Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Dans ce débat qui occupe beaucoup l'entre-soi des réseaux sociaux sur l'islam-gauchisme, j'ai trouvé particulièrement intéressant (il y a eu une erreur de correction qui avait transformer intéressant en inintéressant) la tribune d'un chercheur américain qui répond du nom de Steven L. Kaplan

Je ne résiste pas à le partager. Derrière un ton presque humoristique, une petite charge contre la pensée binaire très  française et actuellement en vogue chez nous concernant l'islam-gauchisme, avec quelques rappels historiques bien placés.

 
Tribune.
"L’autre jour, dans Le Monde, des centaines de chercheurs et universitaires ont dénoncé une « chasse aux sorcières » lancée par leur ministre de tutelle, Mme Vidal. J’ai trouvé leur texte un peu fort de café. Pour éviter la moindre suspicion de micro-agression genrée, je ne dirai jamais que Mme Vidal veut tout simplement faire le ménage chez elle. Si, de son positionnement panoptique, elle repère des sorcières, il faut évidemment qu’elle les chasse, même si Donald Trump a dévoyé la formule, faute de bien connaître le Malleus Maleficarum, manuel canonique de la chasse aux sorcières datant du XVe siècle.
Je parle d’expérience : si nous, les universitaires-chercheurs américains, avions été aussi réactifs que les vigilants macroniens d’aujourd’hui, nous aurions pu, dès le début des années 1980, prévenir l’infestation toxique de notre variant de l’« islamo-gauchisme », en chassant les sorciers portant la « théorie française » (en français : French Theory), qui a passablement gangrené notre corps intellectuel (et son sosie militant) pendant quelques décennies.
Il y a eu plusieurs vagues, moult inflexions : parmi de nombreux philosophes, linguistes, sémiologues, historiens, sociologues, psychanalystes se distinguent trois figures particulièrement subversives, tous trois élèves de l’Ecole normale supérieure et agrégés de philosophie (c’est déjà tout dire, presque l’amorce d’un complot), des « penseurs » (sacerdoce peu américain, hors cadre apostolique), de véritables ensorceleurs, capables d’attirer 500 personnes pour un « séminaire », de les tenir sous le charme de leur parole pendant trois à quatre heures, malgré le penchant américain de rentrer dîner à 17 heures.
D’abord, Michel Foucault – qui a mis en question des notions généralement considérées comme intrinsèquement limpides (« discours », « auteur ») – nous a contraints à affronter la subjectivité, à repenser les relations entre discipline et ordre social, entre pouvoir et savoir, entre sexualité et répression. Ancien communiste, puis maoïste, gay : heureusement il n’était ni juif ni noir, car, avec le reste, il n’aurait jamais obtenu un visa américain.
Moins sulfureux, mais non moins engagé socialement, politiquement, moralement, publiquement, Pierre Bourdieu a pesé énormément sur la manière d’appréhender et d’étudier les relations sociales, notamment à travers ses analyses des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales et de domination, refusant de privilégier les facteurs économiques par rapport aux facteurs symboliques et culturels.
Jacques Derrida, juif, mais séfarade, ce qui compte moins aux Etats-Unis, partant de la vive tension entre parole et écriture, nous a éblouis avec ses quatre « D » : « différance » (qui soulève la question des rapports entre le sens et l’écriture), dissémination (la compréhension comme toujours contingente), don (comme secret) et surtout déconstruction, que le grand public découvre en 1997 à travers un film de Woody Allen, Harry dans tous ses états (analyse critique musclée ou démantèlement de la philosophie occidentale, la déconstruction influence profondément de nombreux chercheurs non-philosophes et des étudiants de divers horizons comme une remise en question du sens, qui n’est jamais stable, comme la démonstration de la capacité d’un texte à se saboter, se transformer, échapper complètement à ses conditions de production).
Fort enrichissante pour les uns, vifs mais très minoritaires, la French Theory a fortement troublé les autres, qui ont eu du mal à la lire, puis à la saisir : pourquoi ce qui semblait clair était-il désormais obscur ou caché ou paradoxal ou contradictoire ou obstinément réfractaire à la lecture conventionnelle ? Pour certains, la French Theory inaugure la Grande Démoralisation américaine, le début d’une époque où plus rien ne semble ni certain, ni sacré, ni même rassurant. C’est la gangrène de la sorcellerie qui n’a pas été purgée dès sa tentative d’installation, de ce Grand Remplacement de nos idées saines et simples par des systèmes denses, complexes, sombres, clivants, en anticipation du Grand Réveil actuel, la naissance de la culture « woke » et le triomphe de la politique identitaire.
Certes, la déconstruction ne mène pas à la fin de l’exceptionnalisme américain (métaphysique imprenable), ni à l’obésité (déjà épidémique), ni aux opioïdes (fruit d’un capitalisme pathologique), ni à l’inégalité croissante (rebelote). Mais elle facilite le mouvement vers le postmodernisme, notamment à travers le tournant linguistique, bref mais coûteux cataclysme qui a à peine touché la France. Ce postmodernisme se traduit par le déni du réel, la fonction exclusivement non référentielle du langage, le dédain pour les prétendus « faits ».
Si « l’université » américaine hyperhétérogène, totalement éclatée, avait eu un ministère de tutelle, dirigé par une personne aussi sensible aux traditions de la recherche, notamment en sciences humaines et sociales, et pour le seconder une institution scientifique nationale prête à conduire une « enquête » en bonne et due forme (dans le sens des sciences sociales, comme Mme Vidal le jure), nous aurions pu nous débarrasser de la French Theory, notre « islamo-gauchisme » à nous, nous épargner des secousses, des doutes, des débats, voire des réflexions critiques, toujours lourds et chronophages.
Peut-être même, sans la puissante fermentation de la French Theory, n’aurions-nous pas subi la destruction trumpiste de l’épistémologie sociopolitique, l’invention des « faits alternatifs » et la consécration d’une réalité parallèle et sublimée basée sur des mensonges. Sans ces derniers, sans doute le Capitole n’aurait-il pas été envahi et Mme Vidal n’aurait-elle pas été choquée par l’apparition du drapeau des confédérés du Sud, image forte qui paraît participer à sa légitimation de la suppression des droits fondamentaux des chercheurs et universitaires français, déjà soumis à une loi de programmation-inquisition"
 
Steven L. Kaplan est professeur émérite d’histoire européenne à l’université Cornell (Etats-Unis) et il a publié récemment Pour le pain (Fayard, 2020).
 
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :