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La période que nous vivons suscite en moi, beaucoup de questions quant à l’idée que je me fais très concrètement de  notre démocratie républicaine.

Ce qui fait la force de celle-ci, c’est de permettre à des hommes et des femmes libres, de vivre ensemble, en organisant la vie en société assises sur 3 valeurs fondamentales que sont la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, et  le droit de choisir à intervalles réguliers des dirigeants qui permettent la mise en œuvre de cette grande ambition.

Des coups de canifs dans la mise en œuvre de cette belle ambition n’ont pas manqué dans l’histoire de notre pays. Il serait trop long de les rappeler ici, et ce n’est pas le propos.

Cependant durant cette période de l’après-guerre aux années 90, la démocratie républicaine avait 2 fortes digues pour se défendre contre les velléités de ceux qui ont toujours détesté la démocratie républicaine, et jamais renoncé à la défaire.

La première était constituée à la fois par la proximité dans les mémoires, de la guerre de 40  et de ses horreurs, et par le récit que nous avons fait collectivement de la victoire contre la barbarie.

La deuxième était un adversaire. Elle était même le contraire de nos démocraties, l’image inversée, le « négatif ». Elle n’en constituait pas moins une digue puissante. Cet adversaire  était même un des meilleurs « allié objectif » dans la défense de la démocratie et de ses valeurs. 

La première digue  permettait de fédérer les citoyens autour de l’idée que la démocratie s’inscrit dans la défense des droits de l’Homme et ne peut tolérer en son sein des idées proclament le rejet et la haine de l’autre.

Le récit qui était fait du chaos de 40 et du  sursaut qu’il va générer, permettait de redonner du sens à notre trilogie républicaine, en faisant de la démocratie le meilleur système pour réconcilier ces 3 valeurs, pas uniquement dans le discours mais dans les actes.

De ce point de vue la Création de la Sécurité sociale est l’expression de cette action concrète de mise en œuvre d'une démocratie qui réconcilie ses 3 valeurs.

  • On ne peut pas être des citoyens libres si nous ne sommes pas garanties contre un certain nombre de risques et notamment celui de la perte de son revenu, qui nous empêchent d’être pleinement citoyen : La Sécu donne le droit à une protection à tous.
  • On ne peut pas être un citoyen libre, si on n’est pas invité à s’investir dans une construction de la société : La Sécu est donné  à gérer aux assurés eux-mêmes qui ne sont pas considérés comme des simples consommateurs, mais comme des citoyens.
  • On ne peut pas se réclamer de l’égalité si on n’offre pas à chacun les mêmes chances : Avec la Sécu, chacun paie selon ses moyens, chacun reçoit selon ses besoins.  
  • On ne peut pas se réclamer de la fraternité si on n’organise pas la solidarité entre nous : L’Assurance Sociale (le Sécu) repose sur le principe selon lequel les biens portants paient pour les malades, ceux qui ont un emploi pour ceux qui n’en n’ont pas, ceux qui n’ont pas d’enfants pour ceux qui en ont, ceux qui plus fortunés pour ceux qui sont en situation moins favorable…

La deuxième digue est un repoussoir. L’emprise soviétique sur de nombreux pays de l’Europe de l’Est plongeant les hommes et les femmes de toute cette zone, dans des dictatures, joue comme un repoussoir et vient par défaut, valoriser les démocraties occidentales, notamment pour leur capacité à allier Liberté, Égalité, Fraternité.

Le temps passant, les souvenirs s’estompent, la violence des horreurs, l’inhumanité de celles-ci perdent de leur intensité dans la mémoire collective.

Le récit de cette lutte contre la barbarie, celui de cette démocratie défenseur des droits de l’homme s’abîme parfois dans des pratiques qui s’en éloignent et par l’absence de prise en compte dans ce récit, d’éléments nouveaux mis en lumière par la recherche en sciences sociales et notamment en histoire.

Avec le temps, les priorités se déplacent et les urgences aussi. Les relations entre le social et l’économique se tendent et des millions de citoyens en font les frais.

La difficulté à transmettre l’histoire, à écrire un récit qui tienne compte des apports de la recherche et de la science, ajoutée à une incapacité à écrire un nouveau récit pour notre avenir commun, va donner aux adversaires de la démocratie, les moyens de se frayer un chemin. Se présentant comme les défenseurs de la liberté d’expression (qu’ils ont toujours vomis), ils vont jouer les victimes quand ils sont empêchés de développer des propos racistes, xénophobes, antisémites, anti élites. Progressivement, de renoncements collectifs, en hypocrisie collective, ils gagnent du terrain au point où leurs propos sont considérés comme banals. Aidé par des patrons de grands médias[1], la diffusion de leur propos dans l’espace public est considérée comme normale. Leur attitude victimaire à l’encontre de la « bien-pensance[2] », justifiée.

Cette première digue et dans un état calamiteux.

L’adversaire des démocraties, mais néanmoins  « allié » objectif dans la défense de notre démocratie républicaine, qu’était l’Union Soviétique et son empire, s'est effondré. Le système a implosé, plus miné par ses propres turpitudes, que déstabilisé par les démocraties elles-mêmes.

Son effondrement arrive à un moment ou les démocraties occidentales et donc la nôtre, sont devenues beaucoup plus libérales et moins sociales, sous l’influence des révolutions conservatrices des EU et du RU. Elles ont largement valorisé l’approche de la « liberté négative » « le droit de faire tout ce qui n’est pas défendu par la loi[3] » au détriment de « la liberté positive ». « Le droit de concourir à la loi, une liberté de participation à l’action collective[4] ».

Sans être abandonnées, bien sûr, les valeurs d’Égalité et de Fraternité ne font la « Une » ni des discours politiques, ni de ceux des leaders économiques, ni des médias. Elles sont surtout portées par des organisations de la société civiles de plus en plus marginalisées par les pouvoirs en place.

La démocratie est avant tout, depuis les années 90, une question de liberté. liberté individuelle, Liberté d’expression, liberté de choisir ses dirigeants, liberté d’entreprendre, liberté de consommer.

L’accent est mis sur la liberté individuelle, celle de travailler, d’entreprendre et de consommer. Il faut doper l’économie et rivaliser avec les nouveaux entrants dans le marché mondial, issus de l’effondrement de l’empire soviétique, et du réveil de l’Asie. Pour faire un peu court, les citoyens sont en quelque sorte, réduits à leur rôle de producteurs et à celui de consommateurs.

Quelques décennies plus tard, la mise en œuvre de cette liberté dans les nouveaux pays issus du bloc de l’Est, ne laissent pas que des souvenirs heureux. Au contraire, elle nourrit de forts ressentiments à l’endroit des démocraties, et renforcent les populismes et les autoritarismes.

Et de partout ce sont les inégalités qui se sont développées. Limitant trop souvent la liberté à celle d’entreprendre, la société civile aux acteurs du marché, les élections à de simples procédures, la démocratie s’est abîmée et peine à convaincre.

L’effondrement du « bloc de l’Est, considéré comme la victoire de la liberté, de la démocratie, des droits de l’homme, dans une période où l’approche de la démocratie était atrophiée, nous a privé du « négatif », c’est-à-dire de l’image inversé de nos démocratie.

Cette absence de « négatif » a aggravé cette atrophie, en multipliant les renoncements à nos valeurs, pour de multiples raisons, notamment liées aux conquêtes des marchés.

Ces 2 digues qui soutenaient notre démocratie ne se sont pas effondrées hier. Les petits chemins que les adversaires de la démocratie ont commencés à se frayer dans des espaces laissés vacants, se sont transformés en boulevard, sans barrière de sécurité pour les empêcher de déborder.

Plus de barrières pour Zemmour qui fait huer la presse et les journalistes présents à son meeting.

Le silence des patrons de presse est assourdissant.

Plus de barrière pour des candidats voulant rivaliser Zemmour sur le terrain de l’immigration, de la haine et du rejet de l’autre.

Les Médias diffusent les primaires que se livrent au sein de leur parti groupusculaire d’à peine 150 000 adhérents, quelques chefs de clan en mal d’égos, comme s’il s’agissait d’un évènement très important. Leurs insultes à l’endroit des valeurs de notre démocratie républicaine, ne provoquent aucune réaction, pas mêmes les attaques contre nos principes constitutionnels.

Oui vraiment à 4 mois de la présidentielle, le paysage n’est pas beau. Les renoncements successifs à nos valeurs ont fait de dégâts.
Il est peut-être encore tant de se ressaisir. Le temps nous est compté et le mal semble profond.

Gaby BONNAND
[1] Voir article du Monde d’Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué : « Comment Vincent Bolloré mobilise son empire médiatique pour peser sur la présidentielle » et celui de Jean-Maxence Granier, dans  "le mot d'Esprit" (Revue Esprit) du 26 Novembre 2021, « La bollorisation des médias »

[2] Derrière ce terme populiste de« La bien-pensance », ce sont les défenseurs de la démocratie et de ses valeurs qui sont dans le viseur  

[3] Mona Ozouf Liberté Egalité, Fraternité Le 1 édition l’Aube 2021

[4] Ibid

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