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9 pages d’interview[1], c’est long, très long à lire. S’agit-il d’une stratégie délibérée pour qu’au final, il ne soit retenu  que quelques éléments pour alimenter des polémiques ou des débats clivant dans la société ?

Je ne saurais le dire, mais à lire les commentaires suscités par cet interview, il est effectivement clair que ce qui est retenu ce sont les questions clivantes, polémiques, assorties de quelques bribes, sorties de leur contexte et sans référence aux questions posées par les journalistes, rompant ainsi avec une certaine cohérence de l’interview.

La plupart des écrits analysant le discours mettent en avant les passages relatifs à l’identité nationale, au complotisme, à l’intégration, à la référence faite à Pétain, à une société de plus en plus victimaires et émotionnelle, et même au privilège blanc.  

Selon les journaux, les auteurs des articles, les couleurs politiques des uns et les sensibilités des autres, tous ces sujets évoqués dans l’interview sont traités avec plus ou moins de détails, selon ce que le journal et l’auteur en questions veulent dire à leurs lecteurs.

Quant aux responsables politiques, chacun prendra dans l’interview ce qui lui permettra de s’adresser à son électorat, en fonction de l’opinion qu’il avant même de lire l’interview.

Pour certain, il sera reproché à Macron d’être l’allié de ceux qui veulent racialiser la société en donnant des gages à certaines thèses antiracistes de l’extrême gauche.  Pour d’autres  au contraire, il diffuse une petite musique souverainiste dangereuse en parlant notamment de Pétain comme un grand soldat.

Délibéré ou pas, le choix d’une grande interview, est un fait. Et nous ne pouvons que constater que de cet interview passé aux tamis de tout ce que le paysage compte de médias, des réseaux sociaux aux chaînes d’infos en continu en passant par la presse écrite et parlée, ne ressort que des choses floues.

Loin d’aider au débat, elle le cristallise. Pourtant l’interview n’est pas résumable à quelques slogans ou à quelques concepts mis en débat sans autres explications que quelques phrases prises au hasard pour justifier la thèse de celui ou de celles qui veut contrer ces concepts.

Il mérite pourtant que l’on s’intéresse au contenu. Une première raison réside dans le fait que de nombreux sujets abordés, qu’on le veuille ou non, sont des sujets auxquels la société française est confrontée. On peut ne pas être d’accord avec son approche mais ces questions existent et nécessitent débat et bien que sur de nombreux sujets développés par Macron, je me trouve en phase, je conçois que l’on puisse avoir des approches différentes et  celles-ci doivent être débattues.

Mais il y a une deuxième raison de lire l’interview. Dans celui-ci, en creux ou de manière explicite Macron développe une conception de la démocratie.

Pour ma part celle-ci me pose problème. Et curieusement, je n’ai pas trouvé dans les commentaires des personnalités politiques du pays, des propos traitant de cette question de la démocratie.

Et finalement c’est cela qui me met mal à l’aise tant dans la lecture de l’interview que dans la lecture des commentaires. Que Macron ait des positionnements sur l’identité nationale, sur l’intégration, sur la laïcité, sur la façon de vivre ensemble, qu’il est une lecture de l’histoire de la France qui fait place à des Hommes dont une partie de leurs actes aient été criminels, n’est pas choquant en soi, du moins pour moi.

Je ne dis pas que j’approuve toutes ses manières de voir, mais qu’il exprime son positionnement en tant que chef d’État ne me parait pas condamnable par principe.

Ce qui me semble problématique par contre c’est sa conception de la démocratie. Et c’est cette conception qui a de quoi rendre l’interview problématique dans son ensemble.

Je crains en effet, que son approche du pouvoir et de la démocratie ne soit pas de nature à permettre le débat dont nos sociétés ont besoin, y compris et peut être même surtout sur l’ensemble des sujets abordés.

3 Points principaux me font avoir cette crainte

  • La conception de la démocratie d’Emmanuel Macron se limite à la démocratie élective.

« Emmanuel Macron et le gouvernement considèrent que la démocratie est le régime de la légitimité par les urnes. C’est une conception minimaliste de la démocratie »  analysait Pierre Rosanvallon[2] dans un entretien à libération du 7 décembre.

Dans son interview à l’Express, Macron donne raison à Pierre Rosanvallon. « Nous pouvons exiger de chaque citoyen la non-violence parce que chaque citoyen a la possibilité de choisir ses dirigeants, et chaque voix compte. Et chaque citoyen a la liberté de s'exprimer, de critiquer le président, d'être publié, de manifester librement… »

Voilà, une fois élus, les dirigeants tiennent leur légitimité pour la durée de leur mandat sans autre forme de participation que celle de retourner aux urnes lors de nouvelles élections. Si je partage le fait qu’en démocratie la violence et la haine n’ont pas leur place, je ne pense pas, par contre que le débat démocratique puisse se limiter en démocratie, comme le président semble le laisser entendre, à  la possibilité donnée aux électeurs « d’élire » ou « de chasser » leurs élus.

Et c’est ainsi qu’avec plus de lyrisme que de réalisme, Macron peut affirmer « Nous avons librement et collectivement consenti à réduire certaines de nos capacités à faire, à interagir pour protéger les autres…, nous avons collectivement montré un humanisme véritable en renonçant à des plaisirs, à des facilités, pour protéger les plus faibles, nos soignants et notre système de soins parce que la liberté ne vaut que quand la liberté des autres s'articule ». 

Ce n’est pas si simple et le quotidien nous le rappelle chaque jour. D’avantage de dialogue dans l’élaboration des décisions et leur mises en œuvre n’aurait pas nuit, bien au contraire. Ne nous faisons pas d’illusion, les français se sentent moins acteurs des décisions que ne le dit le Président et ont tout d’abord le sentiment de subir des décisions (peut être justes mais auxquelles ils n’ont pas été associés)

  • Macron semble faire de l’efficacité un objectif plus important que celui de la délibération.

Pour lui, s’il y a « un besoin de mieux associer à la décision par la délibération, il y a plus encore besoin d’avoir des démocraties qui protègent et retrouvent de l’efficacité collective par l’engagement et le consensus… Nous passons trop de temps à expliquer ce qui est impossible plutôt qu’à régler les problèmes concrets ».

« Moins de démocratie et plus d’efficacité : tout se passe comme s’il y avait entre la délibération, le droit à contester, le consentement actif, d’une part, et l’efficience, l’action opportune, la persévérance, de l’autre, une relation semblable à celle de vases communicants. Plus on parle, moins on agit, et réciproquement » nous dit Michaël Foessel[3] qui oppose au contraire à cette façon de voir l’idée que «  le rapport entre la démocratie et le temps ne se laisse aucunement réduire aux paradigmes de la lenteur et du retard » et rappelant que la démocratie est «Fondée sur la culture du conflit ». Elle remet en cause la logique de l’unanimité. « Elle reconnaît que, même au cœur de la catastrophe, nous ne sommes pas tenus de penser la même chose. De fait, nous divergeons sur ce qu’il faut faire quelles que soient les circonstances : la démocratie n’est d’abord que l’institutionnalisation de cette divergence.

Par l’affirmation que «  Le deuxième confinement est un exemple d'efficacité car nous avons pris la décision au bon moment. Nous l'avons expliqué, les Françaises et les Français ont agi et, par leur action, ont réussi à casser le cycle du virus », Emmanuel Macron vient corroborer pour partie les propos  du philosophe Michaël Foessel pour qui la notion d’efficacité peut faire dériver les démocraties vers l’autoritarisme. « La tentation existe de considérer qu’il reste si peu de temps pour en gagner que la modalité de la décision doit cesser d’être délibérative ». Et de prendre appui sur la pandémie « Pour lutter contre une épidémie, le pouvoir peut, par exemple, décider le confinement rigoureux de toute une population ou rendre obligatoire le port du masque même dans une rue déserte. Les moyens dont il dispose en matière administrative et policière lui permettent de faire exécuter ce genre de décision en un temps record, si bien que l’on commence par louer son efficacité, même si c’est au détriment de toute délibération ».

  • Emmanuel Macron préfère le monologue au débat.

C’est le 3° point de mon inquiétude. Sa manière de parler des intellectuels, comme d’un groupe homogène coupable de ne pas avoir « su penser un avenir français durant ces décennies de crises », est inquiétante et difficilement entendable.  Ce rapport avec les intellectuels n’est pas nouveau. Il ne débat pas avec eux, il enseigne et il aime le faire voir comme lors de sa rencontre avec plus de 80 intellectuels lors du grand débat. De débat ce jour-là, il n’y en a pas eu. Il y a eu une succession de leçons données à tous ces intellectuels qui avaient le droit de poser un question en 5 minutes maxi et le devoir d’écouter la réponse d’Emmanuel Macron durant un temps indéterminé.

Oui Michel Wieviorka a raison quand il réagit fortement aux propos de Macron sur les intellectuels et sur la démocratie dans son interview à l’express. « C'est un pouvoir qui en réalité voudrait des intellectuels à sa botte. D'ailleurs je note qu'il prononce beaucoup le mot de 'République' et beaucoup moins le mot de 'démocratie'. Il veut des intellectuels qui vantent d'une certaine façon la Nation et l'unité qu'il incarne, et pas du tout qui sont dans leur rôle critique[4] ».

Ma crainte va au-delà d’Emmanuel Macron. Cette réduction de la démocratie au temps de l’élection n’est pas l’apanage du Président actuel. Elle est un fond commun à presque toutes les forces politiques. Les discours des opposants d’aujourd’hui ne peuvent nous faire oublier leurs pratiques d’hier quant à leur capacité de s’appuyer sur la société civile organisée. Si dans les discours des opposants, les références à la société civile organisée sont légions, force est de constater que tous préparent les échéances de 2022, en dehors de tout débat avec cette société civile organisée.

Cette distance prises par les partis politiques avec la société civile va de pair avec la progression de l’impossibilité à débattre qui mine notre démocratie. Ce qui importe, ce n’est pas le débat, mais de s’exprimer dans l’espace public et d’avoir raison contre l’autre, contre les autres.

Ce qui met mal à l’aise tant dans l’interview de Macron que dans les critiques ou commentaires de celui-ci, c’est que de part et d’autre, il est recherché à imposer une lecture unique des choses sur différents sujet et questions d’actualités qui se posent à nos sociétés.

C’est d’autant plus inquiétant que la question de la démocratie, de la délibération, de la manière dont sont élaborées les décisions entre 2 élections, de la place des corps intermédiaires n’est pratiquement pas posées, si ce n’est uniquement par quelques intellectuels, et notamment les 3 que j’ai cité dans cet article.

Mais du côté des formations politiques, je n’ai rien vu. Surprenant non ?

Gaby BONNAND

[1] Interview d’Emmanuel Macron dans l’Express du 23 Décembre 2020

[2] Pierre Rosanvallon « Il y a un dévoiement démocratique en marche » Libération 7 Décembre 2020

[3] Michaël Fœssel "Interminable démocratie" Esprit Octobre 2020

[4] Michel Wieviorka : France Inter 23 Décembre 2020

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