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Les propositions portants sur les retraites, dans les programmes des 2 camps qui s’affronteront le plus souvent lors du 2° tour des élections législatives, sont injustes et porteuses d’inégalités sociales.

Nous le savons par expérience, et de nombreux rapports l’ont confirmé, l’âge de départ à la retraite comme paramètre central conduit obligatoirement ceux qui ont commencé très tôt ou plus tôt que la majorité des salariés, à financer de manière plus importante le système de retraite et à bénéficier du système moins longtemps. Ceux qui ont les carrières les plus longues sont le plus souvent des catégories de salariés dont l’espérance de vie en bonne santé est la plus courte.

Que ce soit 65 ou 60 la logique est la même.

Elle défavorise les professions manuelles qui sont occupées le plus souvent par des personnes qui ont commencé leur vie professionnelle plus tôt que d'autres professions, et le plus souvent avant 20 ans.

Elle défavorise les moins qualifiés qui eux aussi démarrent leur vie professionnelle plus jeunes.

Elle défavorise les salariés qui ont des métiers pénibles ayant un impact sur leur durée de vie en bonne santé.

Ainsi un système avec l’âge comme paramètre central (65 ou 60 ans) conduit à générer des inégalités

  • En faisant travailler certains plus longtemps que d’autres et notamment tous ceux et toutes celles qui sont dans des situations décrites ci-dessus.
  • En faisant financer le système plus fortement par ces mêmes salariés. Ce qui est contraire à l’idée même de la répartition qui impliquent que les plus favorisés payent pour les moins favorisés, de même que les personnes en bonne santé payent pour les malades, que les actifs payent pour les retraites, les salariés pour les chômeurs…
  • En pénalisant au final de 2 façons, les travailleurs en situation les plus difficiles : Ils contribueront plus longtemps au financement du système et profiteront moins longtemps de celui-ci.

Des logiques différentes qui aboutissent à une rupture du pacte de solidarité

Dans le cas d’une retraite pour tous à 60, le programme de la NUPES prévoit entre autre un déplafonnement des cotisations, pour financer les nouvelles dépenses. Le financement actuel repose sur une cotisation  assise sur les salaires dans la limite du plafond de la sécurité sociale (3 428 euros par mois). Au-delà de ce seuil, une contribution de 0,40 % pour les salariés et de 1,90 % pour les employeurs, est appelé. Mais cette contribution ne donne pas de droits. Elle sert à financer le régime dans une logique de solidarité.

Avec une cotisation sur un salaire déplafonné, soit la cotisation donne des droits et ce sont des dépenses supplémentaires pour le régime. Ces cotisations supplémentaires ne viennent donc pas financer les nouvelles dépenses. Soit elles ne donnent pas de droits, et ça rend le système très difficilement acceptable pour les hauts salaires. Difficile acceptation qui peut conduire à une rupture du pacte de solidarité.

Un système de répartition n’est viable que s’il est accepté socialement. La relation entre financement et acceptabilité sociale est capitale. C’est ce qui différencie une approche théorique coupée des réalités et une approche concrète sous-tendue par une ambition de faire société.

Dans le cas d’une retraite à 65 ans, le programme d’ENSEMBLE fait du coût du travail trop élevé un élément structurant d’une situation de l’emploi dégradée. C’est en réduisant ce coût que des emplois sont créés et viennent alimenter les systèmes de retraites. Mais pour que ce coût soit supportable pour les entreprises, il faut entre autre,reculer l’âge de départ à la retraite d’autant que la durée de vie augmente.

Cette approche théorique qui n’est pas seulement l’approche de la majorité, mais celle de plusieurs gouvernements précédents, a conduit à faire baisser le coût du travail, au point que notre système productif s’en est trouvé pénalisé comme viennent de le démontrer Bruno Palier et Clément Carbonnier dans un livre récent[1]. En effet en misant sur la réduction des coûts on ne priorise ni la formation, ni l’élévation des qualifications, ce qui a des incidences majeures tant sur la qualité du travail que sur la qualité des produits et services rendus.

Cette logique conduit à réduire fortement les niveaux de protection sociale publique dont le financement est considéré comme une charge (les charges sociales), pour laisser se développer en dehors d’elles, des systèmes d’assurances privées permettant à ceux qui ont les moyens de se les payer. C’est la structuration d’une société profondément inégalitaire en rupture avec notre pacte de solidarité

Un système de répartition ne se confond pas avec un système de filet de sécurité pour les plus pauvres. Notre système de répartition a été un moteur de l’économie. Le considérer aujourd’hui comme le coupable idéal qui pèse sur le travail, est un contresens et une absurdité absolue. C’est ce qui différencie une approche théorique coupée des réalités et une approche concrète sous-tendue par une ambition de faire société.

Dans les 2 propositions, il n’y aucune interrogation sur le travail lui-même, son contenu, son organisation, sa qualité.

Dans le programme de la NUPES, le travail semble être considéré comme une situation dont il faut sortir le plus vite. Le travail ne semble être vu que comme souffrance dont il faut s’extraire. Il ne s’agit pas de nier les conditions de travail difficiles de certains métiers. Mais le travail est aussi un espace où des travailleurs se réalisent. Avancer sur un système de retraite plus juste nécessite mieux que la simple référence à l’âge. Il nécessite de prendre en compte la complexité du monde du travail aujourd’hui qui est très diverse notamment dans le rapport qu’ont les citoyens au travail.

Les propositions d’ENSEMBLE ont un point de départ faussé, celui de la confusion entre travail et emploi. Le développement de l’emploi qu’il ne s’agit pas de nier, ne s’est pas traduit par une augmentation sensible des qualification et des salaires dans de nombreux secteurs dans lesquels au contraire, s’est développée une forte précarité (service à la personne, emplois dans les différentes plateformes). Par ailleurs cet augmentation de l’emploi ne s'est pas pour autant traduit par une baisse du nombre des travailleurs pauvres[2].

Développement de l’emploi corrélé au développement de la précarité et à une stagnation de la pauvreté, ne rime ni avec qualité du travail, des produits et services rendus, ni avec travail lieu de réalisation personnelle et collective.

Par ailleurs, les propositions d’ENSEMBLE sous-tendues par une logique de libertés individuelles/responsabilités individuelles conduit à réduire tout ce qui est supposés être des freins à la liberté d’entreprendre, considérant que par nature l’emploi quelqu’il soit est un espace de réalisation. Par exemple, le C3P qui était un levier d’incitation à réduire la pénibilité du travail a été supprimé en début de mandat. Cette approche théorique trouve ses limites dans la confrontation avec le réel. On le voit aujourd’hui, dans de nombreux secteurs, les salariés disent ne plus se réaliser dans leur travail à cause des conditions dans lequel ils sont contraints de le réaliser.  

Sauvegarder la retraite par répartition pour plus de justice et lutter contre les inégalités, nécessite de ne plus parler d’âge mais de durée de cotisation.

Il n’est pas compliqué de comprendre que la durée de cotisation est plus juste que l’âge.
Ceci étant, l’entrée tardive sur le marché du travail peut être due à des situations de précarité et de chômage.

Le système doit prendre en compte ces situations. C’est ainsi que le système doit gérer en son sein des contributions contributives et des contributions non contributives, sans que ces dernières soient dissuasives ? C’est tout l’enjeu d’une véritable négociation pour une telle réforme.

Que ce soit pour ENSEMBLE ou pour la NUPES, les corps intermédiaires que sont les acteurs sociaux, la négociation sociale, ne semblent pas être leur préoccupation. Pour ces forces, c’est le primat du politique, c’est la gouvernance par le haut

Au total, dans les 2 offres qui s’opposent pour le 2° tour des législatives, le sujet des retraites est très mal posé, que ce soit la retraite à 65 ans pour le camp de la majorité présidentielle ou la retraite à 60 ans pour la NUPES.

Peut-être qu’un des enjeux du 2° tour est de donner du poids à des personnalités candidates d’où qu’elles viennent,  porteuses d’une vision solidaire de la retraite, porteuses d'une pédagogie de la réforme, laquelle doit associer à sa constructions les différents acteurs sociaux. Ainsi pouvons-nous espérer

- que les débats à l’assemblée ne soient pas, encore une fois, que des caricatures loin des réalités vécues par les salaries, 

- que la démarche pour construire la réforme intéresse les citoyens.

Gaby Bonnand

[1] « Les femmes, les jeunes et les enfants d’abord Investissement social et économie de qualité » Puf Janvier 2022

[2] « On peut remarquer qu’en dépit de la baisse du chômage, le nombre de travailleurs pauvres a tout de même augmenté d’environ 200 000 depuis 2013 » centre d’Observatoire de la société Avril 2022.

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