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Le logiciel des observateurs sociaux vient de tomber en panne. Leurs promoteurs n’ont entré que 2 blocs de données :

  • Le premier concerne les français. Dans sa version soft, les français n’aiment pas les réformes. Dans sa version hard, les français refusent les réformes.
  • Le deuxième concerne la conception de ce qu’est une bonne réforme. Dans sa version soft, une bonne réforme est une réforme qui exige des sacrifices. Dans sa version hard, c’est une réforme qui exige des sacrifices qui font pleurer et saigner.

Avec ces données, nous avons la grille d’analyse de tous ceux qui commentent l’actualité sociale de notre pays. Et ces derniers jours les commentaires sur la réforme des retraites proposée par le Premier Ministre, ne manquent pas.

Les nuances qui existent pour chaque bloc de données, permettent d’avoir des analyses qui balaient un champ assez large, permettant d’aller de la satisfaction pour certain à la déception pour les autres.

Le matin du 28 Août, on cherchait les commentateurs satisfaits. Je ne parle pas des acteurs sociaux ou politiques, mais seulement des commentateurs. Je n’en ai ni entendu, ni lu. Les moins critiques étaient de toute façon moroses, à l’image de Grégoire BISEAU de libération qui titre son article « A force de concertation, le chef de l’Etat a réussi à déminer un dossier explosif. A défaut de mettre sur les rails, une réforme de long terme ». Quant au plus dur, cette réforme n’en est pas une car « faute de courage politique, elle se résume » dit Gaétan de CAPELE du figaro « à un renvoi de l’allongement de la durée de cotisation aux calendes grecques et à une nouvelle hausse des cotisations » et de préciser comme « comme on s’y attendait ». Sans aucune précaution de langage, il utilise le « on » certainement pour se persuader qu’il représente les français ou ceux d’entre eux qui « pensent correctement».

Les conditions de l’élaboration de la réforme ne fait pas partie du logiciel qui sert à créer les grilles d’analyse. Dans le meilleur des cas, la méthode est un exercice d’habileté pour « Le Monde », et plus grave, elle est considérée comme « un succès politique, dans la mesure où la CFDT et le patronat ont été enrôlés dans une forme de coalition des pragmatismes » pour le Républicain Lorrain.

Il est tout de même curieux que tous ces observateurs sociaux qui semblent, à les entendre, regarder souvent du côté des pays du nord de l’Europe, aient aussi peu de considération pour la méthode. Pétris de certitudes, considérant la négociation et la concertation, comme un moyen pour permettre aux décideurs finaux, d’amener leurs interlocuteurs à partager leurs points de vue, ils ont oublié que dans la conception sociale-démocrate, la négociation et la concertation sont une démarche. Les conditions de l’élaboration de la réforme, comptent autant que le contenu même de la réforme. Réformer c’est faire vivre en permanence la démocratie, pour que le « vivre ensemble » soit possible. On ne fait pas vivre la démocratie sans la participation des citoyens et de leurs représentants. Une réforme règlant les choses définitivement ça n'existe pas et ne poura jamis exister dans une démocratie.

Il faut reconnaitre que ces observateurs sociaux sont bien aidés par les discours tenus par, d’un côté, les tenants d’un ultralibéralisme, et de l’autre, les apôtres de la « non négociation ». Les chemins du réformisme sont étroits et pourtant ils existent. Si le brouillard cache à nos yeux la réalité des choses, il ne la supprime pas, pour autant. Il en est de même pour le réformisme, Le brouillard médiatique issu des logiciels conçu pour entretenir le fonds de commerce de ceux qui le diffuse, n’empêche pas le réformisme de progresser. Pas plus que les discours radicaux de ceux qui de part et d’autre, s’inventent un terrain de lutte de classe pour exister, faute de pouvoir le faire par l’action, par peur des risques encourus.

La réforme proposée par Jean Marc AYRAULT, est-elle une bonne réforme ou pas ? Je ne me lancerais pas dans une analyse binaire de ce type. Pour moi, le juge de paix c’est l’acceptabilité par le corps social des décisions prises. Plus ces décisions ont été prises dans le cadre de la négociation et de la concertation, plus les chances d’acceptabilité sont fortes.

De ce point de vue, il est fortement regrettable que des organisations syndicales, n’aient pas joué le jeu de la concertation et ce, essentiellement pour des raisons de postures. Le nouveau leader de la CGT n’arrive pas à s’imposer à l’interne et les 2 seuls ciments fédérateurs mobilisés, sont l’anti- gouvernement et l’anti-CFDT. Quant à FO, préoccupé par son audience dans le privé, s’enlise dans des positionnements de circonstance, dépourvus de cohérence. Ces 2 organisations auraient joué le jeu de la concertation, et cela en toute transparence, peut-être aurait-il été possible d’aller plus loin. Sur les jeunes par exemple, même si les mesures annoncées sur l’apprentissage sont une avancée.

Dommage mais les syndicats qui se sont engagés et qui ont mouillé la chemise pour obtenir des résultats ne peuvent pas faire tout, à eux seuls. Et cette situation ne donne que plus de pertinence aux propos de Laurent BERGER, Secrétaire Général de la CFDT, à savoir que la réforme proposée est « une victoire du syndicalisme combatif qu’incarne la CFDT ».

Il est peut-être encore trop tôt pour le dire, mais il semble que cette réforme soit acceptée par une grande partie de la population. Si tel est le cas, il faut tirer un coup de chapeau aux citoyens français. Ils ne sont aidés, ni par une large fraction de l’environnement médiatique, ni par le débat politique fait de petites phrases qui alimentent en retour les commentaires sociaux. Et ils ne le sont pas non plus par le débat autour de la confrontation sociale, fait de caricatures et de postures.

A y regarder de près, une fois le brouillard dissipé, il y a de fortes ressemblances dans le contenu comme dans la méthode de concertation entre cette réforme et celle conduite par François FILLON et Jean Pierre RAFFARIN, en 2003.

Sue le contenu, c’est le levier de la durée de cotisation qui a été utilisé. La mesure la plus juste pour tenir compte des différences de durée de travail sur toute une vie et ainsi favoriser un temps à la retraite le plus proche possible, entre ceux qui ont commencé jeunes leur vie professionnelle et ceux qui ont commencé plus tard. En cela la réforme AYRAULT prolonge la réforme FILLON qui s’arrêtait en 2020. Une attention particulière, dans un cas, aux salariés ayant travaillé très tôt, avec le dispositif « carrières longues » et dans l’autre, à ceux qui sont exposés aux travaux pénibles, par le dispositif « compte personnel de prévention de la pénibilité ». On pourrait ajouter que ces 2 réformes proposent également des mesures spécifiques pour des populations spécifiques.

Sur le plan de la concertation, des similitudes également. Dans les 2 cas, l’objectif n’était pas de faire plier les syndicats mais de réformer, en concertation avec les partenaires sociaux, un système de protection sociale qui est un des socles de notre «Vivre ensemble», en assurant la solidarité entre les générations.

Par contre, ces deux réformes sont très éloignées de 2 autres réformes. Celle d’Edouard BALLADUR en 1993 qui a changé les règles de calcul des retraites du privé en plein été et celle de Nicolas SARKOZY en 2010 qui a reculé l’âge de départ à la retraite par un passage en force. Toutes les 2 se ressemblent, tant sur le contenu que sur la méthode. Aucune concertation. Pire pour la réforme SARKOZY de 2010, une volonté affichée et assumée de ne pas faire de concertation. Réformes injustes dont l’indicateur de mesure était le degré sacrificiel. Plus il est élevé, plus la réforme est bonne pour bien montrer que les décideurs étaient courageux.

Et le 22 Août, dans les échos, l’un des concepteurs de cette réforme injuste de 2010, l’ex-conseiller social de Nicolas SARKOZY, Raymond SOUBIE, enfonce de nouveau le clou, en délivrant sa conception d’une bonne réforme. Tout d’abord, les français sont pris pour des demeurés : « trop tendance à adorer les grandes réformes qui n’en sont pas, certains d’entre eux seront enchantés» (par la réforme AYRAULT bien entendu). Ensuite, une bonne réforme doit fâcher les salariés. Celle proposée n’est donc pas une bonne réforme puisque « les sujets qui peuvent fâcher les salariés – le report de l’âge de la retraite- étant écartés ». Puis une bonne réforme c’est aussi une réforme qui brise les tabous : « Rappelons » dit-il « que dans la réforme de 2010 la mesure de report de l’âge à 62 ans a brisé un tabou » Enfin, une bonne réforme c’est une réforme qui transfert, pour partie, les problèmes d’un régime social sur un autre. Monsieur SOUBIE, dans sa tribune du 29 Août, rappelle que le passage de 60 à 62 ans rapporte 22 Milliards d’euros par année, en 2020. Il oublie simplement de dire que les conséquences de cette mesure sur les comptes de l’assurance chômage ont été fortes, puisque les seniors qui se trouvaient au chômage à 60 ans, pouvant prétendre à la retraite ont continué d’être indemnisés par l’UNEDIC. Cette mesure aura coûté près de 4 Milliards à l’UNEDIC. Par ailleurs l’autre partie du gain est réalisé sur les retraités qui ont commencé leur vie professionnelle le plus tôt, dans la mesure où malgré leur nombre de trimestres, ils ne peuvent partir, puisqu’ils n’ont pas les conditions d’âges. Pénalisés 2 fois. En fait pour Monsieur SOUBIE et tous ceux qui nous parlent de réformes courageuse, le courage consiste à pénaliser une deuxième fois ceux qui l’ont déjà été une première fois. Peut-être que la forme ultime du courage ça sera d’inventer de nouvelles pénalisations pour ceux qui ont déjà été frappé !

De nombreux salariés ont été pénalisés par les réformes de 1993 et 2010. Il a fallu attendre 2003 pour corriger un certain nombre d’inégalités causées par la réforme BALLADUR. Il faudra la mise en œuvre de la réforme annoncée par Jean Marc AYRAULT, pour que les inégalités engendrées par la réforme SARKOZY, soient en partie corrigées.

Que des ministres de l’ère SARKOZY considèrent que la réforme proposée par Jean Marc AYRAULT ne soit pas bonne parce qu’elle ne semble pas mettre le pays à feu et à sang, n'a rien d’étonnant. Evidemment, leur fierté dans cette réforme, qui a été la moins durable de toutes, il la tienne d’avoir, dans un élan d’ultra libéralisme, divisé le pays. Alors oui, Eric WOERT est fidèle à cette ligne quand il dit que la réforme de Jean Marc AYRAULT, « est une réforme de lâcheté, pour ne pas avoir d’ennuis avec les syndicats et éviter de mettre les gens dans la rue ». Pour lui une bonne réforme doit se faire dans l’opposition aux syndicats et plus ils sont opposés, plus la réforme est bonne.

Un autre ministre de cette même période semble frappé d’Amnésie. Pour lui la réforme de Jean Marc AYRAULT, « n’est ni juste, ni équilibrée, ni durable ». Monsieur WAUQUIEZ viendrait à nous faire oublier qu’il était, il y a encore 1 an et quelques moi, Ministre. Très fort dans le discours. Mais espérons que les Français ne soient pas amnésiques.

Peut-on rappeler que la noblesse de la fonction Politique c’est de travailler à la construction jamais achevée des conditions du « Vivre ensemble ». Cette fonction n’est pas honorée quand, ceux qui se sont présentés aux suffrages pour l’incarner, et ont été élus, se complaisent dans des postures et autres débats caricaturaux. Ils font injure aux forces syndicales qui ne se soucient pas de la couleur du gouvernement pour réaliser leur travail, et participent ainsi à la construction de l’intérêt général. Participer à l’élaboration et à la mise en œuvre de réformes répondant à celui-ci, constitue en effet, la grandeur de la fonction syndicale, et de tous les corps intermédiaires, qui veulent, par la confrontation et la négociation prendre part à l’élaboration de compromis qui font vivre la démocratie, qui est comme CHURCHILL l'a dit ."le pire des régimes à l’exception de tous les autres"

Derrière d’épais brouillards, des choses avancent pourtant et des raisons d’espérer dans des formes de démocratie plus apaisées que celles de la fin des années 2000 et du début des années 2010, réapparaissent. Depuis le début 2013, en tous cas, le réformisme syndical a gagné deux fois. N’en déplaise aux logiciels décalés des commentateurs et à ceux qui se complaisent dans la rhétorique, des changements qui améliorent nos systèmes, et la situation concrète des individus sont possibles. Bien sûr, il y a beaucoup à faire encore et il y aura toujours à faire, car les réformes radicales qui changent tout et pour toujours, ça peut exister en rêve, mais pas dans une société que l’on veut démocratique.

Ces transformations et les conditions de leur élaboration sont la preuve que d’autres critères, que les critères financiers et d’accroissement des inégalités, portés par l’ultra-libéralisme, peuvent également s’imposer dans la construction des réformes.

Ça serait bien que les logiciels des commentateurs et autres observateurs sociaux intègrent aussi ces critères dans leurs données.

Gaby BONNAND

Tag(s) : #Retraite, #Politique, #Réformisme, #Démocratie

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