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Dans les informations télévisées de ces dernières semaines, pas un jour sans que l’Etat, et plus largement la Puissance Publique, ne soient au cœur de l’information. C’est la canicule, et la Puissance Publique est interrogée. Ce sont les orages de grêles qui détruisent des récoltes de vignerons qui ne sont pas assurés, et on demande l’aide de l’Etat. Ce sont des problèmes de sécurité dans des villes ou des quartiers, et on en appelle à des renforts de l’Etat. L’autorisation de vente en ligne de médicaments est donnée, et on en appelle à la Puissance Publique pour traquer les sites frauduleux. Une entreprise ferme, on en appelle au Président de la République, au Premier Ministre ou au Ministre du redressement productif. Des problèmes de sécurité alimentaire, et on s’inquiète du peu de moyens que met l’Etat pour contrôler la traçabilité. Un accident de train fait 7 morts et plusieurs dizaines de blessés, et l’entreprise publique est montrée du doigt pour ses faiblesses dans ses investissements. La filière avicole est en crise, l’Etat est sommé d’intervenir comme au moment de toutes les crises de toutes les filières. La sécurité des prisons est en cause et on en appelle encore à l’Etat en feignant de découvrir une surpopulation carcérale. La liste pourrait être longue en y ajoutant en période d’été, les incendies de forêts, la sécurité routière….

Ce qui est surprenant ce n’est pas que la Puissance Publique soit au cœur de ces sujets, au contraire. Ça montre qu’il y a une attente forte de l’Etat ou de la Puissance Publique et de son action. Ça montre très clairement aussi que le marché ne peut pas tout régler.

Mais ce qui est choquant c’est que l’information ne cherche pas, à partir de questions bien concrètes, à donner des éléments de compréhension au téléspectateur, l’auditeur, le lecteur, qui est aussi un citoyen. Il y aurait matière à chercher à mieux comprendre cette contradiction entre une demande forte en direction de la Puissance Publique et le refrain qui tourne en boucle à longueur de journaux télévisés, sur le coût trop élevé des finances publiques, sur l’Etat empêcheur au marché de tourner en rond, sur l’Etat principal responsable de notre dette. Il serait pourtant fort intéressant que nos commentateurs politiques, économiques et autres consultants médiatiques prennent du temps pour nous dire :

Pourquoi par exemple le marché ne peut pas gérer la crise de la surproduction avicole ?

Pourquoi les compagnies d’assurance si florissantes et acteurs majeurs du capitalisme financier ne sont pas à même de proposer des tarifs assuranciels permettant aux différents producteurs de pouvoir s’assurer ?

Pourquoi le marché ne sait pas répondre correctement aux questions de santé publique ?

Pourquoi, on a toujours une surpopulation carcérale depuis plus d’une décennie, et qui nous vaut d’être épinglé par le conseil de l’Europe sur les conditions inacceptables de vie auxquelles sont contraints de nombreux détenus qui subissent le surpeuplement, la promiscuité et la vétusté des installations et des conditions d'hygiène.

Pourquoi une politique sécuritaire au détriment d’une politique de prévention est beaucoup plus chère et moins efficace qu’une politique alliant sanction et prévention ?

Les « pourquoi » pourraient se multiplier. Ce ne sont là que des exemples qui donnent à voir, sous couvert de neutralité, que les journaux télévisés ne sont pas neutres.

Attention, dire qu’ils ne sont pas neutres ne veut pas dire que cette absence de profondeur dans les journaux télévisés est le résultat d’un complot des assureurs, des banquiers et de tous ceux qui semblent profiter de ces informations sans aspérités.

Il n’y a pas plus de complot que de main invisible. La vie en société est en quelque sorte un rapport de force plus ou moins équilibré. Aujourd’hui il semble que les forces du court terme soient plus fortes et rassemblent un spectre très large. Le présentateur du journal télévisé a les yeux fixés sur son audimat. Pour cela il faut jouer sur l’émotion. Par nature les émotions sont spontanées et la recherche de la cohérence dans la « livraison » de l’information n’a aucune utilité. Entendre un commentateur vilipender les dépenses d’un Etat dépensier, vivant au crochet de ceux qui travaillent, ne peut que susciter l’émotion de tous. Dans la minute qui suit, un autre commentateur peut également jouer sur l’émotion en vilipendant le même Etat qui ne prend pas suffisamment de moyens pour le contrôle sanitaire et met ainsi des vies en danger. Personne à l’antenne pour essayer de tisser des liens entre ces 2 informations, y compris en questionnant l’utilité des dépenses, en suggérant des réflexions sur la place que peut avoir la Puissance Publique.

Cette recherche du court terme médiatique, univers dans lequel un évènement chasse l’autre, se marie assez bien avec la recherche d’une rentabilité à court terme que diffusent les acteurs du capitalisme financier. Mais ce court terme est aussi très présent dans nos manières d’être consommateur. La comparaison de tous les produits quels qu’ils soient, à tout moment ne nous initie pas à la recherche du pourquoi des différences. D’ailleurs nous nous arrangeons bien avec nos contradictions. Dans la même journée nous pouvons très bien manifester contre le travail des enfants et en sortant de la manif aller acheter un tee-shirt ou une chemise la moins chère possible, qui sera fabriquée par ces mêmes enfants contre le travail desquels nous avons manifesté.

Tout ceci pour dire que les forces du court-terme sont diverses, mais puissantes. L’omniprésence de l’Etat, de la Puissance Publique dans l’espace médiatique, soit pour critiquer son action ou son inaction, soit pour demander son aide, soit les 2 à la fois, est peut-être à rechercher dans le fait que, dans ce monde de court terme, l’action publique et les institutions qui lui permettent d’agir sont les rares acteurs qui ont une certaine « obligation » à penser à plus long terme. Les questions de long terme dérangent toujours ceux qui ne voient que leurs intérêts immédiats. Mais les acteurs des actions de long terme, sont les seules branches auxquelles se raccrocher quand les intérêts de court terme sont menacés. Pour survivre dans ces moments-là, il y a nécessité de penser au-delà du lendemain. Alors on en appelle à ce qui peut encore exister demain : L’Etat. La force du court terme c’est sa capacité à fédérer des intérêts antagonistes, en mettant au centre de la vie sociale l’immédiateté et l’émotion. Nul besoin de profondeur dans la lecture des choses.

Les questions de long terme ne peuvent ignorer cette réalité. Donner de la perspective et de la profondeur aux choses ne peut être entendu que si les acteurs qui s’en réclament, savent répondre aux attentes du moment présent, au-delà des mots et des slogans. C’est toute la « noblesse » de l’action « politique » au sens large, de l’action de tous ceux qui agissent dans le champ sociétal, en participant à la construction de l'intérêt général.

Cette omniprésence de l’Etat et de la Puissance Publique dans le champ médiatique est finalement une bonne chose. Elle produit de la matière à repenser tous les enjeux, les fondements de notre démocratie dans la réalité d’aujourd’hui. Si nous voulons que ça change, il faut faire évoluer le rapport de force en redonnant du poids et de la teneur aux objectifs de long-terme.

La question du rôle et de la place de l’Etat, n’est pas une simple question d’ajustement. C’est une question fondamentale qui a à voir avec la démocratie et sa refondation dans une société qui évolue. Ça me donne l’occasion de rappeler le travail de Pierre ROSANVALLON et ses 3 ouvrages sur cette question, sortis aux éditions du seuil. Ils sont à lire, à relire et à partager pour en débattre. Ils sont d’un apport important pour tous ceux qui pensent que la démocratie est en permanence à réinventer:

  • La contre démocratie (2006)
  • La légitimité démocratique (2008)
  • La société des égaux (2011)

Gaby BONNAND

Tag(s) : #Etat, #Démocratie, #politique

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