispensable le fait d’avoir une majorité pour gouverner, si je suis également attaché au respect d’une majorité qui se dégage, pur gouverner, je suis convaincu aujourd’hui, que nous devons dépasser ce que Pierre appelle « la fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale », surtout dans des périodes de fortes abstentions. Il nous faut développer d’autres formes de représentation, améliorer ou même transformer celles qui existent. Il nous faut inventer d’autres façons pour construire des majorités et des compromis, qui associent et impliquent d’avantage de monde. Bref il nous faut inventer des institutions, et des modes de régulation capables d’être en phase avec la volonté des citoyens de participer  à l’élaboration des décisions et avec la nécessité de gouverner et de décider, dans le monde tel qu'il est et notamment avec ce qu'il est v=convenu d'appeler l'omnipotence des réseaux sociaux.

Il nous faut être capable de dépasser nos propres schémas de pensée y compris dans le syndicalisme. Par exemple, si je suis fier d’être militant CFDT, si je crois nécessaire de l’affirmer haut et fort, surtout en cette période où cette organisation devient la première du pays, si je crois que nous devons nous confronter et nous battre contre tous ceux qui voudraient ringardiser le syndicalisme, je suis convaincu également que ce mouvement nous dit des choses sur la difficulté de ce même syndicalisme à être considéré comme le vecteur de l’expression d'un certain nombre d’hommes et femmes de notre pays. Notre fierté d’être syndicaliste ne doit pas nous conduire à rejeter ceux qui à l’occasion d’actions en dehors du syndicalisme, découvrent ce que nous avons découvert dans le syndicalisme (Solidarité entre participants, sentiment de compter et d’exister, prise de conscience d’un certain pouvoir…). Il nous faut donc poursuivre pour que notre syndicalisme d’aujourd’hui corresponde à la réalité des travailleurs d’aujourd’hui.

Quel que soit ce que l’on pense des gilets jaunes, demain ne sera pas hier. Alors ne laissons pas demain à ceux qui veulent détruire la démocratie. Pour cela, au-delà de ce qui peut parfois nous faire mal (comme par exemple donner le sentiment que la violence peut d’avantage peser pour obtenir des choses que le dialogue et la négociation) nous devons travailler à préparer demain pour que la démocratie en sorte renforcée.

De ce point de vue, je crois qu’il est urgent également que chercheurs, intellectuels, acteurs sociaux et politiques, inventent de nouvelles relations. Nous sommes marqués par nos schémas de pensée qui conduisent à ériger des lignes Maginot entre les mondes. Il ne s’agit pas de plaider pour la confusion des genres qui ne ferait qu’ajouter de la confusion à la confusion.

Il n’y aura pas de Politique capable de fédérer une société pleine de contradictions, sans prise en compte de la question sociale et des conflits qui la traverse.

Il n’y aura pas de transformation démocratique de nos sociétés sans que la pensée se confronte au réel, sans que le monde la recherche considère que l’action de transformation qui exige des compromis, n’est pas la trahison de la pureté de la pensée.

Il n’y aura pas de transformation sociale durable sans une vision de long terme qui implique de la part des acteurs sociaux une confrontation plus grande et plus efficiente  avec la sphère intellectuelle  et le monde politique.  

Demain ne sera pas hier

Gaby BONNAND

 

[1] Communiqué CFDT Après des premières réponses d’urgence, construire la justice sociale

[2] La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance (Seuil, 2006), La légitimité démocratique (2008), La société des égaux (2011).

[3] Le Monde le 8 décembre 2018

Tag(s) : #Gilets jaunes, #Discours Macron

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :