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Un livre de 98 pages, percutant sur une question essentielle, celle des droits de l’Homme et leur rapport à la démocratie, dont l’intensité ne permet pas en quelques lignes d’en faire une synthèse, mais seulement de livrer ce que je retiens de cette première lecture.

Dès le début du livre, les auteurs nous expliquent les menaces que font peser sur nos démocraties l’idée que les droits de l’Homme et leur développement minerait nos démocraties. Portée par un certain nombre de dirigeants européens et mondiaux, cette orientation vise à opposer la légitimité des urnes et les contraintes imposées par le droit  et notamment en matière de droits de l’Homme, en s’appuyant sur l’idée qu’une part importante des populations considèreraient les droits humains comme « une source d’abus, accordant une protection à ceux qui ne le méritent pas et favorisant une immigration qui n’est pas souhaitée » .

Partant de là, les auteurs contestent l’expression de « démocratie illibérale » que tente d’imposer cette mouvance de pensée, celle qui consiste à considérer que « des formes de nationalisme autoritaire qui émergent ici et là ne traduirait pas un manque de démocratie mais un manque de respect pour les institutions indépendantes et les droits individuels ». En clair la démocratie n’exigerait pas le respect de droits de l’Homme. Les auteurs affirment avec force et moi avec, que la « démocratie illibérale n’existe pas. La démocratie sans droit n’est pas une démocratie ».

Au contraire, nommer les populismes contemporains de « Démocraties illibérales »,  c’est entretenir l’idée qu’une démocratie pourrait exister sans droits pour les individus, c’est occulter le fait que ce populisme vise à liquider la démocratie. Pour les auteurs, ce populisme qui ne demande pas l’inclusion de tous au sein du peuple, mais l’exclusion de tous ceux qui sont perçus comme une menace, « désigne non plus la défense des libertés de ceux qui sont exposés à la domination, mais l’affirmation de l’identité d’un peuple homogène».

Ça fait du bien de lire cela,  et ça fait du bien de le dire.

Les auteurs réfutent ensuite l’idée que les droits de l’Homme « seraient indissociables du nouvel ordre néolibéral ». Appuyant leurs analyses sur de nombreux travaux, ils critiquent à la fois les tenants d’une partie de la gauche de tradition marxiste le plus souvent, les néolibéraux et les conservateurs alliés aux 2 premiers.

Les auteurs contestent, à une partie de la gauche  qui se retrouve objectivement liée aux conservateurs de droite, leur approche des droits de l’Homme considérés comme un « supplément d’âme du marché libre ». Ou pire encore « Les droits de l’Homme ne seraient que la compensation moralisatrice qui viendrait sanctionner l’étouffement de toute alternative révolutionnaire au système global de la domination et à son partage inégal des richesses ». Ainsi pour les défenseurs de cette vision, « cette rencontre entre d’une part les mouvements sociaux axés sur les droits de l’homme et d’autre part les forces du capitalisme cognitif » serait les causes de la situation de déliquescence dans laquelle se trouverait la gauche.

Les auteurs éclairent cette question, en rappelant que « les mouvements liés aux droits humains ne sont pour rien dans les politiques mise en œuvre par les institutions financières internationales à partir des années 90 » et que cette vision ignore « les critiques de la mondialisation, au nom des droits de l’Homme, par les travaux des rapporteurs du Conseil des droits de l’homme des nations Unis ».

Mais surtout cette approche, ne rend pas compte de l’histoire des droits de l’Homme dans l’histoire sociale. Rappelant que « la tradition socialiste avait pour objet de libérer l’individualité et non de la soumettre à la contrainte sociale », les auteurs donnent la parole à Jaurès : « Le socialisme est l’affirmation suprême du droit individuel…Mais pour qu’aucun ne soit à la merci d’une force extérieure, pour que chacun soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d’action…afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l’ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l’individu humain retrouve sa liberté… »

Si les auteurs réfutent les critiques des droits de l’Homme de la part de cette alliance objective entre une partie de la gauche et des conservateurs, ils s’en prennent aussi aux arguments des néolibéraux  qui ont une vision restrictive des droits humains. Vision qui n’a rien à voir avec les droits de l’homme telle que proclamés en 1789, 1793 et 1948. Appuyant leur argumentation sur des analyses et études reprenant l’histoire du néolibéralisme depuis l’école de Chicago, ils démontent cette assimilation entre droits de l’Homme et néolibéralisme. Ils montrent au contraire comment les néolibéraux usurpent l’idée des droits de l’Homme pour lui substituer l’idée  que « le sujet n’est plus un titulaire de droits inaliénables mais le détenteur d’un capital de droits qui peuvent être librement résiliés dans des échanges marchands » dans une société qui serait devenue une société de marché et où « la liberté individuelle n’est pas une fin en soi, mais un simple instrument utile à la reproduction de l’ordre du marché ». Société « qui ne se caractérise pas tant par le retrait de l’Etat que par la soumission de celui-ci aux critères de rentabilité et aux arbitrages des acteurs économiques ». Idée totalement contraire à la conception de Claude Lefort[1] pour qui « la défense des droits de l’Homme n’impose pas de souscrire à la thèse d’une neutralité de l’Etat. Si cette neutralité, fondée sur le droit de chacun à vivre comme il l’entend, consiste à laisser le monde suivre son cours, elle risque d’obliger chacun à adopter le mode de vie imposé par le marché »

Les auteurs rappellent que les révolutions néolibérales aux Royaume Unis et aux Etats Unis à la fin des années 70 et le début des années 80, théorisées par 2 économistes, Hayek et Friedman, qui ont conseillé les dirigeants de ces 2 pays, se sont accompagnées de demandes de limitation des droits fondamentaux « à des droits minimaux correspondant au refus des génocides, de la torture et des restrictions au droit d’émigrer ». Ainsi les auteurs considèrent que le néolibéralisme récuse « l’idée d’une démocratie des droits au nom de l’idéal du gouvernement limité » car « il perçoit dans l’idée de droits de l’Homme, la menace d’une extension indéfinie des droits sociaux ».

Que les auteurs rappellent que le premier terrain d’application des politiques néolibérales, ait été le Chili en 1973 pour mettre un terme au gouvernement de Salvador Allende, dans la violence et dans le mépris des droits de l’homme pour imposer une dictature devrait suffir à discréditer l’idée que les droits de l’Homme seraient indissociables du néolibéralisme, comme l’affirme une partie de la gauche alliée aux conservateurs et comme voudraient le faire croire les néolibéraux eux-mêmes, alliés eux aussi aux néoconservateurs.

S’appuyant entre autre, sur les travaux de Robert Castel, les auteurs disent que non seulement les droits de l’Homme n’ont pas partie liée au néolibéralisme, mais que la diffusion du modèle néolibéral s’accompagne d’un « individualisme négatif », par la destruction des solidarités. Cette destruction « assure la réussite des entrepreneurs performants qui adoptent l’éthique et la forme de vie du marché qui produit des individus qui ne sont indépendants qu’en étant démunis, obligé de se soumettre aux rapports de force du marché et par là privés de la possibilité d’une autonomie digne de ce nom ».

Non, les droits humains ne sont pas indissociables du néolibéralisme pour lequel « ces droits sont ramenés à une simple liberté de mouvement sur un marché et les droits sont transformés en biens négociables et résiliables ». Et les auteurs d’enfoncer le clou « En réalité, toute politique des droits de l’Homme, depuis la première déclaration révolutionnaire a pour boussole la solidarité de la liberté et de l’égalité et la nécessité de les approfondir ensemble »

Autre contestation des droits de l’Homme à laquelle s’attaquent les auteurs, celle qui consisté à faire des droits de l’Homme et de leur développement la cause des maux dont souffrent nos sociétés et notamment la montée des incivilités. La confusion entre droits de l’Homme et liberté individuelle de faire tout ce que l’on veut et qui engendre une société « d ‘individus égocentriques qui réclament le droit de camper dans l’escalier, de contester l’autorité du professeur, d’arriver en retard aux cours…, est une aberration et un non-sens. Pour ceux qui entretiennent cette confusion  « Une incivilité endémique serait inhérente à la société des individus de doits ». Pour les auteurs, les tenants de ces critiques confondent« exigence d’égalité des droits portée par les droits de l’Homme (égalité qui implique la réciprocité et le respect d’autrui) avec la démesure des prérogatives de l’individu » la critique des auteurs va encore plus loin en considérant que cette accusation des droits de l’Homme « attribue indument aux principes juridico-politiques de la socialité démocratique qu’expriment les droits de l’homme, des comportements qui relèvent d’une tendance à la privatisation de l’espace public et donc à la dégradation de la société démocratique ».

Voilà un livre décapant qui remet les pendules à l’heure, mais qui montre l’importance et l’urgence d’un combat à mener contre toutes ces tentatives de déstabilisation des droits de l’Homme, qu’elles viennent de la gauche de tradition marxiste, des conservateurs, des néoconservateurs ou des néolibéraux, pour des raisons qui sont différentes mais dans lesquelles les auteurs se trouvent objectivement alliés. Combat pour faire des droits de l’Homme  qui ne sont ni un dogme ni une religion, « les conditions qu’un régime politique doit respecter, pour mériter le nom de démocratie, c’est-à-dire pour être la forme politique d’une société que Claude Lefort appelle « société d’hommes libres et égaux ».

Si les droits de l’Homme ne sont pas « des conditions suffisantes d’un monde habitable par tous[2] », ils sont des « conditions absolument nécessaires ».

Gaby BONNAND

 

*"Les droits de l'Homme rendent-ils idiots"de Justine Lacroix et Jean Yves Pranchèr. La République des idées Septembre 2019

[1] Claude Lefort Philosophe français décédé en 2010

[2] Claude Lefort cité par les auteurs