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Si je n’ai pas écouté la totalité des 8 heures de débat, j’en ai tout de même écouté une bonne partie. Les techniques  numériques permettant de passer des passages en accéléré lorsque les intervenants, invités comme Président, s’enfoncent dans des tunnels, il n’est nullement besoin de rester 8 heures devant l’écran pour porter une analyse sur cette séquence politique.

Ceci étant dit, il n’est pas simple de dégager une appréciation globale et c’est pourquoi j’ai choisi de le faire en partant de différents points de vue.  

Du point de vue de l’auditeur radio que je suis

Je l’avoue bien franchement, c’est un régal d’entendre un certain nombre d’intellectuels nous délivrer leur manière de décrypter ce que nous vivons, de nous situer les enjeux et les défis à relever. Comment ne pas être séduit par cette capacité pédagogique d’un Daniel Cohen expliquant la logique qui conduit au renforcement des inégalités si notre système fiscal ne s’attaque pas aux racines de celles-ci. La transmission du capital et du patrimoine est une des causes des inégalités et ça le sera encore d’avantage si la croissance devient faible. Daniel Cohen bien complété quelques heures plus tard par Gilles Finchelstein sur les inégalités, la place de l’expérimentation et la concentration des pouvoirs autour du Président de la république. Concentration et verticalité du pouvoir abordés quelques heures auparavant par Michel Wierviorka qui a interpellé très directement Macron sur sa pratique verticale du pouvoir qui suscitait une réaction très verticale des gilets jaunes ne demandant à avoir à faire qu’à lui.

Comment ne pas être emporté par la fougue d’une Amy Dahan dans son plaidoyer pour une politique ambitieuse en matière écologique, ou invité à se questionner par un Jean Jouzel qui explique que si les décideurs politiques d’aujourd’hui n’écoutent pas plus la communauté scientifique que les responsables politiques d’hier, dès les années 50, donc demain, nous aurons à faire face à des crises énormes dues au réchauffement climatique avec toutes les conséquences sur l’humanité que cela va entraîner ?

Comment ne pas être sensible au discours d’une Dominique Schnaper, sur la laïcité, ou aux appels à travailler sur la transmission de ce qui fait l’histoire du combat pour la démocratie, afin de permettre à chacun de choisir le sens qu'il veut donner à sa vie ?

Comment ne pas se sentir concerné par une Irène Théry qui ne fait pas de l’égalité hommes/femmes, seulement une question de droits, mais une question touchant à la bioéthique, invitant à ne pas reculer en permanence le travail sur ces questions pour en faire un sujet public devant nous permettre de dépasser les débats que nous avons connus lors de la loi sur le mariage pour tous ? Ne pas avancer sur ce point c’est laisser croire que la norme qui a prévalu dans la relation hommes/femmes est la norme pour toujours.

Comment ne pas être interpellé par l’apport de Boris Cyrulnik sur la santé mentale qui  se trouve fortement impactée par les bouleversements  du monde, ou par les propos de plusieurs scientifiques travaillant dans le domaine des sciences du vivant, regrettant tous une précarisation grandissante dans le secteur de la recherche ?

Ce ne sont là que des exemples. Ils ont été plus de -à à prendre la parole et à éclairer l'auditeur qui le voulait sur la période que nous vivons. 

Du point de vue de Macron

Indéniablement, cet exercice est une performance. Performance intellectuelle notamment qui a mis à contribution ses capacités  à s'extraire de l'immédiateté et à se concentrer pour à la fois écouter et répondre.
Il a occupé à peu près la moitié du temps de parole de la séquence. Le format essentiellement questions/réponses, avec parfois des réponses groupées autour de 3 ou 4 questions, n'a pas été une discussion, mais une succession d'apports de de réponses.
Pour Macron, cette opération au-delà de ce qu'il pourra en tirer pour sa gouvernance politique ( ce qui est totalement impossible à prévoir), est une grande opération de communication qui constitue à la fois pour le Président, un temps de respiration dans une période de tensions sociales fortes contribuant à lui permette de reprendre la main, et un temps de développement des grandes lignes de son projet européen à 2 mois des élections européennes.
Enfin pour Macron, ce temps a été  l'occasion d'expliquer sa politique, ses choix bien plus qu'une occasion de la questionner en vue de l'infléchir.

Du point de vue des intellectuels participants
Ceux et celles qui sont venus en pensant pouvoir donner des éléments par leur contrition pour que le cap de la politique gouvernementale connaisse un infléchissement, sont probablement déçus
Ceux et celles qui sont venus pensant pouvoir échanger avec le président de la République seront probablement déçus également. Le format de la séquence n'a pas permis de rebondir sur les réponses du Président.
Ceux et celles qui sont venus pour envisager un débat entre intellectuels seront également déçus car de débats entre pairs, il n'y a pas eu.
Au bout du compte, mais on ne le saura jamais, il doit y avoir beaucoup de déçus au lendemain de cette séquence.

Du point de vue de la qualité du débat
Si, on en reste au sens des mots, il est impossible de dire que le débat a été de qualité, car il n'y a pas eu débat. La plupart des interventions qu'elles viennent des intellectuels ou du Président ont été de qualité, mais nous ne pouvons pas dire que cela ait produit du débat de qualité ou pas. 
La séquence de 8 heures a été une suite d'interventions conclues le plus souvent par une ou deux questions auxquelles le président répondait.

Bien sûr, il était difficile d'attendre un vrai débat. Si cette séquence avait été conçue comme une introduction à un débat plus permanent, peut-être aurait-il été possible de parler de débat au sens où cette séquence posait en quelque sorte les bases pour approfondir les thèmes abordés. Cette hypothèse pose tout de même la question de la légitimité de ce type de démarche en dehors de tout cadre institutionnel.
L’organisation de la séquence et sa configuration ne pouvait en aucun cas permettre un débat.

Du point de vue de la démocratie et de la contribution de cette séquence à son approfondissement.
La démocratie passe par la formation à la citoyenneté. Prendre le temps d'écouter cette séquence est très formateur. C'est rare de pouvoir en même temps avoir des analyses synthétiques qui donnent la place à des approches aussi variées que les approches sociologique, économique écologique bioéthique, médicale, philosophique. Très rare d’avoir l’occasion de saisir en peu de temps la complexité des réponses à apporter dans ces temps de profonds bouleversements. Si ce "débat" est écouté, il sera une contribution à la démocratie par sa participation à la formation citoyenne.

Pour le reste, il est beaucoup trop tôt pour le dire. Du premier abord, j’ai le sentiment qu’il ne sera pas fortement contributeur à l’approfondissement de la démocratie. Au regard de son temps de parole, le Président a largement pu justifier ses choix. En même temps qu’il parle des intellectuels comme d'un corps intermédiaire, il se sert d’eux, de leur apports et leurs questions pour justifier un cap qui ne peut être ni revu ni infléchi, ni amendé.
Peut-il faire autrement ? Peut-on faire autrement ? Difficile à dire. Si oui, il fallait faire autrement. Si non, il était évident dès le départ que cette opération était essentiellement une opération de communication.

Gaby BONNAND

Tag(s) : #Macron, #Grand débat, #Démocratie

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