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Mercredi sur le site de libération, un article fait état d'une étude de l'INA publiée le mardi 30 juillet dans la "Revue des médias", sur le traitement par les chaines d’info en continu de la journée du 16 mars 2019, date d'une manif des gilets jaunes mais aussi de la marche du siècle contre le réchauffement climatique. 78% du temps d'antenne pour les gilets jaunes contre 6% pour la manif de mobilisation pour le climat. Un grand écart inversement proportionnel aux nombre de participants dans les 2 manifestations.

Cette étude est une pièce de plus à verser au dossier du débat récurrent, mais peu novateur sur le rapport entre liberté de la presse, objectivité indépendance et démocratie.

C'est un débat difficile et potentiellement polémique. Cette étude est à verser au dossier au même titre que le traitement par Mediapart de ce qu’il est convenu d’appeler l'affaire de Rugy.

Ces 2 pièces ne sont pas les seules bien sûr mais elles sont les plus récentes et elles peuvent servir d'éclairage pour essayer de dresser quelques éléments d'éventuelles réponses.

Sur quoi repose la liberté de la presse dans une démocratie ?

Si cette liberté repose tout d'abord sur le respect de la liberté du journaliste lui-même, sur ses compétences et sur sa déontologie, ne doit-elle pas avoir pour limite le respect de la liberté des autres.

En effet dans une démocratie aucune liberté ne peut entraver la liberté des autres qu’ils s’agissent des libertés individuelles ou des libertés collectives.

Dans le cas de la couverture médiatique de 2 manifestations du 16 Mars, est ce que la liberté de la presse qui a conduit les principaux médias télés à consacrer 78% du temps d'antenne à un événement de faible ampleur en terme de participation contre 6% à un autre d'une plus grande ampleur, est respectueux de la liberté de ceux et de celles qui se mobilisent pour le climat. Quand on sait la place du traitement médiatique pour rendre visible un événement et les messages dont il est porteur, j’en doute fort.

Dans le cas du traitement par Mediapart de l'affaire de Rugy, en dehors de toutes considérations politique, et même s'il s'avérait que ce dernier soit coupable, je doute que la liberté d’utiliser son droit à se défendre, ait été respectée. 

Je ne remets pas du tout en cause la liberté des chaines télés de faire les reportages qu'elles veulent, ni aux journaux de s'attacher à des événements plus qu'à d'autres. Par contre je revendique que la liberté du et des citoyens puisse s'exercer dans les mêmes conditions. La liberté des citoyens d'envoyer un message fort en direction du plus grand nombre, en participant à une mobilisation pour que les questions écologiques soient prises en compte, est entravée quand la liberté de la presse aboutit à ce que celle-ci boycotte cette mobilisation de manière délibérée ou pas. 

La liberté du citoyen d'utiliser son droit à se défendre que lui donne la constitution est entravée quand la liberté de la presse aboutit à la condamnation d'un homme avant même qu'il ne soit jugé ou même avant qu'il soit avéré qu’il y a matière à procès. 
Sans régulation et responsabilisation des uns et des autres, il y a obligatoirement une concurrence des libertés qui ne peut que desservir les libertés individuelles et collectives des citoyens

De quoi parle-t-on quand on parle d'objectivité de la presse ? 

Si on en croit le Larousse, l'objectivité se définit comme la "Qualité de ce qui est conforme à la réalité, d'un jugement qui décrit les faits avec exactitude" 

Toute information décrivant un ou des faits avec exactitude rentre dans cette définition de l'objectivité. Mais peut-être est-il utile de se poser la question pour savoir pourquoi tels ou tels autres faits, tout aussi objectifs et réels, n'ont pas été traités ? Qu'est-ce qui a présidé à ce choix ? 

La violence policière durant les manifs des gilets jaunes est un fait objectif, comme est un fait objectif la violence perpétrée par de nombreux gilets jaunes. Certains journaux ont traité des violences policières, d'autres des violences des gilets jaunes. Quelle presse est objective? Probablement les 2 si on s'en tient à une définition très littérale du terme. Sauf bien sûr celle qui s'appuie ou relaie les Fake-news 

De même, l'information à partir de faits précis sur le rôle des passeurs dans le développement du nombre de réfugiés est-elle plus objective que l'information traitant des conditions dramatiques et  inhumaines dans lesquelles vivent de nombreux candidats à l'exode ? Si ces 2 informations paraissent objectives, elles n’ont pas tout-à-fait les mêmes objectifs. Souvent, les informations sur les passeurs ont pour objet de minimiser les situations de misère dans lesquelles se trouvent les candidats à l’exode, tandis que les informations sur la situation des hommes et femmes qui quittent leur pays veulent mettre l’accent sur les raisons qui poussent ceux-ci à partir.

La complexité du monde dans lequel nous vivons, la manière dont les uns et les autres regardent et voient cette complexité rend impossible une lecture objective. Cette complexité est faite de réalités contradictoires toutes aussi objectives les unes que les autres.

On voit bien que parler d’objectivité pour la presse est très difficile. À l'heure des réseaux sociaux, cette question de l'objectivité est à revisiter en mettant au centre de la réflexion l’accès des citoyens à une information objective, c’est-à-dire diverses et pluraliste. Prétendre qu’un seul journal à lui seul peut être objectif dans l’information donnée c’est nier la diversité des approches et la pluralité des regards sur les événements. Par ailleurs, la concentration des vecteurs d’information au sein de grands groupes va à l’encontre de cette pluralité même si on nous explique qu’il y a une étanchéité entre le ou les financeurs et la ligne éditoriale qui est de la responsabilité de la rédaction.

Si l’objectivité est difficile en général, elle l’est d’autant plus pour un média. L’objectivité ne peut avoir une concrétisation que dans la pluralité des médias. La question essentielle est celle de la gestion de la pluralité sans cesse percutée. Ce sont les outils de contrôle et de gestion de cette pluralité qui doivent être renforcés.

De quoi parle-t-on quand on parle d'indépendance de la presse ?

Indépendance financière ? Indépendance politique ? Indépendance idéologique, philosophique, religieuse… ? 
Chacun choisit son indépendance. Certains qui ne dépendent pas de grands groupes de presse arborent cette indépendance comme symbole de leur objectivité, tandis que d'autres aux mains de groupes financiers se revendiquent indépendants au nom d'un pragmatisme qui sied à leur lectorat. L'indépendance de la presse est une notion relative même s'il faut souligner que les sociétés des journalistes au sein des journaux constituent un gage d'indépendance. Mais est-ce suffisant ? Sans remettre en cause le professionnalisme et la déontologie des journalistes, je m'interroge. 

A l’heure de l’omniprésence des réseaux sociaux dans les circuits de l’information dans un contexte marqué par la logique de concentration dans le domaine de la presse, l’indépendance de la presse ne peut reposer uniquement sur le professionnalisme et la déontologie des journalistes, mêmes si ces 2 qualités sont essentielles. Nous avons besoin de donner de la consistance à cette notion d’indépendance qui devra toujours être un objectif à atteindre tout en sachant qu’il ne le sera jamais. Ce n’est pas de définition théorique dont nous avons besoins mais de moyens, d’outils de régulation pour que dans la vie concrète des équilibres puissent être trouver pour que la presse ait les moyens financiers d’exister, la capacité d’informer les citoyen sans entrave, avec comme seule limite le respect des libertés individuelles et collectives des citoyens.

En guise de conclusion… provisoire

La presse est un contre-pouvoir nécessaire dans une démocratie. Mais au-delà d’être un contre-pouvoir, elle est aussi un pouvoir, souvent désignée d’ailleurs comme le 4°, au côté du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire.

Il est plus que temps que nous assumions collectivement cette place de la presse comme pouvoir et pas seulement comme contre-pouvoir, pour éviter des débats stériles où le citoyen est renvoyé à ses chères études chaque fois qu’il émet de doutes sur telle ou telle information au nom de la sacro-sainte liberté de la presse. Aucun pouvoir dans une démocratie ne peut échapper au contrôle citoyen.

Travailler au renforcement des outils de contrôle de ce pouvoir qu’est la presse me parait important voire urgent.  

Gaby Bonnand