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En annonçant des états Généraux de la laïcité, Marlène Schiappa, et avec elle le gouvernement et le Président de la République, actionnent me semble-t-il un peu plus les mâchoires d’un piège tendu par ceux qui ont fait de l’identité nationale et de la laïcité, le moyen de combattre par la ruse, les valeurs d’accueil, de tolérance et de solidarité qui fondent notre République.

Je suis heureux ce matin en faisant rapidement le tour de la presse de ce week-end, de lire et de réécouter l’interview de Patrick Weil à France info, ce dimanche. Je suis heureux car j’ai retrouvé dans ses paroles et ses interrogations, les mêmes que les miennes. Mais surtout parce que ces questions viennent de quelqu’un qui ne peut être classé ni dans le camp de « l’islamophobie », ni dans celui de « l’islamo-gauchisme », pour reprendre les termes de ceux qui ont imposé ce débat caricatural dans l’espace public.

En plus, ce chercheur, spécialiste de la citoyenneté et de la laïcité qui enseigne le droit de la religion aux États-Unis, apporte quelques éléments qui montrent que les annonces de Marlène Schiappa relèvent de l’opportunisme politique « en général on fait des états généraux avant de passer une loi. Or, là, il y a une loi qui est en train d'être votée par le Parlement, qui n'a pas fini d'ailleurs d'être discutée, qui va peut-être faire l'objet d'un débat au Conseil constitutionnel. Moi, j'ai le sentiment que là on marche sur la tête, parce qu'au cours des débats au Sénat, monsieur Darmanin et monsieur Dupond-Moretti ont montré qu'ils ne connaissaient pas les dispositions de la loi de 1905[1] ».

Il enfonce un peu plus le clou en pointant l’amateurisme de nos gouvernants quand il évoque la loi de 1905 qui « propose des outils qui sont indispensables, mais que le gouvernement ne connaissait pas. Et il l'a montré parce que quand M. Darmanin et M. Dupond-Moretti ont été interrogés sur ces outils, ils ont déclaré qu'ils n'avaient jamais été utilisés depuis 1905. Je montre dans mon livre qui vient de sortir qu'ils ont été utilisés des centaines de fois par Clemenceau, par Briand, par Poincaré, des grands dirigeants républicains[2] ».  

Je crains que la proposition de Marlène Schiappa ne fasse que renforcer ce débat caricatural et les confusions entre laïcité et multiculturalisme, entre Religions et cultures, entre identité nationale et immigration fort bien analysées par Michel Wieviorka[3].

Le débat est tellement difficile sur cette question, que je pense que dès les premières lignes de ce papier, des lecteurs m’auront classé, non pas dans le camp des "islamo-gauchistes", mais dans celui des naïfs, des angéliques, bref dans le camp de ceux et celles qui ne prennent pas au sérieux la menace islamiste radicale qui s’en prend à nos valeurs démocratiques et républicaines.

Si ces derniers veulent bien poursuivre la lecture de ce papier, je pense qu’ils découvriront  qu’au contraire, c’est parce que je prends très au sérieux cette menace que je considère que le choix de faire de la Laïcité, le levier de cette lutte est non seulement une action vouée à l’échec mais une action suicidaire et mortifère pour notre Démocratie et notre République… si l’on veut, bien évidemment prendre un peu de hauteur et ne pas rester sous l’emprise du court terme et d’une vision politicienne de la POLITIQUE.

La menace terroriste est telle, qu’elle nécessite d’être traitée comme une question essentielle, une question politique et géopolitique à part entière. Elle est trop sérieuse pour être traitée par le biais des questions touchant à l’identité nationale, à l’immigration ou à la laïcité.

Mélanger lutte contre le terrorisme et laïcité c’est céder aux réactionnaires et aux conservateurs qui se sont appropriés le thème de la laïcité comme bras armé contre l’islam, car reconnaissons-le avec Michel Wieviorka[4], « le débat public contemporain sur la laïcité est pour l’essentiel consacré à l’Islam».

Les conservateur se le sont tellement appropriés que « le concept de laïcité s’est en fait comme retourné, inversé,…. Celle-ci était en 1905 une forme d’émancipation et de progrès, exclusivement ; désormais, elle peut servir à rejeter ou à exclure ». La laïcité est devenue idée brouillée « invoquée dans des combats plus complexes[5]», comme la sécurité, l’immigration, la lutte contre le terrorisme.

Pourtant ce principe qui reconnaît que « la société laïque se conçoit comme l’effet de l’ensemble des relations entre les humains d’une société…, qui ne découle pas d’une instance hétéronome, transcendante sacrée et qui  signifie le refus de voir l’État accaparé par une religion[6] » doit être défendu.

Oui cette valeur est encore au service d’idéaux d’émancipation et doit être portée. Mais ceux qui portent cette conception se divisent.

Le résultat est que cette valeur dans le débat public est « devenue ambivalente ». Elle est devenue « aussi une valeur au service de l’ordre, de la domination et de l’exclusion[7] ».

Dans son magnifique livre « Récidive 1938 », Michaël Foessel nous raconte comment dans son voyage au cœur de l’année 1938, il a remarqué que la question des étrangers, des réfugiés politiques, de leur accueil, est devenue progressivement et au fil de l’eau sans que personne ou presque y trouve à redire, la question centrale de la sécurité qui a donné lieu à de nombreuses mesures intégrées aux réformes économiques et sociales[8].

En me gardant bien de franchir le pas de la comparaison que Michael Foessel n’a pas voulu franchir lui-même quant à la tentation de voir dans notre période les prémices d’un nouveau chaos (tel que celui qui a suivi 1938), je veux par contre dire que le voyage que m’a fait faire Michael Foessel dans la France de 1938, m’a montré que des attitudes, des comportements, des politiques  pouvaient avoir quelques ressemblances avec la situation que nous connaissons aujourd’hui.

Avec Michael Foessel, je remarque des similitudes dans notre capacité collective à abandonner des principes démocratiques, lesquels, il y a quelques temps encore, étaient considérés comme intouchables.

Ainsi pour se protéger, nous avons vu fleurir ces dernières années, de nombreux dispositifs législatifs renforçant les lois sécuritaires, restreignant la politique d’accueil des réfugiés, stigmatisant une minorité religieuse l’intérieur, « à la faveur d’une guerre officiellement déclarée contre ses membres les plus fanatiques[9] ».

Les états généraux sur la laïcité, me semble plus ressortir du renoncement que d’une volonté de renouer avec les principes de la loi de 1905 à savoir « l’émancipation par rapport à l’institution religieuse, le progrès pour la collectivité nationale dans son ensemble et pour la liberté de conscience de chacun des individus qui la composent[10] ».

La concomitance de l’annonce de l’organisation des États Généraux de la Laïcité dans le JDD du 18 Avril par Marlène Schiappa, et l’interview du Président de la République dans le figaro du lundi 19 avril, sur la priorité qu’il donne à la sécurité, ne peut pas être un hasard. Il renforce la confusion et le mélange des genres à des fins politiciennes.

Dans la situation que connaît notre pays, c’est une faute politique grave.

Je ne veux pas faire l’impasse sur un débat qui agite le camp des progressistes sur cette question de la laïcité. Je n’ignore pas que le débat existe. Il existe aujourd’hui comme il existait hier.

La loi de 1905 n’a pas, par magie fait disparaître les différentes conceptions qui s’affrontaient à l’occasion des débats de la loi, entre » une conception de la laïcité, antireligieuse, désireuse, comme disait Voltaire, d’écraser l’infâme, et une autre  soucieuse de respecter la liberté de conscience et de simplement séparer les Églises de l’État[11] ».

« Ces deux versions s’épaulaient, nous dit Michel Wieviorka, elles étaient l’une et l’autre soucieuses de libération et d’émancipation[12] ». Portée par Jaurès et Briand cette deuxième conception l’a emporté sans pour autant mettre fin aux controverses entre ces 2 visions. Rien de plus normal en démocratie.

Mais pour poursuivre ce débat, nous n’avons pas besoin qu’il soit associé aux questions d’immigrations, de sécurité ou d’identité nationale. Ne laissons pas les confusions se creuser encore plus entre culture et religion même si la complexité des choses fait que parfois les deux sont liées.

Nous n’avons pas intérêt, par des débats stériles, à entrer dans le jeux d’un débat qui ne peut que virer à l’avantage de la droite extrême et de l’extrême droite et fissurer encore un peu plus le camp d’une gauche progressiste et humaniste. Non pas que la Laïcité soit une question taboue. Mais un débat sur la Laïcité, mené à quelques mois des présidentielles, adossé à des questions de sécurité et d’identité, est mortifère.

Patrick Weil le dit ce matin, des ministres ne connaissent même pas la loi de 1905. En cela ils sont le reflet du drame que connaît notre pays, à savoir le manque de connaissance de notre histoire réelle ou plutôt le reflet d’un déni collectif, celui de regarder notre histoire dans sa complexité, de la laisser interroger par d’autres comme nous le dit Paul Ricoeur. Celui-ci, écrivait que la  célébration d'événements fondateurs d’une communauté historique, « était l’occasion par excellence d’une profession d’identité fixée pour jamais », nous rappelait  aussi qu’« Il faut apprendre à raconter autrement les mêmes évènements, en fonction des projets nouveaux qui contribuent à en renouveler l’interprétation. Il faut même apprendre à se laisser raconter sa propre histoire par les autres, en particulier lorsque l’humiliation des uns coïncide avec la gloire des autres[13] ».

En lisant ces lignes et l’ensemble du texte de Paul Ricoeur, je ne peux pas ne pas faire référence à Cynthia Fleury qui dans son dernier livre  « Ci-gît l’amer » nous invite, elle aussi à un voyage. Celui des ressorts du ressentiment et ses impacts sur les histoires individuelles et collectives : « Le ressentiment est produit par un écart entre les droits politiques reconnus et uniformes et une réalité d’inégalités concrètes. Cette coexistence d’un droit formel et de l’absence d’un droit concret  produit le ressentiment collectif »[14]

C’est un appel à comprendre les hommes, les femmes, leurs identités collectives et leurs singularités. Mais c’est un appel à ne pas nourrir le ressentiment par des discours d’exclusion et à combattre les inégalités.

Pierre Jean Luizard, dans son livre « l’Islam et la République » ne dit pas autre chose. Évoquant l’avènement de la III° République, il rappelle «alors que la démocratie s’enracinait en France, la mission civilisatrice du pays prit de plus en plus la forme d’une domination impériale » et de citer le décret Crémeux (1870) qui a « laissé en dehors de la citoyenneté française, les seuls musulmans[15] » ;

Faisant référence à la loi de 1905, ce même auteur rappelle que la loi ne s’applique pas aux musulmans. Les « républicains choisissent d’assigner les musulmans d’Algérie  à leur identité religieuse en leur refusant la citoyenneté française et en ne leur appliquant pas la loi de 1905[16] ».

Comment s’étonner avec lui « qu’aujourd’hui les musulmans n’aient pas la même vision des idéaux en vertu desquels ils sont invités à s’intégrer en France »

Je ne veux pas faire ici un long exposé sur l’histoire, j’en serais incapable, mais seulement poser la même question que pose François Heran dans son dernier livre[17], lorsqu’il cite un discours de Jaurès à la chambre des députés estimant que « les aventure coloniales vont exaspérer l’Islam », « Qui connaît ces textes ? Quelle place ont-ils dans l’enseignement ? »

Et d’exprimer une forte demande pour réhabiliter l’enseignement de l’histoire et la recherche en science sociale : « Il est temps que la France sorte de son double déni. Dans le passé colonial, comme dans la réalité d’aujourd’hui, que l’on fouille les archives ou que l’on mène des enquêtes expérimentales, l’islamophobie n’est pas seulement une réalité, elle est d’une ampleur insoupçonnée… Il convient d’agir en rééquilibrant l’enseignement de l’histoire, sans déni, ni repentance, simplement avec lucidité, et en inventant de nouveaux outils pour lutter contre les discriminations. Sans quoi la France sera une fois de plus en retard d’une guerre dans l’aggiornamento de sa législation[18] »

Comment se fait-il qu’aujourd’hui nous ayons autant de débat sur la laïcité qui vire à l’antireligieux (et disons le très clairement à l’anti Islam), par la volonté de reléguer la religion à une affaire privée et personnelle, alors que la loi de 1905 organise les conditions de l’autonomie par la séparation et certainement pas, l’absence des religions dans l’espace public ?

Comment se fait-il que nous ayons depuis des années des débats sur la laïcité dont l’objectif est d’exclure plutôt que d’intégrer ?

Je suis convaincu que la faiblesse de l’enseignement de l’histoire et une certaine méfiance pour ne pas dire plus, devant les travaux de recherche en science sociales, ajouté à l’irresponsabilité d’un certain nombre de responsables politiques et médiatiques y sont pour beaucoup.

Cet enseignement de l’histoire et une plus grande ouverture aux recherches en sciences sociales permettrait de mieux entrer en relation avec les différentes mémoires de cette histoire. Mieux encore, il permettrait aux citoyens de ne pas se laisser abuser par des politiciens, des médias dont l’objectif est de les maintenir dans l’ignorance des choses, pour arriver à leur fin.

Nous nous rendrions peut être plus compte que la conception de la laïcité forgée en occident est fortement marquée par notre culture judéo-chrétienne, et que l’universalisme ne signifie pas uniformisme, qu’elle peut entrer en discussion avec d’autres approches. Ce travail se réalise déjà et on le découvre dans les travaux de recherches[19], beaucoup plus que dans les discours politiques (toutes tendances confondues en ce moment surtout)

je suis convaincu que pour sortir d’un débat stérile, qui mêle laïcité, racisme, discrimination, identité, place du religieux, démocratie, république…, il y a nécessité de décaler le débat, en créant des espaces  qui font place à l’histoire, à l’anthropologie, à la sociologie, à la philosophie et suscitent le débat, la controverse aussi mais certainement pas des guerres de positions.

Gaby Bonnand


[1] Patrick Weil France Info 18 Avril 2021

[2] Ibid

[3] Michel Wieviorka: « L’ambivalence de la laïcité en France » dans « Laïcité, laïcités Reconfigurations et nouveaux défis (Afrique, Amériques, Europe, Japon, Pays arabes) » aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme 2015

[4] Michel Wieviorka: L’ambivalence de la laïcité en France dans « Laïcité, laïcités Reconfigurations et nouveaux défis (Afrique, Amériques, Europe, Japon, Pays arabes) » aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme 2015

[5] Ibid

[6] François Heran : Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression La découverte p  205

[7] Michel Wieviorka: L’ambivalence de la laïcité en France

[8] Récidive 1938 michael Foessel Puf 2018

[9] Ibid

[10] Michel Wieviorka: L’ambivalence de la laïcité en France dans « Laïcité, laïcités Reconfigurations et nouveaux défis (Afrique, Amériques, Europe, Japon, Pays arabes) » aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme 2015

[11] Ibid

[12] Ibid

[13] Paul Ricoeur Où vont les valeurs Albin Michel  p 77

[14] Cynthia Fleury Ci-git l’amer

[15] La République et l’Islam Taillandier p 80

[16] La République et l’Islam Taillandier P 134

[17] Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression La découverte p  205

[18] «                «                         «  P240

[19] Abdennour Bidar Comment sortir de la religion La découverte 2015

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