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Ce qui suit n'est pas un article comme les autres. Il est un essai de réflexion sur la démocratie et plus précisément sur notre modèle démocratique dont les dysfonctionnements sont apparus de manière plus aigus encore à l'occasion du mouvement des gilets jaunes. Ce n'est certainement pas une réflexion figée et finalisée. Elle demande à être critiquée, amendée contredite... Je suis demandeur des réflexions de toutes celles et de tous ceux qui liront ce texte. Vous pouvez le faire soit par mail, soit directement sur le blog

 Il est indéniable que le mouvement des gilets jaunes a déclenché une crise qui a mis en lumière un certain nombre de dysfonctionnements, de limites, de faiblesses, peut-être même de failles dans notre démocratie, dans son fonctionnement, ses modes d’organisation, mais aussi dans ce qui la structure, à savoir la démocratie représentative.

Cette crise est révélatrice de ce que de nombreux intellectuels, responsables d’organisations disent depuis des années sans être entendus et sans provoquer le choc et la contrainte que fait peser une crise sur les gouvernants et l’ensemble des acteurs.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de notre démocratie, que d’avoir rendu sourd un certain nombre de responsables politiques et pour être plus exhaustif encore, l’ensemble des gouvernants qui se sont succédé au pouvoir depuis au moins, 3 décennies et de nombreux responsables sociaux et économiques.

Si ce sont sur des questions économiques et notamment de pouvoir d’achat que le mouvement des gilets jaunes a trouvé les ressorts de la mobilisation, ce sont les questions de démocratie qui sont au cœur de la crise que nous traversons. Crise qui ne trouvera pas de réponses par de simples ajustements fiscaux, sociaux ou économiques.

Et si c’était dans le dérèglement du cycle « Production/distribution/redistribution/consommation », survenu au cours des années 70, et qui n’a cessé de s’accentuer sous l’effet de facteurs multiples sur lesquels je ne veux pas m’étendre (dont l’internationalisation des économies), avec ce que ce dérèglement a provoqué comme déstabilisation de notre système démocratique, qu’il faut essayer de chercher quelques racines de la crise ?

En effet durant ce que nous avons appelé les 30 glorieuses (même si ce terme est très discutable pour qualifier les années d’après-guerre), ce cycle, son fonctionnement dans un périmètre bien déterminé qu’est l’Etat nation, les conflits qu’il suscitait, sa capacité d’intégration de l’économie dans un espace démocratique, était largement compréhensible. Il donnait aussi une visibilité à l’action politique.

En caricaturant, on peut dire que c’était relativement simple :

  • On travaillait, on recevait un salaire,
  • On cotisait et on avait en retour des remboursements en cas de maladie, des indemnités chômage en cas de perte d’emploi, des allocations familiales comme aide pour élever les enfants, des retraites quand l’âge était atteint pour ceux qui y arrivaient,
  • On payait des impôts et on bénéficiait de services publics et d’équipements collectifs,
  • On consommait ce qui était fabriqué le plus souvent chez nous.

Les conflits nombreux, durs et parfois violents qui ont émaillé la période opposaient des acteurs d’un même monde, le monde industriel. Ils étaient l’expression de divergences d’intérêts entre ces acteurs. Leur visibilité dans l’espace public, la contrainte et la pression  qu’ils exerçaient contribuaient non seulement à trouver des compromis via des négociations, mais à rendre visibles le débat politique au sein de la représentation nationale et l’action d’un gouvernement y compris sur les questions économiques.

Tout cela contribuait à rendre visibles et crédibles, aux yeux des individus :

- les syndicats, qui par leurs actions, et leur capacité de négociation, donnaient le plus souvent un débouché positif aux conflits, par l’élaboration de compromis.

- les partis politiques qui s’affrontaient sur le terrain mais aussi au parlement en dehors des périodes électorales, et dont les débats en dehors même des périodes d’alternance, pouvaient nourrir l’action des gouvernements.

Une nouvelle histoire

Sans revenir sur l’histoire des décennies, qui ont suivi ce cycle, la nouvelle période qui s’est ouverte au milieu des années 70 avec notamment l’internationalisation des économies et des échanges qui ont conduit l’économie à s’émanciper de l’espace démocratique national, est beaucoup plus confuse. Si les composantes du cycle sont toujours les mêmes : travail, salaires, cotisations, impôts, consommation, la cohérence du système apparaît moins clair et semble avoir échappé à tout contrôle collectif :

  • Le rapport entre travail/salaire et richesse crée par l’entreprise est souvent invisible et parfois même rompu, par une modification importante de l’organisation des entreprises, du modèle de la chaîne de la valeur et du positionnement des uns et des autres dans celle-ci.
  • Au versement de dividendes aux actionnaires (lesquels ont remplacé les banques dans le financement des entreprises), s’ajoute une hiérarchie des salaires, inférieure à 20 durant les 30 glorieuses, qui atteint aujourd’hui des écarts qui échappent à toute logique rationnelle (70, 100, 200, même 700 et plus).
  • Dans une société dans laquelle les gens vivent plus longtemps et souvent avec des pathologies chroniques, la redistribution des cotisations se fait largement au profit des retraités et des personnes atteintes de maladies chroniques. Le travailleur et notamment le plus modeste ne voit plus beaucoup de lien immédiat entre ses cotisations et les prestations reçues.
  • Aux ressources de l’Etat central constituées principalement d’impôts directs pour financer les équipements collectifs visibles même insuffisants (ce qui nourrissaient des conflits), sont venues s’ajouter des impôts indirects et des taxes de plus en plus nombreuses, des impôts liés aux loi de décentralisation pour financer les collectivités, faisant du tout, un grand ensemble complexe dont on est bien en mal de dire quel impôt finance quoi.
  • La consommation qui alimentait le cycle de production hier, semble souvent aujourd’hui concourir à sa destruction, au profit d’entreprises situées dans les pays au bas coût de main d’œuvre. Par la recherche des produits à bas coût, la consommation devient pour l’individu, un élément de gestion de son Pouvoir d’achat. 

Si dans le cycle des 30 glorieuses, il était possible de percevoir la visibilité et l’efficacité de l’action des syndicats et de celles des partis politiques, il est beaucoup plus difficile de voir la même cohérence dans la manière dont les choses fonctionnent aujourd’hui.

L’internationalisation des économies et des échanges, les transformations que cela a suscitées dans les processus de production, dans les différents statuts des travailleurs, dans les façons de consommer, ont pour partie cassé la cohérence d’un système qui fonctionnait dans le cadre d’un périmètre bien défini. L’Etat nation était de fait durant les 30 glorieuses, le périmètre du développement économique, celui de la construction du social et du politique et celui de la consommation.

Est-ce à dire que les solutions d’avenir sont à chercher du côté du passé. Certainement pas. D’une part, il ne faut jamais oublier que cette période nommée « les 30 glorieuses » succède à une période de chaos économique, politique avec pour apogée le règne de la barbarie et de l’inhumanité. D’autre part, aux profondes mutations économiques sont venues s’ajouter de fortes évolutions sociales et sociétales.

En effet ces dernières décennies ont été une période d’augmentation des qualifications et des formations, de démocratisation de l’éducation et de la culture, de développement sans précédent de la conscience d’être quelqu’un de particulier et de singulier. Prise de conscience tirée par le combat pour les droits de l’Homme qui s’est fortement intensifié ces dernières décennies. Ajoutons à cela, que les dynamiques qui ont permis aux individus de se libérer de contraintes et de carcans qui les maintenaient dans des situations de soumission, ont eu également pour effet de faire progresser un individualisme exigeant pour ses interlocuteurs, accélérant le développement du « mythe du client roi » dans tous les domaines y compris dans le champ du politique.

C’est en quelque sorte un individu nouveau, qui est aujourd’hui demandeur d’une organisation de la société. Il attend de cette organisation, des choses concrètes qui concernent son quotidien. Il attend de cette organisation une capacité à prendre en compte ses aspirations et qui lui donne des perspectives pour lui et les siens : C’est un individu façonné à la fois par les effets de la déstabilisation du  cycle « production/distribution/redistribution/consommation », par la démocratisation de la formation et de la culture et par le développement de « l’idéologie » des droits de l’Homme qui a largement participé à l’émergence de son désir d’émancipation et à sa prise de conscience de sa singularité.

Ce que nous vivons et la crise des gilets jaunes, au-delà même de ceux et celles qui sont impliqués, révèle au grand jour la désintégration de notre modèle démocratique.

Les acteurs de la démocratie que sont les partis politiques, les syndicats ou les associations ont traversé ces dernières décennies en étant plus préoccupés à prolonger un passé qu’à préparer l’avenir en inventant de nouvelles manières de faire société dans un monde où les leviers pour faire vivre la démocratie, ont été totalement bouleversés. D'acteurs d'une démocratie vivante , ils se sont transformés en acteur gestionnaire de fonctions politiques et sociales.

Transformés en machine à prendre le pouvoir et à le gérer, les partis politiques sont devenus des squelettes n’innervant plus la société, pas plus que la société les nourrissait. Sur le marché qu’est devenue la politique chacun des partis travaille son marketing et ses « segments » soucieux de présenter durant les campagnes électorales, une offre qui attire le citoyen transformé pour les besoins de la cause en client potentiel. La société est divisée en part de marché avec des clients acquis, ceux qui le sont presque, ceux qui peuvent le devenir et les autres.

Implantés essentiellement dans les grosses entreprises du privé et dans la fonction publique la plupart des organisations syndicales se sont repliées sur leurs bastions, laissant le champ des petites et moyennes entreprises, et celui du précariat en déshérence.

La réduction de l’individu à l’état de client dans tous les domaines y compris celui du politique et parfois dans le domaine syndical, a souvent étouffé sa citoyenneté, alimentant ainsi une pratique de moins en moins participative de la part des partis politique mais aussi des syndicats

Un écart s’est progressivement et insidieusement creusé entre un fonctionnement formel et institutionnel de la démocratie et la vie des citoyens, enfermés de plus en plus dans des contradictions inextricables entre leurs conditions de travailleurs, de chômeurs ou de retraités, leurs différentes situations de clients, de consommateurs, d’épargnants, de pollueurs…, et leurs aspirations à plus de liberté, plus d’égalité et plus de fraternité, de solidarité.

Parmi les plus riches, certains ont fait sécession en choisissant d’élire domicile ailleurs qu’en France pour échapper aux prélèvements divers dont ils seraient redevables s’ils y étaient restés. Parmi les classes moyennes modestes, certains sont tentés par la démarche, même si les modalités ne peuvent pas être les mêmes. Le mouvement des gilets jaunes est pour partie porteur de cette volonté et les violences préparées, organisées et assumées en sont  la principale manifestation.

La situation à laquelle nous avons à faire face et à laquelle nous devons trouver des solutions est le résultat d’une responsabilité collective ou plutôt d’une responsabilité partagée où les différents acteurs, du citoyen lambda au Président de la République, en passant par tout ce qu’on nomme les corps intermédiaires ont leur part de responsabilité.

Refonder la démocratie aujourd’hui, c’est tout d’abord relever un défi majeur, celui de ré-encastrer l’économie dans l’espace démocratique. Et cela ne pourra se faire qu’en articulant les espaces nationaux, européens et internationaux. Mais comme hier cette refondation nécessite de travailler sans cesse à une organisation de la société qui articule le particulier et le général, pour répondre à la fois, aux besoins qui nous sont communs et au désir des individus d’être reconnus dans leur singularité.

Tout en se gardant d’une trop grande généralisation, il me semble que l’on peut dire que l’individu d’aujourd’hui n’est pas tout à fait le même qu’hier. Son attachement presque viscéral à être reconnu, à être respecté comme individu, avec ses différences, ses spécificités est un facteur de bien être et le conduit à être très actif dans la défense de ses droits. Son envie de développer des compétences et des « savoirs faire » dans un travail qui plait est de moins en moins négociable. Son désir d’être entendu, d’être écouté sur les choses qui le concerne dans l’entreprise, son quartier, sa commune, mais aussi sur les questions concernant sa santé, sa consommation, l’éducation de ses enfants… n’a jamais été aussi fort, même si parfois toute ces demandes peuvent apparaître contradictoires

Pour autant l’intérêt que porte l’individu à sa personne, à son bien-être, n’est pas incompatible avec son désir et son exigence de bien-être collectif.  Sa sensibilité à l’environnement est beaucoup plus forte qu’elle ne l’était hier et ils sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour le climat. Son besoin d’être sécurisé dans un monde incertain est de plus en plus fort, et l’absence ou la disparition de services publics dans certaines zones est vécu comme une atteinte à leur sécurité et dignité  individuelles certes mais aussi à leur sécurité et leur dignité collectives.

Répondre à la fois à un besoin de cadre collectif général et à un besoin de spécificité au regard de la diversité des situations vécues, aux besoins de « communs protecteurs » et d’une réponse personnalisée respectant la singularité de l’individu, constitue l’art de la Démocratie. Rien n’est écrit, mais rien n’est inamovible.

L’irruption de la demande de prise en compte de la singularité des individus dans les décisions politiques vient perturber un rapport individu/collectif largement en faveur du collectif durant les 30 glorieuses.

Au-delà du besoin d’être reconnu et respecté, ce besoin de singularité génère un fort mouvement d’expression d’une volonté d’être écouté, pris en compte dans les décisions qui concerne les citoyens. C’est un atout extraordinaire pour amender notre fonctionnement démocratique non pas en remettant en cause la démocratie représentative mais pour la complétant, par des espaces de démocratie participative beaucoup plus important, et moins gadget.

Ce sont tous nos modes d’organisations et de fonctionnement de nos institutions, mais aussi de nos organisations qui sont à revoir, pour réinventer de partout les conditions de cette expression de la singularité et faire de celle-ci la matière première pour construire les réponses aux besoins commun en terme de sécurité, de condition et d’organisation du travail, de santé, d’éducation, de développement économique, d’infrastructures, de logement…: Dans l’entreprise, comme dans la commune et à tous les échelons administratif de notre pays,  dans les partis politiques comme dans les associations et les syndicats. De partout l’individu a envie de prendre la parole.

Nous ne partons pas d'un page blanche. En dehors des radars médiatiques, des initiatives diverses et variées foisonnent. Toutes expriment les capacités des hommes et des femmes à innover, à créer, à faire société... mais le fonctionnement de nos institutions rend celles-ci incapables de saisir ce mouvement à l'oeuvre. N'en concluons pas pour autant que ces initiatives n'existent pas. Elles ne sont pas visibles, certes. C'est pourquoi un travail pour les rendre visibles dans l'espace public devient  nécessaire et urgent.

Faire de ce foisonnement d'initiative, de cette volonté des individus à prendre la parole, des leviers de la refondation démocratique, voilà l’enjeu des mois et des années à venir.

Gaby BONNAND

Tag(s) : #Démocratie, #Citoyennenté

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