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Billet

Création, mesure et répartition de la richesse, un enjeux de démocratie.

Dans les différentes expressions sur le monde d'après, nombreuses insistent sur l'importance d'un autre partage des richesses pour combattre les inégalités qui minent nos démocraties.

Il ne fait aucun doute que la captation de 80% de la richesse mondiale par 1% de la population est proprement scandaleuse alors que plusieurs milliards d'individus, près de 50% de la population vivent avec moins de 5,5 dollars par jour.

Cependant, il est utile d’aller plus loin comme le font plusieurs économistes, sociologues et philosophes dans le Monde datée du 17-18 Mai 2020[1].

Il est de fait nécessaire  de ne pas en rester à une vision trop réductrice des changements et transformations à opérer que peut laisser entrevoir la simple revendication du partage des richesses.

Cette revendication très légitime qui devrait dans l’immédiat, se traduire par une mise en œuvre d’une contribution plus forte des plus fortunés, revendiquée tant par des syndicalistes comme Laurent Berger, des intellectuels comme Ester Duflo, Thomas Piketty ou Pierre Rosanvallon et des chefs d’entreprises comme Emmanuel Faber, ne dit pour autant, rien de la richesse créée et de la manière dont il faut la répartir.

La richesse ne se confond pas avec le PIB

En effet aujourd’hui, lorsque nous parlons de richesses, nous parlons de la richesse mesurée par l’indicateur PIB.

Or cet indicateur est loin de rendre compte de la richesse qui se créée. La nature, les forêts qui concourent à la biodiversité, sont des biens communs, des richesses communes. Pourtant leur destruction améliore le niveau du PIB. De même les accidents de la route concourent à améliorer le PIB par l’augmentation des échangent marchands qu’ils suscitent  (garages, assurances,...), en dépit du nombre de blessés et de morts qu’ils provoquent. Il en est également ainsi de l’augmentation de la consommation de médicaments qui ne mesure pas  l’amélioration de l’état de santé, mais participe à l’augmentation du taux de croissance.

Le PIB ne mesure pas non plus toutes les activités des bénévoles qui concourent au bienêtre des hommes et des femmes, qui sont pourtant l’expression d’une solidarité effective comme nous le mesurons depuis le début de la crise du covid19. Pire la recherche de l’amélioration du PIB a détruit toute une sphère d’entraide familiale ou de voisinage. En faisant pénétrer le marché dans la sphère privée, toutes les activités liées à ces sphères sont devenues marchandes et sont venues améliorer le PIB. Ces activités qui auparavant, pouvaient contribuer à créer des relations et du lien social entre les individus[2], ignorées dans le calcul de la richesse, sont devenues richesses tout en développant une précarisation importante de l’emploi. Situation fort bien analysée il y a plus de 30 ans par André Gorz.

Tout cela  montre bien, comme le disent les auteurs de l’article  du monde cité plus haut que « Le PIB ne tient aucun compte de la dégradation des patrimoines écologiques, des activités bénévoles, du travail domestique, de l’évolution des inégalités » ajoutant « que le « gâteau du PIB à partager » devient, en grossissant, de plus en plus toxique pour la vie, le climat, la biodiversité, la qualité de l’air, de l’eau, des mers et des sols ».  

Revendiquer simplement une meilleure répartition des richesses, sans s’interroger sur ses contenus comme nous y invitent les auteurs du texte et d’autres encore, ne remet pas fondamentalement en cause notre mode de développement.

La répartition des richesses est l’expression de notre manière de faire société

La simple revendication du partage de richesse ne dit rien non plus de la manière dont ces richesses peuvent se répartir. En effet elle peut renvoyer, si nous n’y prenons garde à une simple question de partage de revenus entre individus. C’est-à-dire une répartition plus juste de la richesse personnelle des individus.

Cette approche ne dit rien de la richesse qui doit être consacrée à des services collectifs qui participent au bienêtre. Là encore nous voyons dans la crise du covid.19, comment les services collectifs (hôpitaux…) et des systèmes de protections collectives (Sécurité sociale, assurance chômage…), là où ils existent ont permis aux populations de ces pays d’être davantage protégés à la fois contre le virus et contre les conséquences économiques et sociales de ce dernier.

Par ailleurs, la transformation illimitée des biens ou services en monnaie, permis par le capitalisme a progressivement réduit la richesse au seul moyen d’échange qu’est la monnaie, l’argent. Ce faisant, ce qui n’est en fait qu’un moyen d’échange de richesses (constituées de biens et de services utiles au bienêtre),  est devenu la richesse elle-même. Michel Aglietta, dans une tribune au monde, se référant à Aristote souligne que lorsque « l’art d’obtenir des biens, est détournée en art d’obtenir de la monnaie, de « faire de l’argent avec de l’argent», la cité est alors menacée de destruction [3]».

Ceci étant cette confusion entre réalité de la richesse et argent comme simple produit de l’échange, n’est pas une question théorique. Ceux et celles (et ils sont plusieurs milliards dans le monde) qui sont privés de cette richesse « sonnante et trébuchante », sont privés des moyens d‘existence.

Pourtant il est urgent de remettre les choses à l’endroit pour se réapproprier « le sens du bien commun des sociétés capturées par l’idéologie néolibérale qui domine depuis les années 1980 »[4]

Aborder la question de la création de la mesure et de la redistribution des richesses et de ses modalités, n’est donc pas une question simple. Ce n’est pas qu’une question technique ou économique. Ce n’est pas seulement faire appel à des outils  ou règles mathématiques. C’est une question éminemment politique, pas au sens partisan du terme bien sûr, mais au sens premier, car elle touche à la manière dont nous voulons faire société. Notre bienêtre et notre manière de vivre ensemble  ne dépendent pas seulement de notre capacité de consommation à titre individuel, mais des services collectifs dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la culture, des transports… qui concourent à faire de nous des citoyens libres.

Création,mesure et répartition de la richesse, un enjeu démocratique

La création, la mesure et la répartition des richesses dépassent donc largement un partage plus juste de l’argent issu des échanges. C’est à une plus « juste répartition des richesses économiques et non économiques, associée à de nouvelles priorités de production et de consommation mettant l’utile et les biens communs au-dessus du futile et de l’accumulation privée [5]», qu’il faut nous attaquer.

S’attaquer à cette question pour réduire les inégalités sans pour autant remettre en cause les libertés des individus nécessite de renforcer la démocratie.

La capacité à répondre à la complexité des  « urgences » contradictoires de la période que sont :

- Un partage de la richesse « sonnante et trébuchante » permettant aux populations les plus pauvres d'avoir accès aux biens et services de premières nécessités,

- Une transformation du modèle de développement aux conséquences écologiques et sociales catastrophiques,

- Un partage des richesses réelles qui privilégie les investissements dans les biens publics dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la culture, des transports…,

ne dépend ni d’un coup de baguette magique, ni de la volonté de quelques-uns, mais d’un approfondissement de la démocratie. Elle seule est capable de permettre le débat public, la confrontation entre les différents acteurs qui constituent le monde d’aujourd’hui et la construction de réponses.

Mettre les questions sur la table, dans le débat public, comme le font nombres d’intellectuels aujourd’hui, est capital pour permettre aux citoyens de se saisir de ces questions.

Que ces questions soient intégrées par des acteurs de la société civile comme l’ont fait les organisations constituant le Pacte du pouvoir de vivre, est un pas supplémentaire pour une transformation démocratique de nos sociétés.

Que ces dynamiques puissent contribuer à régénérer l’action politique est absolument essentiel pour répondre aux urgences écologiques, sociales et démocratiques.

Gaby BONNAND

 

[1] Se libérer du PIB pour mesurer ce qui compte vraiment : Jean Gadrey , Florence Jany-Catrice, Dominique Méda, Patrick Viveret, et Celina Whitaker

[2] Elles pouvaient aussi être l’expression d’une société très inégalitaire entre les hommes et les femmes, faisant du travail ménager, un travail exclusivement féminin.

[3] Michel Aglietta Le Monde 17-18 Mai 2020 « La vraie richesse des nations est leur capital public »

[4] Ibid.

[5] Se libérer du PIB pour mesurer ce qui compte vraiment : Jean Gadrey , Florence Jany-Catrice, Dominique Méda, Patrick Viveret, et Celina Whitaker

 

Tag(s) : #Création de richesses, #Répartition de la richesse, #mesure de la richesse

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