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« Vivement la retraite » ! Combien de fois ai-je entendu cette expression ! C’est un classique, un slogan presque, que j’ai pu entendre dès mon entrée dans la vie professionnelle. Et celui qui n’acquiesçait pas, pouvait être un peu suspect. Serait-il du côté du patron celui-là pour contester ce cri de ralliement ?

Le travail est en fait au cœur de la question des retraites. Résultat de nombreux mouvements sociaux qui jalonnent l’histoire du mouvement ouvrier, le droit de pouvoir arrêter de travailler tout en jouissant d’un revenu pour remplacer celui issu du travail, voit réellement le jour en 1910 par la « loi sur les retraites ouvrières et paysannes ». Les autres lois qui suivront pour améliorer et généraliser le dispositif à tout le monde ne seront pas plus que celle de 1910, le fruit du hasard. Elles sont le résultat d’un rapport de force entre les forces du capital et celles du travail (je dis rapport de force et pas lutte de classe. Ce n’est pas un hasard non plus). Rapport de force, qui, grâce à l’organisation collective des ouvriers dans des syndicats, a permis d’obtenir des avancées significatives dans la répartition plus juste du fruit du travail. Le droit à la retraite avec un revenu de remplacement décent fait partie de ces avancées majeures.

Sans rien nier de cette avancée majeure que constitue le droit à la retraite, cet acquis social est le résultat d’un compromis qui ne touche pas au contenu du travail. A l’origine, le droit à la retraite est revendiqué comme la contrepartie d’un travail aliénant, usant dont l’impact sur la santé est considérable. Et ce droit dans les premiers temps, ne va être réel que pour ceux et celles qui survivent au travail au-delà de 65 ans. C’est en fait très récent que des générations entières bénéficient réellement de ce droit à la retraite. La baisse de l’âge à 60 ans pour en bénéficier, en 1982, a permis à un plus grand nombre d’en bénéficier.

Avec l’allongement de la durée de la vie qui touche toutes les catégories professionnelles, même si des inégalités importantes existent dans l’espérance de vie à 60 ans (l’espérance de vie d’un ouvrier à 60 ans est de 17,4 ans, alors que celle d’un cadre est de 23,3 ans), on peut dire que l’entrée en retraite n’est pas l’entrée dans la phase terminale de sa vie. Il y a une vie « active » après le travail. C’est une vie où «On va faire enfin ce qu’on n’a pas pu faire avant, faire ce qu’on a envie de faire, se réaliser dans des activités». Expressions souvent entendues qui signifient que le temps de la retraite qui s’ouvre ne sera pas un temps d’inactivité. Expressions qui signifient probablement aussi que le travail ne permet pas toujours ou trop rarement, de faire autre chose, ou qu’il ne permet tout simplement pas de se réaliser.

Derrière l’aspiration à la retraite, c’est pour partie le travail, tant dans son contenu que dans son organisation, qui est interrogé.

Il est probablement utopiste (au sens où ce n’est pas réalisable ici et maintenant), que de penser que tous et chacun puissent faire le travail qu’il a envie de faire, que celui-ci lui permette de se réaliser, de s’épanouir et de plus, lui permette d’avoir du temps pour faire autre chose au moment où il veut au cours de sa vie professionnelle.

Mais dans le même temps, penser l’avenir de notre système de retraite sans s’intéresser aux conditions dans lesquelles se réalise le travail, au contenu et à la qualité de celui-ci et à son organisation, c’est tout simplement se résigner à ce que le travail soit de manière définitive un espace de contrainte, de pression, un espace d’aliénation, bref, un espace qui échappe à celui qui le réalise.

Dans le débat sur la réforme des retraites qui s’annonce pour la rentrée, il y a peu de chance que le travail, son contenu, les conditions de sa réalisation ou son organisation soient présents. Les forces contradictoires qui ne veulent pas que l’on s’intéresse à ces questions produisent une sorte de consensus, pour justement laisser le travail en dehors de ce débat.

Entre

  • ceux qui qui considèrent que les conditions du travail, son contenu et son organisation sont les variables d’ajustement aux mains des dirigeants des entreprises et des actionnaires, dans une économie mondialisée où seule la compétitivité et le court terme comptent,
  • ceux qui considèrent que le travail est un mal nécessaire dont la durée doit être réduite pour laisser du temps à faire autre chose de plus épanouissant,
  • ceux qui pensent que le problème des retraites n’est qu’une question de financement qui peut être réglée par une plus juste répartition des richesses,

les forces sont nombreuses pour constituer un rassemblement hétéroclite dont le seul point commun est de ne pas considérer comme objet de débat collectif et citoyen, le travail, sa place, son contenu, son organisation et les conditions dans lesquelles il se réalise.

Dire cela ne signifie nullement que les questions de financement, de productivité, de temps hors travail ne sont pas importantes et légitimes. Ces questions doivent être traitées. Mais à terme, si la question du travail avec tout son environnement n’est pas traitée, alors que la porosité entre le travail et le hors travail s’accentue sous l’effet des nouvelles technologies, le droit à la retraite pour important qu’il soit, ne sera jamais qu’une contrepartie à une acceptation collective de considérer le travail comme un espace de semi-liberté, pire comme une contrepartie à une résignation, non moins collective, à ne pas faire du travail, un espace de création et de réalisation pour tous et pour chacun.

Ces dernières années, de nombreux ouvrages se sont intéressés au travail. Parmi ceux-ci, deux ont retenu particulièrement mon attention et ont stimulé ma réflexion sur la place du travail. Je ne peux que conseiller leur lecture aux lecteurs de ce blog.

"Faire face aux exigences du travail contemporain. Condition du Travail et management" de Pascal UGHETTO aux éditions de l’ANACT en 2007.

"Le Travail invisible. Enquête sur une disparition" de Pierre Yves GOMEZ aux éditions François Bourin éditeur, en 2013

Gaby BONNAND

Tag(s) : #Retraite, #Travail

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