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Billet d'humeur

Je reproduis ci-dessous la réponse envoyée à Challenges, à l’Édito de Philippe Manière "La CFDT, faux-ami du peuple"

Dans votre Édito à Challenges du 13 Mai 2020[1], vous vous en prenez vivement à la CFDT et à son Secrétaire Général actuel, Laurent Berger. Celui-ci aurait rompu avec « le syndicalisme du terrain, du contractuel et du raisonnable, ce fameux syndicalisme responsable », pour devenir « l’idiot utile des ennemis de la raison et de la liberté » Rien que ça.

Ce qui vous contrarie monsieur Manière, c’est « l’ambition sociétale de la CFDT ». Pour vous, si cette ambition « n’est pas nouvelle » jugeant au passage « saugrenues, les idées autogestionnaires » que la  centrale syndicale, issue de la déconfessionnalisation, aurait selon vous « emprunté à Tito », elle aurait disparue sous les responsabilités d’Edmond Maire et de Nicole Notat. Mais voilà que depuis une dizaine d’année, toujours selon vous, la CFDT devenue la première du pays « succombe de nouveau à ses démons que sont ses tentations extra-syndicales ».

Probablement plus à l’aise dans le maniement du verbe que dans la recherche d’éléments venant fonder vos affirmations, vous considérez que les questions « d’immigration, d’organisation territoriale ou d’usage du 49-3» ne regardent pas la CFDT et plus largement ne regardent pas le syndicalisme.

Curieuse conception de la démocratie en effet que de considérer le syndicalisme comme n’étant pas concerné par les questions de société. Je croirais presque entendre Jaruzelski répondre à Solidarnosc naissante, soutenue par la CFDT, au début des années 80.

Curieuse conception surtout du débat démocratique qui vise à inventer une opposition entre  un Laurent Berger qui aurait quitter les rives du syndicalisme raisonnable, avec ses «accents Pikettyiens » en revendiquant une fiscalité mettant à contribution les plus hauts revenus, et en appelant avec plusieurs autres organisations à « une conférence écologique et sociale du pouvoir de vivre pour repenser notre modèle de développement », à un Edmond Maire et une Nicole Notat qui au contraire auraient fait de la CFDT un acteur de défense des salariés circonscrit à l’entreprise.

Je ne prêterais ni à Edmond Maire, ni à Nicole Notat, avec lesquels j’ai travaillé et pour lesquels j’ai un profond respect et une sincère amitié, des propos sortis de mon imagination, comme vous le faites.  Je préfère m’en tenir aux faits et aux écrits, même si c’est toujours délicat de prendre quelques phrases dans ce qu’ont pu être les propos de dirigeants ou les orientations définies collectivement en congrès. Je prends ce risque qui de mon point de vue est de toute façon moins contestable que celui pris par vous, qui aboutit à mettre dans la bouche de dirigeants CFDT, votre conception du syndicalisme. 

Extrait du livre d’Edmond Maire de son livre « les nouvelles frontières pour le syndicalisme » 1987, à la veille de son remplacement à la tête de la CFDT

« Les attentes nouvelles ne concernent pas que l’entreprise. La vie en société est là toujours présente dans les réactions individuelles. A chaque fois que dans la société les valeurs fondamentales de justice, d’égalité, de liberté sont mises en cause, une réponse collective est attendue. Et puis la qualité de la vie, la protection de l’environnement, la construction de l’Europe, la coopération avec le tiers-monde, sont ressentis comme des thèmes d’avenir  appelant de nouvelles formes d’interventions syndicales. Mais le syndicalisme avance trop lentement dans ces domaines…. Le chômage mais aussi les limites des politiques macroéconomiques ont eu pour effet de replier le syndicalisme sur les institutions représentatives et l’action dans l’entreprise. Certes la tâche y est décisive pour le redressement de l’économie et de l’emploi. Mais un syndicalisme qui perdrait tout ancrage dans la société, dans des mouvements profonds qui l’animent, manquerait à sa mission. Ainsi l’émancipation des femmes nécessite de poursuivre les changements culturels amorcés, et appelle une intervention, des objectifs syndicaux liant étroitement l’amélioration des conditions de vie à l’évolution des  conditions de travail. De même la conquête de l’égalité des droits et des conditions sociales faites aux immigrés déborde largement le cadre de l’entreprise »[2].

Edmond Maire n’a certainement pas été un dirigeant qui a enfermé le syndicalisme dans l’entreprise, ne vous en déplaise monsieur Manière.

Extrait des orientations CFDT au congrès de Lille 1998, congrès du renouvèlement de Nicole Notat à la tête de la confédération :

« La CFDT entend affirmer les liens entre d’une part les droits fondamentaux issus des principes de la constitution et d’autre part les valeurs essentielles portées par le mouvement syndical :

  • Le droit à la reconnaissance et à l’appartenance la société fondé sur la valeur de solidarité
  • Le droit à la dignité fondé sur la valeur d’émancipation
  • Le droit à la participation fondé sur la valeur de démocratie.

… Redonner pour tous un contenu à ces droits fondamentaux appelle la mise en mouvement de toute la société. C’est un changement dans la logique de comportement des acteurs qui peut permettre aux éléments d’un nouveau contrat social de se mettre en place : Développement solidaire, redistribution des richesses, croissance plus riche en emplois et droit du travail pour tous…

Porteur de l’intérêt collectif des salariés, des chômeurs, des retraités, la CFDT, de la place qui est la sienne, celle d’une organisation syndicale, entend contribuer à la définition de l’intérêt général et revendique la responsabilité des acteurs dans le choix et les arbitrages opérés… Le Syndicalisme a vocation, avec d’autres, à orienter la société vers plus de démocratie, de solidarité, d’émancipation et de justice sociale, à influencer par ses choix de fond, les devenirs individuels et collectifs… »[3]

Non Monsieur Manière, ni Edmond Maire, ni Nicole Notat n’ont fait de la CFDT une organisation qui se serait désintéressée des questions sociétales.

Oui, je sais ça ne vous arrange pas, car ça ruine votre démonstration. En effet quand Laurent Berger au nom de la CFDT, demande avec plus de 50 organisations syndicales, associatives, mutualistes… « Une conférence écologique et sociale du pouvoir de vivre » et lance avec les mêmes organisations l’opération « #construisonsdemain pour « bâtir l’après-Covid-19 », non seulement il est pleinement un syndicaliste responsable, mais il se situe dans la longue tradition de la CFDT, qui s’est toujours donnée, comme ambition, sous tous les Secrétaires Généraux de contribuer à la construction de l’intérêt général, comme le rappellent les 2 extraits cités plus haut

Derrière votre libéralisme, vous êtes en fait un homme d’ordre. Vous avez une préférence pour une société où les choses sont organisées autour des places pour chacun, définies une fois pour toute :

  • Aux dirigeants élus de gouverner
  • Aux Chefs d’entreprises de diriger les entreprises, de définir les choix stratégiques
  • Aux syndicats de gérer les conséquences sociales des choix fait par les chefs d’entreprises
  • Aux citoyens de remplir leur devoir de citoyen en s’en tenant à leur seul devoir d’électeurs

Je sens même chez vous, une certaine nostalgie du temps où la CGT « avec son approche positive de la production », comme vous le dites, était majoritaire.

L’avenir n’appartient pas à ceux qui regardent davantage dans le rétroviseur que devant eux. Il faudra vous y faire. Le Syndicalisme ne se confond pas avec un lobby, soit-il des travailleurs. « Il a vocation, avec d’autres, comme exprimé à Lille en 1998, à orienter la société vers plus de démocratie, de solidarité, d’émancipation et de justice sociale, à influencer par ses choix de fond, les devenirs individuels et collectifs… ». Les questions d’immigration, d’environnement, de démocratie sont trop importantes pour les laisser aux seules mains de la politique politicienne et des communicants.  

Respectueuses salutations

Gaby BONNAND

 

[1] Challenges du 13 Mai Philippe Manière : La CFDT, faux amis du peuple

[2] Edmond Maire ; « Nouvelles frontières pour le syndicalisme » 1987

[3] Congrès de Lille 1998 « Fonctions et missions du syndicalisme confédéré »

Tag(s) : #Philippe Manière, #Billet d'humeur

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