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Parlant de la progression invisible du Covid 19 dans son édito du mardi 17 Mars 2020, Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde, dit que le coronavirus « s’est allié avec 2 des grands maux de l’époque : égoïsme et court-termisme… Le premier annihile la capacité de tenir compte de l’intérêt général, le second entrave momentanément la prise de conscience de la maladie… ».

Je me retrouve totalement dans cette analyse, et dans le même temps je ne peux m’empêcher de me poser la question du « comment en est-on arrivé là ? Et comment en sortir ? »

Une réponse facile à la première question serait de dire que ça fait longtemps que nous[1] disons et écrivons cela. Et que finalement la responsabilité de ces maux retombe sur les autres, ceux qui ne nous ont pas écouté et surtout les politiques ultralibérales qui ont largement dominé les politiques économiques de ces 30 dernières années.

C’est une réponse facile car elle ne dit rien, ni sur le pourquoi et le comment nous en sommes arrivés là, ni sur les conditions à mettre en œuvre pour transformer les choses.

Ceci ne signifie aucunement que les politiques économiques ultralibérales de ces dernières décennies et l’idéologie qui les ont accompagnés ne sont pas une des causes importantes du développement de l’égoïsme et du court-termisme. Au contraire et à ce propos je mentionnerais le livre remarquable d’Axel Kahn[2] qui raconte l’histoire des idées libérales et le conflit entre 2 courants : le premier pour lequel le « laisser faire » dans la poursuite par les individus d’objectifs liés à leur intérêt personnels, conduit  de facto à répondre à l’intérêt général et le second pour lequel l’intervention d’un régulateur qui est l’Etat est indispensable pour garantir le bien commun.

Pour Axel Kahn « La pensée libérale repose sur une vision sans concession de la nature humaine, naturelle ou construite, si bien qu’elle a d’emblée été amenée à faire face à la difficile question de la compatibilité entre les égoïsmes individuels, les vices privés et l’intérêt général ». Si l’histoire sociale de notre pays a largement invalidé l’idée selon laquelle les seuls mécanismes de marché aboutissent à l’amélioration des conditions de tous, il n’empêche qu’au bénéfice de la crise que connaissent les pays occidentaux au milieu des années 70, l’approche économique du « laisser faire » qui n’a pas réussi à s’imposer après la crise des années 30,  a de nouveau ressurgi et s’est progressivement imposée à partir des révolutions conservatrices des États Unis et du Royaume Unis, au tournant des années 70/80.

Considérant qu’une « vision d’une action par elle-même bienfaisante des marchés autonomes capables de transformer les vices privés en moteurs d’une société apaisée dont tout le monde pourrait bénéficier, est une fiction absolue[3]», l’auteur du livre estime urgent de reconnaitre l’impasse dans laquelle nous conduit cette logique et d’en tirer les conséquences pour mettre fin à « une politique du laisser-faire qui engendre un inextricable et menaçant chaos mondial, qui se prive des moyens de préserver l’environnement afin qu’il demeure compatible dans le futur avec l’épanouissement de vie authentiquement humaines[4] ».

Oui l’’égoïsme et le court-termisme dénoncé par l’éditorialiste du Monde sont pour partie le fruit de cette idéologie du « laisser-faire », (très bien analysée par Axel Kahn dans son livre), qui a véhiculé et formaté une conception de la liberté de l’individu centrée sur l’absence de contraintes « glorifiant »  

  • l’individu « non empêché » propriétaire de libertés individuelles
  • l’individu libre invité à consommer
  • L’individu libre encouragé à faire valoir ses propres intérêts
  • l’individu libre et entrepreneur, invité à ne s’en remettre ni aux autres qui peuvent le contraindre, ni à l’État qui le prive de son Pouvoir d’Achat par des prélèvements multiples.
  • l’individu libre invité à ne voir dans les élus et les services publics que des prestataires de services à consommer.

On peut effectivement dénoncer cette logique qui conduit à enfermer les libertés dans une seule dimension individuelle, à ne voir dans l’individu qu’un producteur/consommateur, à ne considérer un pays que comme une entreprise à gérer et à réduire la responsabilité de citoyen à un acte de consommation.

Mais dans le même temps, même si il faut souligner que l’égoïsme et le court-termisme, ont été combattus durant cette périodes par de nombreux citoyens et citoyennes engagés dans des organisations syndicales, des associations, des partis politiques qui ont mis au cœur de leur action « solidarité » et « long-terme », on ne peut pas dire que le courant ultralibéral du libéralisme se soit développé durant ces 30 dernières années dans nos démocraties,  par la simple volonté de quelques penseurs, de quelques fortunes et/ou de quelques stratèges.

Sauf à convoquer la théorie du complot et à considérer les individus comme des hommes et des femmes incapables de penser, un système économique et politique dans une société démocratique comme la nôtre, ne peut se développer qu’avec l’assentiment plus ou moins actif des individus.

Dans ces conditions, il s’agit moins de se complaire dans un discours consistant à dire que ce qui se passe était à prévoir, que de dire comment et dans quelles conditions nous pourrons dans un cadre démocratique, nous engager sur d’autres voies de développement de nos sociétés en tirant les conséquences de la crise que nous traversons.

Cette question est essentielle pour préparer l’avenir. Et elle nous concerne toutes et tous. Si Demain ne sera pas Hier, le futur n’est pas pour autant écrit et si le pire n’est pas certain, le meilleur ne l’est pas mieux au regard de ce que l’on peut entendre

  • On entend des voix qui montent pour nous dire que des régimes autoritaires comme la Chine sont plus efficaces que des démocraties pour juguler les crises. N’oublions pas comme le rappelle Axel Kahn que les papes de l’ultralibéralisme économique que sont Friedman et Hayek, qui ont été respectivement conseillers de Reagan et Thatcher, ont aussi été influents dans le développement des dictatures en Amérique latine. La poursuite d’une logique ultralibérale est tout à fait conciliable avec un régime autoritaire.
  • On entend souvent les voix des « Y’a qu’à, Faut qu’on » qui se focalisent sur le passé pour dénoncer les choix réalisés et n’envisager l’avenir qu’à coup de « Y’a qu’à, Faut qu’on », comme s’il suffisait de remplacer une pensée, un système par une et un autre, sans autres besoins d’y associer les citoyens, sans parler des conditions à mettre en œuvre pour accompagner les changements. Cette approche qui place l’économique au centre de la transformation  avec un rôle puissant de l’État, ne laissant guère de place au corps intermédiaires et à la démocratie sociale, peut nous conduire également vers de formes autoritaires de pouvoir.
  • On a entendu le président Macron nous dire « que la santé gratuite sans conditions de revenus, de parcours, de professions, notre état Providence, ne sont pas des couts et des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe », après avoir tenu des propos totalement opposés depuis le début de son mandat. Si on peut se réjouir de ces paroles, on peut également se montrer extrêmement prudent quant à la concrétisation de ces dernières.

Cette crise est sévère. Elle aura des conséquences. L’heure est pour l’instant au respect des consignes pour éviter une propagation trop rapide du virus. Ces mesures sont-elles suffisantes ? Viennent-elles trop tard ? Si ces questions devront être traitées, elles ne sont pas la priorité aujourd’hui.

Au-delà de l’appel solennel du Président de la République, nous devons nous mobiliser pour renouer avec le sens civique,  pour mettre au cœur de nos comportements de citoyens, un seul objectif : la solidarité qui passe en premier lieu par le devoir absolu de se protéger pour protéger l’autre, pour se protéger collectivement.

Cet appel va à contrecourant des messages véhiculés habituellement dans nos sociétés qui  « glorifient » un individu invité d’abord à se protéger contre l’autre, contre l’étranger, contre le migrant,  contre celui qui, au travail est concurrent, contre celui qui dans le voisinage est bruyant…, contre tout ce qui l’empêche de vivre libre et sans entraves.

Cette mobilisation essentielle est une invitation à renouer avec une nouvelle conception de la liberté. Liberté qui ne peut se conjuguer sans un autre terme de notre devise républicaine souvent oublier, la fraternité.

Cette conception de la liberté qui nous lie les uns aux autres par des objectifs communs, est le socle indispensable pour faire société. Aujourd’hui nous renouons avec cette conception sous la contrainte d’un virus qu’il nous faut vaincre. Le virus vaincu, il nous faudra mettre cette approche des libertés, au cœur de la reconstruction de notre avenir, par une rénovation profonde des pratiques démocratiques participatives.

C’est au prix de cette mobilisation que l’avenir pourra s’écrire autrement. Changer notre approche  de la solidarité, de la liberté, de la fraternité, est la seule condition pour être réceptif aux idées développées par de nombreux acteurs pour mettre en œuvre un autre type de développement économique, social et environnemental.

Gaby BONNAND

 

[1] Quand je dis « Nous », je pense à tous ceux qui dans les organisations syndicales, chez des intellectuels, dans quelques partis politiques, ont mis en garde contre ces maux.

[2] Axel Kahn, « l’Homme, le libéralisme et le bien commun » Ed Stock 2013

[3] Axel Kahn L’homme, le libéralisme et le bien commun P 198

[4] Ibid. P199