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Dans une période pour le moins troublée par un grand amateurisme gouvernemental dans la gestion du dossier retraite, mais aussi par une assimilation tournant à la caricature, entre la défense des intérêts corporatistes et la défense du plan Sécu du Conseil National de la Résistance, j’ai eu envie de restituer une partie de l’interview donné par Pierre Laroque au journal « Le Monde » du 29 et 30 Septembre 1985, au moment de l’anniversaire des 40 ans de la création de la sécurité sociale, lequel a été repris partiellement dans un dossier « Le Monde Dossiers et documents » de février 1988[1], avec en guise d’introduction quelques lignes d’un autre article de ce même numéro dont le titre va être parlant au lecteur de ce papier :

« Des résistances corporatives et politiques »[2]

« A la libération, les créateurs de la Sécurité Sociale auraient voulu, comme Pierre Laroque, mettre en place un régime unique englobant l’ensemble des salariés, les autres travailleurs ensuite. Chacun n’aurait affaire, pour tous les risques, qu’à une seule caisse, celle de son lieu de résidence. Mais les résistances corporatistes et politiques en décidèrent autrement. A la demande du patronat et du MRP, on maintient l’autonomie des allocations familiales. Les salariés bénéficiaires d’un statut, notamment les cheminots, les mineurs et les marins, alors nombreux et fortement organisés, obtinrent par un véritable chantage sur la CGT, de conserver leurs régimes d’assurances sociales, qui donnaient des meilleures retraites que la sécurité sociale nouvelle et assuraient la gratuité des soins. Artisans, commerçants, agriculteurs et professions libérales refusèrent de se fondre dans la masse des salariés… »

« Les particularismes professionnels à l’assaut d’une idée simple »[3]

Question : Il y avait un accord des partis politique pour ce projet (NDLR : Projet de mettre en place un système unique, s’appliquant à tous les travailleurs et pour commencer à tous les salariés)

Réponse de Pierre Laroque « Il y a eu toute une période où tous les partis politiques ont soutenu l’institution. Les résistances venaient plutôt d’intérêts. Ceux qui avaient eu la responsabilité des institutions antérieurs et qui les avaient convenablement gérées étaient un peu marris d’en être dépossédés, qu’il s’agit des assurances, du patronat qui avait tout un ensemble de caisses, de certains syndicats comme la CFTC, de la mutualité qui allait perdre le quasi-monopole dont elle disposait. Au point qu’en mai 1946, les parlementaires ont voté une loi à l’unanimité pour étendre le système aux non-salariés. Et une deuxième loi en septembre a décidé que cette extension serait immédiate pour la vieillesse, alors que nous avions prévu de le faire seulement lorsque les circonstances économiques le permettraient ».

Question : Mais cela n’a pas duré ?

Réponse Pierre Laroque : « Dès l’automne 46, on a, en effet, assisté à une renaissance des particularismes socio professionnels, qui s’étaient effacés ou atténués. Les non-salariés ont redouté d’être noyé dans la masse des salariés et de perdre les privilèges relatifs attachés à leur indépendance. La reconstitution de la confédération des classes moyennes à cette époque  s’est faite très largement sur le refus de la sécurité sociale par les artisans, les commerçants, les exploitants agricoles et les professions libérales. Cela a entrainé un retournement du MRP. La campagne menée ne permettait pas d’encaisser les cotisations. Il a fallu renoncer à appliquer la loi.

D’autre part, parmi les salariés eux-mêmes, il y a eu une réaction dans les groupes qui bénéficiaient  de régimes particuliers - en général plus avantageux – comme les mineurs, les cheminots, les marins, les employés du gaz et de l’électricité. Nous avions prévu de les intégrer dans le régime général et de conserver les avantages acquis sous formes de régimes complémentaires. Mais plusieurs fédérations ont menacé de quitter la CGT si on refusait de maintenir leurs régimes spéciaux. On a donc maintenu ceux-ci.

Pour obtenir l’accord des cadres on a accepté la création d’un régime complémentaire de retraites. Pour les autres catégories non couvertes, on a créé des institutions spécifiques, mais lentement, progressivement, en commençant par la vieillesse. Pour les agriculteurs notamment qui étaient beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui, dès le départ, les influences politiques avaient joué dans le sens de l’autonomie. Progressivement il y a eu une unification au sein de la profession, entre salariés et exploitants, qui a abouti à la constitution de la MSA prenant en charge tous les risques.

A partir des années 60 se sont aussi constitués aussi des régimes d’assurance-maladie pour les non-salariés : Les professions indépendantes se sont rendus compte  des avantages que les salariés tiraient  de la Sécurité sociale. D’autre part, la médecine est devenue de plus en plus couteuse, et de moins en moins de gens étaient en mesure de faire face à des dépenses d’opérations graves ou d’hospitalisation.

Cela explique la complexité effroyable du système actuel. Le régime général est simple. Mais chacun relève de plusieurs organismes de base ou complémentaires. Cela correspondait sans doute à la société française. Mais les solidarités particulières se sont substituées à la solidarité nationale ».

Toute ressemblance avec d'éventuels débats d'aujourd'hui est probablement un pur hasard

Gaby BONNAND

 

[1] Le Monde Dossiers et Documents Numéro spécial Février 1988, p.2

[2] Le Monde Dossiers et Documents Numéro spécial Février 1988, P 6

[3] Titre de l’interview de pierre Laroque

Tag(s) : #Dossier retraite, #Pierre Laroque, Histoire