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Ce matin un de mes amis m’a fait parvenir une tribune, écrite dans le journal « Reporterre, le quotidien de l’écologie. », par Gaël Giraud. L' l’article [1] », revient en premier lieu sur les causes qui ont généré à la fois la pandémie et la difficulté à la gérer, pour ensuite faire des propositions de court terme répondant à l’urgence et des propositions de plus long terme.

Je souscris grandement à son analyse consistant à voir dans la logique néolibérale, la cause principale de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

La crise du covid19 est un révélateur dramatique des failles de notre système qui était dénoncé par de nombreux acteurs et depuis longtemps. Celle logique néolibérale qui a fait de l'enrichissement de quelques-uns, l'alpha et l’oméga de s systèmes économiques, tout en donnant l'illusion à une grande masse qu'ils en profitaient aussi, montre sa perversité.

De nombreux ouvrages durant ces dernières années sont pourtant sortis et donnaient à voir avec brio, les objectifs, les rouages et les impacts de cette logique, notamment en terme d’inégalités.  (Le triomphe de la cupidité de Joseph Stiglitz. La prospérité du vice de Daniel Cohen. Les décennies aveugles de Philippe Askenazy, Le Capital au XXI° siècle de Thomas Picketty...).

Des associations, les organisations syndicales, certes avec des stratégies différentes, mais toutes se sont battues pour contrecarrer cette logique. Et pourtant, même si dans notre pays elle n’a pas fait les ravages que connaissent d’autres, cette logique s’est développée.

Une question me taraude, celle qui consiste à me demander pourquoi  en est-on arrivé là ? Comment se fait-il que cette logique se soit développée et a prospéré ?

Je crois, en fait qu’il ne suffit pas de lire, de comprendre, de décrire un système pour qu'il change. Il ne suffit pas non plus de le dénoncer et faire croire qu'il suffit de prendre l'argent aux plus riches pour changer.

L'article de Gaël Giraud, autant pertinent et important soit-il sur les causes profondes de la situation que nous connaissons, ne peut pas nous éviter la question du comment, au-delà de la réponse "C'est là cause des politiques néo libérales", en est-on arrivé-là ?

Je ne peux m'empêcher de penser que si cette logique néolibérale a pu prospérer, (bien sûr que les responsabilités économiques et les responsabilités politiques sont énormes) elle a fait l'objet au minimum d'un consentement tacite des populations vivant dans les démocraties, sauf à penser que tous les hommes et toutes les femmes sont manipulés ou vivent sous des dictatures.

Je n'ai pas d'explication mais j'essaie de comprendre. Je crois que cette logique, et c'est sa perversité, a conduit insidieusement à une conception de la liberté que les philosophes appellent "liberté négative", la liberté sans entrave qui nous fait parfois, je devrais dire souvent, ignorer l'autre, versus "liberté positive" qui met l'accent sur l'interdépendance des uns et des autres, mais qui peut nous conduire à des régimes autoritaires, nous dit la philosophe Cynthia Fleury[2] rappelant que  "L’articulation des deux conceptions est nécessaire". Rien n'est simple, rien n'est binaire

Dans le monde du 26 Mars, le Philosophe Bruno Latour[3] m'éclaire un peu quand, faisant référence à l’annonce de l’état d’urgence sanitaire par le chef de l'Etat, il écrit « imaginez que le président Macron soit venu vous annoncer, avec le même ton churchillien, un train de mesures pour laisser les réserves de gaz et de pétrole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprême, interdire de chauffer les fumeurs à la terrasse des bars… Si la taxe sur l’essence a déclenché le mouvement des « gilets jaunes », là, on frémit à la pensée des émeutes qui embraseraient le pays ».

N'est-ce pas pour partie cette conception de cette liberté très axée sur soi, et peut-être autant que l'inadaptation des organisations, qui a conduit à ce que les organisations et notamment les partis politiques se dessèchent. Comment n'en vouloir qu'aux politiques ou à la "Politique" dans ces conditions?

Les choses ne sont pas simples car derrière cette conception de la liberté centrée sur son être, la focalisation dans le débat public et politique sur les grandes inégalités entre les plus riches et les plus pauvres a peut-être pu donner un cadre de référence idéal pour « concilier » la défense du principe d'égalité, (à condition que l'on commence à taxer le plus riches), et le peu d’intérêt porté à ce que François Dubet appelle "les petites inégalités". Ce dernier titrait un livre qui date de 2014, "La préférence pour les inégalités[4]". Il explique que s’il y a un consensus de plus en plus important sur le principe de l'égalité, il montre également que nos comportements, dans la pratique vont générer une autre réalité. On voudra le meilleur pour nos enfants, même si pour cela il faut se débrouiller (ceux qui peuvent) pour faire en sorte que nos enfants se trouvent dans des établissements scolaires réputés. On est pour le principe d'égalité mais on se battra bec et ongle pour maintenir nos spécificités (régimes spéciaux...). On est pour le principe d'égalité mais on préfèrera aller vivre dans un lieu où nos voisins vont nous ressembler...

Dans une tribune du Monde du 27[5] mars le même François Dubet revient au sujet de cette crise, pour dire que « les inégalités qui comptent pour les individus et les citoyens sont les « petites inégalités », celles qui nous touchent tous les jours, celles qui nous distinguent de ceux dont nous sommes pourtant relativement proches : l’autre quartier, l’autre profession, l’autre statut, l’autre lycée». Aujourd'hui dit-il "La crise exacerbe les comparaisons, les « jalousies » et les ressentiments à propos de petites inégalités qui cessent d’être insignifiantes et sont mêmes perçues comme vitales". 

Alors oui, je crois que Gaël Giraud dit des choses totalement justes. Il a raison de s'adresser au pouvoir comme il le fait. Mais dans le même temps (pour utiliser un terme qui a pris un coup de "vieux monde"), nous sommes tous appelés à nous interroger au plus profond de ce que nous sommes, si nous voulons construire un futur désirable comme le disait un candidat à la présidentielle.

Une autre philosophe, Corine Pelluchon[6], à qui le monde a donné la parole ces derniers jours nous rappelle que « Nous qui nous pensions définis surtout par notre volonté et nos choix, nous sommes arrêtés par cette passivité essentielle, par notre vulnérabilité (de vulnus, qui signifie « blessure » en latin), c’est-à-dire par l’altération possible du corps, par son exposition aux maladies et son besoin de soin et des autres… Cette crise nous oblige à murir. Il importe de combler l’écart entre la conscience et l’action, et de réduire le décalage entre ce que nous faisons et ce que nous savons…  Il s’agit de repenser notre manière d’habiter la Terre… le soin, la protection des plus fragiles, l’éducation, l’agriculture et l’élevage ne peuvent pas être subordonnés au dictat du rendement maximal".

Malgré tout, je reste optimiste, car rien n’est écris, tout est à construire et nous ne construirons pas sans l’implication des uns et des autres. Implication capable de renouveler le POLITIQUE, c’est-à-dire renouveler la manière d’organiser la cité et le vivre ensemble dans celle-ci. Renouveler le POLITIQUE, pour que la politique retrouve pied avec le réel. Prenant appui sur le constat que fait François Dubet qui nous dit qu'au travers de la crise du covid19, " On redécouvre ce que le sociologue Emile Durkheim (1858­1917) appelait la « solidarité organique » : le travail de chacun contribue à la vie collective", alors je fais avec Bruno Latour[7] dont j'ai déjà cité le nom, ce vœux " Mais enfin, on ne sait jamais, un temps de carême, fût-il laïque et républicain, peut entrainer des conversions spectaculaires. Pour la première fois depuis des années, des millions de gens, bloqués chez eux, retrouvent ce luxe oublié : du temps pour réfléchir et discerner ce qui les fait d’habitude s’agiter inutilement en tous sens. Respectons ce long jeûne imprévu".

Gaby BONNAND

 

[1] Gaël Giraud est économiste. Il est directeur de recherche au CNRS: « Dépister et fabriquer des masques, sinon le confinement n’aura servi à rien" https://reporterre.net/Depister-et-fabriquer-des-masques-sinon-le-confinement-n-aura-servi-a-rien?fbclid=IwAR3wYp7KDcBE3RiPfW1T1mi4CotT11kG7jJ9bn-rYDsfhjkRxRlJxLOtgYg

[4] François Dubet : «  La préférence pour les inégalités, comprendre la crise des solidarités » Le Seuil, la république des idées 2014

[7] Déjà cité