Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La  nuance, considérée souvent comme de la mollesse, voire même de la compromission, est réhabilitée par Jean Birnbaum. Pas n'importe comment. En lui adjoignant un autre terme, celui de "courage", l’auteur du livre « le courage de la nuance »[1], a vraiment su mettre "la nuance" à sa juste place dans une période où le débat public sur la laïcité, la place du religieux et des religions est compliqué, voire hystérique pour ne pas dire impossible.

Après avoir lu le livre, l'association des 2 mots, « courage » et « nuance » est autre chose qu'une belle incantation à usage commercial. Le livre de Jean Birnbaum, nous sort de l’arène médiatique et de celle des réseaux sociaux, pour nous inviter à relire  notre histoire au travers d’hommes et de femmes qui ont affronté leurs pairs, leurs familles politiques, leur environnement pour ne pas se laisser aller à la simplicité et aux conforts des certitudes. On comprend pourquoi nuance s’accorde si bien avec courage.

Voilà que, dans une période marquée par ce difficile débat sur la place du religieux, 2 femmes, l'une rabine, Delphine Horvilleur, l'autre imam Kahina Bahloul, nous délivrent une parole qui montre que le religieux ne peut être réduit à de l'obscurantisme.

Mieux encore, le combat de ces 2 Femmes dans le contexte d’aujourd’hui, contre l’obscurantisme et les fondamentalismes, est sans équivoque, mais leur parole est ce que je trouve de mieux dans la période pour expliciter ce qu’est la laïcité.  

La première était l'invitée dimanche dernier dans l'émission "C' Politique" de Karim Rissouli pour son livre "Vivre avec nos morts[2]". Elle nous parle de la crise sanitaire, des familles qu'elle accompagne comme rabine, dans les moments les plus douloureux que représente la disparition d'un proche. Période s'il en est, où ce qui reste de certitudes si toutefois il y en a encore, laisse la place aux questions, aux doutes, aux interrogations et peut être à l'écoute de « l’indicible »
Elle redit, en parlant de la période que nous vivons, ce qu’elle disait dans le Monde en mars 2021[3] « Nous sommes en effet dans un temps de violence messianique comme il y a en a eu souvent à travers l’histoire, ces temps où des personnes surgissent en prétendant avoir le tout de la réponse ou détenir, si j’ose dire, une « solution finale ». Le Messie est arrivé – il ne s’agit d’ailleurs pas toujours d’un messianisme religieux, ce peut être une idée, une idéologie, mais le danger reste le même. Aujourd’hui, comme à toutes les périodes où l’humanité en crise cherche des solutions, d’aucuns pensent qu’ils détiennent une vérité déjà aboutie. Ils croient pouvoir effacer la question ».

La deuxième, Kahina Bahloul, a accordé une longue interview à Ouest France, ce week-end[4]. Elle nous parle de son combat pour  fonder une mosquée libérale pour que « la spiritualité s'exerce dans le respect de tous les êtres, à égalité, quel que soit leur particularité. Hommes et femmes ont la même possibilité d'officier ». Combat est un mot à peine assez fort, car pour mettre en œuvre ce projet, elle a subi des menaces, des insultes, souvent sexistes.
Quand on lit l'interview, on comprend là encore, ce que signifie "le courage de la nuance".

Quand le journaliste lui demande de qui venaient les menaces, et qui s'oppose à elle, Kahina Bahloul répond dans détours :"le système patriarcal, installé depuis des siècles et des siècles est un modèle ancré au plus profond des consciences humaines. Il y a une confusion entre ce qui relève de l'interprétation des textes fondateurs de la religion, et ce qui repose sur l'évolution de nos sociétés humaines adossées à une religion... Les religions monothéistes portent une lourde responsabilité dans la construction de l'infériorité des femmes dans l'imaginaire collectif ».

À la question concernant le voile, sa réponse est aussi très claire :" Cette injonction à porter le voile, issue d'une idéologie obscurantiste et mortifère et fondée sur une domination masculine me désole... L'intégrisme islamiste fait de la femme un objet, une esclave... Il m'est impossible de considérer le voile comme un accessoire de mode. Mais je reconnais qu'il faut laisser aux femmes la liberté de le porter, en lui donnant le sens qu'elles veulent lui donner. A condition que cela ne doit pas l'injonction d'un mouvement politique et religieux... Elles (les femmes) seules peuvent décider de se voiler ou se dévoiler ».

La nuance ce n’est pas être faible dans ses convictions. Ce que nous disent les Hommes et les femmes dont nous parlent Jean Birnbaum nous le rappellent. Ce que nous disent ces 2 femmes, nous le confirme.

La nuance, c’est une attitude un comportement qui invite à l’écoute de l’autre. En fait la nuance ce devrait être un beau terme pour parler de la laïcité comme en parle Delphine Horvilleur: « Je me sens profondément attachée à la laïcité parce que pour moi, elle est un cadre qui permet qu’aucune conviction, aucune croyance et aucun dogme ne sature l’espace dans lequel je vis. La laïcité est une garantie d’oxygénation permanente parce qu’il y a toujours un espace autour de moi qui reste vide de ma croyance ou de celle de mon voisin [5]».

Sans employer le terme de « nuance », Paul Valadier, dans une tribune dans le Monde Diplomatique de Juin 1989[6], appelait à un débat serein sur la question des religions.

Si je ne partage pas la totalité du contenu de cette tribune, je constate néanmoins cette capacité de l’auteur à mettre en garde  les « laïques » qui ne retiennent « de vingt siècles d’histoires de christianisme que l’inquisition et le condamnation de Galilée » en rappelant « qu’on ne peut non plus minimiser le fait que le rationalisme critique, vecteur de la laïcité, n’a pas toujours été un modèle de tolérance et d’ouverture au respect. Il s’est souvent développé en négation du monde religieux, jugé périmé ou identifié à l’obscurantisme »  Mais cette critique et cette mise en garde ne va pas, de la part de l’auteur sans une forte critique des fondamentalistes religieux qui alimentent « des critiques à l’égard de la laïcité, mais dont le sens semble bien être de jeter le soupçon sur les bases philosophiques (et démocratiques de l’Etat moderne ».

Démocratie, Laïcité,  Nuance, sont des mots qui vont très bien ensemble, très bien ensemble

Gaby Bonnand

 

 

[1] « Le courage de la nuance » Jean Birnbaum. Le Seuil 2021

[2] « Vivre avec nos morts. Petit traité de consolation » Grasset 2021

[3] « Le propre de la mort est qu’elle ne se raconte pas, ce qu’on peut raconter, c’est la vie » Le monde 14Mars 2021
[4] Ouest France 10-11 Avril 2021 ; ENTRETIEN. Kahina Bahloul : « Une femme a toute sa place en tant qu’imame »
[5] Le Figaro madame Le 22 octobre 2020 : Delphine Horvilleur : "La laïcité est devenue synonyme d’athéisme. Mais ça ne l’a jamais été"
[6] Le Monde diplomatique Juin 1989: « La religion dans le débat démocratique » Par Paul Valadier qui est alors Jésuite et rédacteur en chef de la revue Etudes,

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :