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Toutes les périodes qui mettent la protection sociale au cœur des débats politiques et de conflits sociaux, on voit ressurgir des propos et des écrits qui cèdent plus facilement à l'historiographie communiste qu'à l'effort de recherche, pour rendre compte des débats et des actions qui ont durant plus de 2 siècles conduit notre pays à se doter du système de protection sociale que nous connaissons. La période que nous vivons n'échappe pas à cette réduction historique.

Sous le titre « Retraites : « Défendre l’héritage d’Ambroise Croizat », Alter-éco publie une tribune le 21-02-2020, de Lucie Chopin présentée comme journaliste. En introduction de sa tribune il est indiqué par la rédaction de la revue que Lucie Chopin « procède à quelques rappels historiques utiles », suite la reprise par un sénateur de la majorité, Julien Bergeton, d’une citation d’Ambroise Croizat, en pleine grève des cheminots contre la réforme des retraites.

Le petit fils d’Ambroise Croisat, Pierre Caillaud-Croizat, a réagi dans une lettre ouverte au sénateur, à ce qu’il appelle une imposture de la part de ce derneir. Chacun a le droit de réagir à des propos qu’il juge difficile à entendre ou incorrect…. Rien de quoi déclencher une réaction de ma part.

Par contre 2 choses m’invitent à réagir à la tribune publiée par Lucie Chopin :

  • Lucie Chopin est présentée comme journaliste
  • Le chapeau introduisant l’article de la rédaction d’alter éco ajoute quelle « procède à quelques rappels historiques utiles ».

Ces 2 éléments m'ont semblé suffisamment importants et d’une certaine façon, assez graves, pour réagir dans le courrier des lecteurs. que je reproduis dans ce papier.

Qu’Ambroise Croizat ait eu une part importante dans la mise en place de la Sécurité Sociale, est une chose qui pour moi ne fait pas débat. Qu’on lui attribue l’origine de la Sécurité Sociale[1], est plus problématique et fait plus partie, de mon point de vue, de  l’historiographie communiste que de l’histoire réelle.

Mais comme je ne suis pas historien, pas plus visiblement que ne le sont ni Lucie Chopin, ni le rédacteur du chapeau de l’article, je ne me permettrais pas d’affirmer. Je préfère m’appuyer sur des écrits d’historiens reconnus qui nuancent les affirmations de la tribune. Pour Fabrice Grenard[2], historien: « Dire que la Sécurité sociale est uniquement une œuvre communiste est un non-sens total[3] ». Un autre historien, Bruno Valat[4], cité par le même article du monde rappelle « Le PCF a cherché rapidement à récupérer à son compte le crédit de la création de la Sécu. Ambroise Croizat a alors été présenté par l’historiographie communiste comme le père de la Sécurité sociale : mais c’est faux puisqu’il n’est devenu ministre du travail que le 21 novembre 1945[5]. Il n’a donc joué aucun rôle dans les décisions fondamentales. Par contre, il a soutenu par la suite avec beaucoup d’énergie la mise en œuvre de la législation et la mise en place des caisses de sécurité, pour lesquelles la CGT s’est démenée ».

Qu’Ambroise Croizat fut un résistant qui mérite respect et reconnaissance, qu’il contribua par son action contre le fascisme et la nazisme, à libération de la France, ne fait aucun débat, Mais prétendre qu’en 15 mois de mois au ministère du travail « un ouvrier métallurgiste qui n’avait pas fait d’études aura obtenu davantage de progrès social que la quarantaine de ministres du Travail qui lui ont succédé », ne relève pas de l’histoire mais encore une fois de l’historiographie communiste.

Qu’Ambroise Croizat ait été un militant du mouvement ouvrier comme syndicaliste CGT, ne fait pas débat pour moi, mais prétendre comme le fait son petit fils et visiblement comme le pense Lucie Chopin et le rédacteur du chapeau de la tribune qu’une réforme à point rompt avec les principes de la sécurité sociale, est autant contestable que de prétendre que la défense du régime des cheminots constitue une défense de la Sécu de 45

Une tribune n’engage en principe que son auteur. Je trouve très intéressant que des journaux puissent donner la parole à des personnes qui défendent des points de vue différents. C’est tout à l’honneur d’Alter-éco de la faire.

Ce que je conteste dans le cas présent, ce n’est pas la tribune et encore moins la lettre ouverte du petit fils d’Ambroise Croizat qui semble d’avantage réagir avec l’affect qui le lie à son grand père que comme un historien qu’il ne prétend  pas être,  d’ailleurs.

Ce que je conteste c’est le fait que cette tribune apparaisse non pas comme un point de vue, mais comme un article venant dire une vérité historique du fait de la présentation de  l’auteur, comme journaliste et du chapeau d’introduction considérant que cette tribune « procède à quelques rappels historiques utiles ».

Décidément, il est très difficile de sortir de l’historiographie communiste quand on parle de de protection sociale dans ce pays.

Gaby Bonnand

 

[1] Dans sa tribune à Alter-éco, la journaliste Lucie Chopin écrit : « l’homme (Ambroise Croizat) est à l’origine de toute une série de mesures entrées dans l’histoire sociale : la Sécurité sociale (souvent attribuée exclusivement au haut fonctionnaire gaulliste Pierre Laroque), le système de retraite par répartition, les comités d’entreprise, la médecine du travail… »

[2] Fabrice Grenard : Historien, Directeur du département recherche et pédagogie de la Fondation de la résistance.

[3] Le Monde Les décodeurs : La Sécurité sociale, pas vraiment un « vestige communiste de 1945 » Par Laura Motet 26 octobre 2017

[4] Brunot Valat Historien de la Protection sociale. Maître de conférences d'histoire contemporaine au Centre universitaire J-F. Champollion

[5] Les ordonnaces portant création de la Sécu datent du 4 et 19 octobre 1945

Tag(s) : #Protection sociale, #Sécurité sociale, #Historiographie communiste, #Ambroise Croizat