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Dans une période où certains à l’Élysée et à Matignon reprochent à la CFDT de tourner le dos à son histoire et où d’autres lui reprochent une modération revendicative, Guy Groux, sociologue au centre de recherche de science Po, le CEVIPOF, considère dans un article du Monde publié le 20 Décembre[1],  que la confrontation entre la CFDT et l’exécutif sur le sujet des retraites « n’est pas un incident de parcours ». Cette confrontation cache « de profonds clivages quant au rôle des syndicats dans les mutations de la société française ». Le chercheur rappelle qu’un « des traits profonds, voire historique de l’identité de la CFDT est de se vouloir porteuse de propositions qui concernent l’ensemble de la société et des champs aussi divers que le modèle de développement économique, la création de solidarité qui dépassent les corporatisme d’hier, le partage du pouvoir dans l’entreprise ».

C'est une divergence de fond avec Emmanuel Macron qui ne voit les syndicats que comme des institutions représentants les intérêts corporatistes de leurs mandants. Cette conception syndicale défendue par la CFDT n’est pas nouvelle. Et Guy Groux de rappeler le livre « les dégâts du progrès » que la CFDT a publié en 1977, ou encore le développement du concept sur les « nouvelles solidarités » des années 80 qui a fondé les positions de la CFDT « en faveur de retraites plus équitables », en faveur de la CSG pour « faire appel à d’autres sources de revenus liés au capital ou au patrimoine » pour le financement de la protection sociale « dans une France touchées par les exclusions et des précarités sociales massives », en faveur de la CMU ou du RMI.

J’en profite pour rappeler aux proches des 2 têtes de l’exécutif qui s’étonnent semble-t-il du positionnement de Laurent Berger sur le développement économique lui reprochant  de n’être «plus productiviste » et d’être «  limite décroissant », (faisant sans soute référence à l’action menée avec plusieurs organisations, dont la fondation Nicolas Hulot, dans le cadre du Pacte pour le pouvoir de vivre), qu’en 2008, François Chérèque publiait avec Nicolas Hulot une tribune dans le monde dont le titre était « Une Europe qui partage et protège. Pour sortir de l’impasse, l’Union doit répondre à la fois à la question écologique et à la question sociale [2]». Laurent Berger et la CFDT d’aujourd’hui sont en totale cohérence avec l’histoire de la CFDT sur cette question

Pour la CFDT, le rôle du syndicat dans l’entreprise ne se limite pas comme le voudrait Macron à « la gestion conventionnelle des professions ». Guy Groux pointe que pour la CFDT, l’action syndicale vise à transformer « l’exercice traditionnel du pouvoir dans l’entreprise ». Et de rappeler que « dès 68, l’institution des sections syndicales d’entreprises est due pour l’essentiel à une CFDT soucieuse d’installer un réel contrepouvoir face au pouvoir patronal ». Pour le chercheur les revendications de la CFDT visent « à imposer, face aux actionnaires, dans les Conseils d’Administration, la présence de représentants de salariés (jusqu’à 30 % des sièges dans les CA des entreprises de plus de 1 000 salariés et 50 % dans celles de plus de 5 000)…, pour rééquilibrer la gouvernance au profit des intérêts de long terme ».

Pour l’auteur, Emmanuel Macron incarne un « réformisme d’État » qui repose sur une  « conception hybride, celle d’un libéralisme à  la fois économique et culturel, mais toujours soumis à une vision quasiment gaullienne de l’autorité de l’État sur les intérêts particuliers dont ceux représentés par les syndicats ». Pour Guy Groux, Ce réformisme-là « s’oppose au réformisme qui est la source de la culture politique, historique et sociale de la CFDT ».

Cet article m’a fait penser à un article de Robert Castel déjà ancien puisqu’il date de 2004. Il est paru dans le monde le 19 Janvier 2004 et il s’intitule « la guerre des réformismes[3] ». Je ne saurais trop vous conseiller sa lecture ou sa relecture[4]. D’un côté, ce qu’il appelle "un réformisme de droite"  qui a pour objet de réformer les systèmes de protection sociale pour libérer l’économie des contraintes que font peser les protections sociales des travailleurs et leur financement sur les entreprises. « De nouvelles réformes s’imposent comme autant de mesures nécessaires pour lever les obstacles à la liberté d’entreprendre et au souci de maximiser les profits » De l’autre, un réformisme qu’il nomme "de gauche" qui « veut relever le défis de sécuriser le nombre croissant de situations nouvelles qui ne relèvent plus des systèmes classiques de protection, parce que ceux-ci correspondaient  à des modes d’organisation de la production aujourd’hui profondément transformés ».

Cet article m’a conduit sur un autre article de Robert Castel. C’est en fait une  interview qu’il a accordé à l’Obs[5] au moment du passage de témoin entre François Chérèque et Laurent Berger, à la tête de la CFDT. On lui demandait ce qu’il « pensait du réformisme à la Chérèque. Tant au regard de ce qu’il disait à l’époque, qu’au regard de la période que nous vivons, la réponse de Robert Castel est très éclairante en cette période d’exacerbation des conflits où l’emballement médiatique fait disparaitre les enjeux, en ne voyant dans ce débat que des jeux de postures. Aujourd'hui, disait Robert Castel, dans cette interview de l’Obs « si on veut être un petit peu réaliste, on sait que la révolution n'est pas pour demain… ni pour après-demain. Une position réformiste s'impose. Simplement, il y a réformisme et réformisme. Il y a un réformisme de droite qui consiste en un ensemble de réformes qui détricotent et reviennent sur les protections sociales et le droit du travail. Et il y a un réformisme de gauche, pour le dire schématiquement, qui essaie de redéployer, de défendre la régulation du travail dans une conjoncture difficile avec la mobilité, la concurrence, la mondialisation. Il me semble que la politique de François Chérèque a plutôt été dans le sens de la défense d'un réformisme de gauche …. En dépit de conditions guère favorables, c'est quelqu'un qui a porté de nombreuses initiatives, même si toutes n'ont pas encore abouti, comme le projet de sécurisation des parcours professionnels en période de développement de la précarité… il me semble qu'il a à peu près fait son boulot pour défendre l'intérêt menacé de certaines catégories de salariés. Il a tenu son rôle[6] ».

Si je suis réservé sur les qualificatifs donnés aux 2 types de réformisme (Droite et Gauche), car ces qualificatifs ne me semblent pas épuiser le débat sur le réformisme au regard des visions de la transformation sociale que portent ceux qui se réclament de la gauche aujourd’hui, (Robert Castel dans son interview reconnait lui-même que cette une classification schématique), je retiens :

  • Que le réformisme porté par la CFDT, aujourd’hui comme hier, a pour objectif de défendre les intérêts des salariés et particulièrement de ceux qui sont les plus menacés.
  • Que le réformisme porté par la CFDT, aujourd’hui comme hier, a pour objectif de travailler à améliorer les protections sociales des travailleurs.
  • Que le réformisme porté par la CFDT, aujourd’hui comme hier, n’a pas pour objectif de délaissé les salariés pour les déshérités mais de travailler à de nouvelles solidarités.
  • Que le réformisme porté par la CFDT, aujourd'hui comme hier, n’est pas celui que les antir-éformistes lui reprochent, celui visant à « alléger le poids des chaines »

Et puisque j’évoque ceux qui considèrent que la CFDT ne fait qu’accompagner le capitalisme sauvage, je citerais encore Robert Castel, dans son article de 2004 « Il existe une ultragauche anti-réformiste prompte à dénoncer dans l’acceptation des réformes le cheval de Troie menant à la restauration d’un capitalisme sauvage[7] », ajoutant « Quant aux tenants de l'anti-réformisme version ultragauche qui dénonceraient derrière ces positions (réformisme de gauche) la trahison social-démocrate d'une acceptation du marché et de son fonctionnement capitaliste, on peut leur répondre que le marché est bien là, et pour longtemps, sans avoir besoin de nous demander notre autorisation pour exister, et que leurs condamnations morales seraient plus convaincantes si elles pouvaient s'assortir d'un programme politique porteur d'une certaine crédibilité ».

Prendre de la hauteur avec des intellectuels qui essaient d'analyser les choses avec distance, rigueur, en partant des faits, est utile dans ses temps marqués par l'immédiateté qui conduit inéluctablement à des lectures binaires.
Le monde n'est pas binaire, et le réformisme ne se confond pas avec modération revendicative

Gaby BONNAND

 

[1] La CFDT et Macron, le choc des 2 réformismes https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/20/guy-groux-la-cfdt-et-macron-le-choc-des-deux-reformismes_6023535_3232.html

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2008/09/08/une-europe-qui-partage-et-protege-par-nicolas-hulot-et-francois-chereque_1092731_3232.html

[3] La guerre des réformismes Le Monde 19 Janvier 2004

[4] Je ne le retrouve pas sur Internet. Je l’ai sous forme papier si des lecteurs le veulent je peux leur transmettre

[5] "Chérèque représente la défense d'un réformisme de gauche" https://www.nouvelobs.com/societe/social/20121128.OBS0736/chereque-represente-la-defense-d-un-reformisme-de-gauche.html

[6] Article déjà cité

[7] Robert Castel Le Monde 19 Janvier 2004

Tag(s) : #Robert Castel, #Guy Groux