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Le mouvement des gilets jaunes est l’expression d’un malaise profond, il vient de loin, même si les pratiques de ce gouvernement, de cette majorité ont probablement accéléré le déclenchement de l’incendie. Mais les réponses ne peuvent être limitées à des changements de pratiques gouvernementales.

Les questions de pouvoir d’achat liées aux taxes sur le carburant, les questions de fiscalité ont été fortement présentes au début du mouvement et ont mis en lumière qu’il ne suffisait pas de regarder des moyennes pour appréhender la situation réelle du pays. Le développement des inégalités sont telles que l’utilisation des moyennes ne veut plus rien dire. Le salaire moyen est de 2250€, alors que le salaire médian est de 1797 €. Ce n’est pas tout à fait la même chose de dire que en moyenne chacun gagne 2250€ que de dire que 50% de la population ont un revenu de 1750 € ou en dessous.

Mais au-delà des questions de pouvoir d’achat réel, ce mouvement, son organisation ou plutôt son inorganisation, le refus de désigner des représentants, de discuter avec des interlocuteurs, le refus de rentrer dans un processus de discussion/négociation est à la fois révélateur de dysfonctionnement profond de notre démocratie mais aussi l’expression d’un mouvement qui tient plus de la révolte sociale que du mouvement social. Pierre Rosanvallon explique la différence entre les 2 en disant « Un mouvement circonscrit les enjeux, la révolte les pulvérise… Le propre de la révolte sociale c’est d’avoir comme sujet la foule. Le propre du mouvement social, c’est d’avoir comme sujet une classe sociale ou un groupe organisé autour d’un projet ».

Si des réponses doivent être apportées, et le gouvernement devrait en donner à la suite du grand débat, la crise ne trouvera pas de réponses par de simples ajustements fiscaux, sociaux ou économiques de court terme. Cette crise est un bouleversement qui va nécessiter de travailler sur le long terme pour la dépasser. Comme l’a dit Hulot, nous ne pouvons plus opposer fin de mois et fin du monde. La crise sociale et la crise écologique ne sont pas des crises différentes.

Ce que nous vivons, et la crise des gilets jaunes, au-delà même de ceux et celles qui sont impliqués, révèle au grand jour la désintégration de notre modèle démocratique et nous oblige à repenser nos modèles.

Ce n’est pas du mouvement des gilets jaunes (qui n’est pas un mouvement social) que naitront les réponses pour le renouveau démocratique dont nous avons besoin. C’est sur ce point essentiellement que je vais développer. Mon propos sera un peu caricatural pour bien montrer les arrêtes, mais les échanges permettront de le modérer.

Pour développer ce point, je commencerais par dire que nous devons regarder cette crise comme l’expression de la vague populiste qui touche un grand nombre de pays européens et d’ailleurs. La crise de la démocratie n’est pas le propre de notre pays. Ceci étant ça ne nous dédouane pas de réflexions profondes

La plupart des  acteurs de la démocratie que sont les partis politiques, les syndicats ou les associations, ont traversé ces dernières décennies en se recentrant sur leurs cibles traditionnelles, avec une réelle difficulté à prendre en compte les réalités nouvelles, et se sont transformés en acteurs gestionnaires de fonctions politiques et sociales.

Transformés en machine à prendre le pouvoir et à le gérer, les partis politiques sont devenus squelettiques n’innervant plus la société, pas plus que la société ne les nourrissait. Sur le marché qu’est devenue la politique, chacun des partis travaille son marketing et ses « segments » soucieux de présenter durant les campagnes électorales, une offre qui attire le citoyen transformé pour les besoins de la cause en client potentiel. La société est divisée en part de marché avec des clients acquis, ceux qui le sont presque, ceux qui peuvent le devenir et les autres.

Implantés essentiellement dans les grosses entreprises du privé et dans la fonction publique la plupart des organisations syndicales se sont soit repliées sur leurs bastions, soit ont eu beaucoup de mal à élargir leurs cibles, laissant le champ des petites et moyennes entreprises, des nouvelles formes d’emploi et celui du précariat en déshérence.

La réduction de l’individu à l’état de client dans tous les domaines y compris celui du politique et parfois dans le domaine syndical, a souvent étouffé sa citoyenneté, (avec sa complicité),  alimentant ainsi des pratiques faisant de moins en moins appel à une participation active de la part des partis politique mais aussi des syndicats

Un écart s’est progressivement et insidieusement creusé entre un fonctionnement formel et institutionnel de la démocratie et la vie des citoyens, enfermés de plus en plus dans des contradictions inextricables entre leurs conditions de travailleurs, de chômeurs ou de retraités, leurs différentes situations de clients, de consommateurs, d’épargnants, d’habitants de quartiers et de communes, de propriétaire ou de locataire, de pollueur parfois…, et leurs aspirations à plus de liberté, plus d’égalité et plus de fraternité, de solidarité.

Un écart s’est creusé entre démocratie formelle et démocratie réelle, avec le risque de faire tourner les institutions à vide. Tout cela fragilise la démocratie de laquelle certain tentent de s’exclure.

Parmi les plus riches, certains ont fait sécession en choisissant d’élire domicile ailleurs qu’en France pour échapper aux prélèvements divers dont ils seraient redevables s’ils y étaient restés. Parmi les classes moyennes modestes, certains sont tentés par la démarche, même si les modalités ne peuvent pas être les mêmes. Le mouvement des gilets jaunes est pour partie porteur de cette volonté. Les violences préparées, organisées et assumées en sont  la principale manifestation.

La situation à laquelle nous avons à faire face et à laquelle nous devons trouver des solutions est le résultat d’une responsabilité collective ou plutôt d’une responsabilité partagée où les différents acteurs, du citoyen lambda au Président de la République, en passant par tout ce qu’on nomme les corps intermédiaires ont leur part de responsabilité. Il ne s’agit pas des désigner des responsables comme l’on cherche des coupables. Il s’agit de prendre conscience d’une situation qui est le fruit d’une histoire faite par les hommes et les femmes dans  un contexte donné. Mais celui-ci change et c’est dans celui d’aujourd’hui que nous devons trouver des réponses.

Refonder la démocratie aujourd’hui, c’est tout d’abord relever un défi majeur, celui de ré-encastrer l’économie dans l’espace démocratique. Pour faire vite, nous pouvons dire que durant les années qui ont suivi la guerre, les 3 espaces, celui du développement économique celui du champ du politique et celui du champ du social étaient superposés et superposables dans le périmètre de l’Etat Nation. Depuis que les économies se sont émancipées des espaces nationaux, c’est devenu un peu plus compliqué. Et ré-encastrer l’économie dans l’espace démocratique ce n’est pas revenir au monde d’avant. Ça ne pourra se faire qu’en articulant les espaces nationaux, européens et internationaux. De ce point de vue, la question écologique, avec les dérèglements climatiques à l’œuvre, est une question centrale qui est de nature à faire progresser les choses. Et c’est une très bonne chose que la jeune génération de nombreux pays se mobilise pour le climat. Voilà qui est nouveau et probablement très salutaire.

Cette refondation nécessite également de travailler sans cesse à une organisation de la société qui articule le particulier et le général, pour répondre à la fois, aux besoins qui nous sont communs et au désir des individus d’être reconnus dans leur singularité.

Tout en se gardant d’une trop grande généralisation, il me semble que l’on peut dire que l’individu d’aujourd’hui n’est pas tout à fait le même qu’hier. Son attachement presque viscéral à être reconnu, à être respecté comme individu, avec ses différences, ses spécificités est un facteur de bien-être. Cet attachement conduit l’individu à être très actif dans la défense de ses droits. Son envie de développer des compétences et des « savoirs faire » dans un travail qui plait est de moins en moins négociable. Son désir d’être entendu, d’être écouté sur les choses qui le concerne dans l’entreprise, son quartier, sa commune, mais aussi sur les questions concernant sa santé, sa consommation, l’éducation de ses enfants… n’a jamais été aussi fort, même si parfois toute ces demandes peuvent apparaître contradictoires

Pour autant l’intérêt que porte l’individu à sa personne, à son bien-être, n’est pas incompatible avec son désir et son exigence de bien-être collectif.  Sa sensibilité à l’environnement est beaucoup plus forte qu’elle ne l’était hier et ils sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour le climat. Son besoin d’être sécurisé dans un monde incertain est également de plus en plus fort. De ce point de vue, l’absence ou la disparition de services publics dans certaines zones sont vécues comme une atteinte à leur sécurité et à leur dignité  individuelles certes mais aussi à leur sécurité et leur dignité collectives.

Répondre à la fois à un besoin de cadre collectif général et à un besoin de spécificité au regard de la diversité des situations vécues, aux besoins de « communs protecteurs » et d’une réponse personnalisée respectant la singularité de l’individu, constitue l’art de la Démocratie. Rien n’est écrit, mais rien n’est inamovible.

L’irruption de la demande de la prise en compte de la singularité des individus dans les décisions politiques vient perturber un rapport individu/collectif largement en faveur du collectif durant les 30 glorieuses, et c’était également vrai pour le syndicalisme

Au-delà du besoin d’être reconnu et respecté, ce besoin de singularité génère un fort mouvement d’expression d’une volonté d’être écouté et pris en compte dans les décisions qui concerne les citoyens. C’est un atout extraordinaire pour amender notre fonctionnement démocratique non pas en remettant en cause la démocratie représentative mais pour la compléter, par des espaces de démocratie participative beaucoup plus importants, et moins gadgets.

Ce sont tous nos modes d’organisations et de fonctionnement de nos institutions, mais aussi de nos organisations qui sont à revoir, pour réinventer de partout les conditions de cette expression de la singularité et faire de celle-ci la matière première pour construire les réponses aux besoins communs en terme de sécurité, de condition et d’organisation du travail, de santé, d’éducation, de développement économique, d’infrastructures, de logement…. Dans l’entreprise, comme dans la commune et à tous les échelons administratif de notre pays,  dans les partis politiques comme dans les associations et les syndicats. De partout l’individu a envie de prendre la parole.

Nous ne partons pas d'un page blanche. En dehors des radars médiatiques, des initiatives diverses et variées foisonnent. Toutes expriment les capacités des hommes et des femmes à innover, à créer, à faire société... mais le fonctionnement de nos institutions rend celles-ci incapables de saisir ce mouvement à l'œuvre. N'en concluons pas pour autant que ces initiatives n'existent pas. Elles ne sont pas visibles, certes. C'est pourquoi un travail pour les rendre visibles dans l'espace public devient  nécessaire et urgent.

Faire de ce foisonnement d'initiative, de cette volonté des individus à prendre la parole, des leviers de la refondation démocratique, voilà l’enjeu des mois et des années à venir.

De ce point de vue, l’initiative de 19 organisations e la société civile dont la CFDT du pacte social et écologique « Pour donner à chacun le pouvoir de vivre » est un levier original qui contrairement à ce que disent de nombreux commentateurs, ne positionne pas la CFDT comme opposante à Macron, mais comme un acteur qui a su faire partager sa conception de la construction de l’intérêt général à d’autres organisations. C'est une chose plutôt  positive

Gaby Bonnand
 

Tag(s) : #AG Retraités CFDT, #Démocratie

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