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Dans le point de vue que Ouest France a publié en première page le mardi 23 Octobre et intitulé « Eloge du raisonnable en politique », Christian Lequesne, professeur à Science Po, citait cette phrase du philosophe de la fin du XIX° siècle Charles Renouvier, « en France, tout ce qui n’est pas idéal est misère », devant le maximalisme radical de l’époque qui engendrait chez les  français le sentiment que s’ils n’avaient pas tout, ils n’avaient rien et une conception du compromis synonyme de trahison.  

Plus de 100 ans plus tard, cette phrase est d’actualité et assez représentative du climat politico-social du moment.

Plus que jamais le compromis est considéré comme fade, comme peu enthousiasmant, voir même comme une trahison et ceux qui sont plébiscités sont ceux qui veulent renverser la table.

Certes, les raisons ne manquent pas pour douter de la démocratie, pour être en colère contre les injustices qui sont manifestes et les inégalités qui se ne résorbent pas au contraire.

Les raisons ne manquent d’autant moins que les chaines d’info en continu et les réseaux sociaux nous bombardent d’info quotidiennement qui ne peuvent qu’alimenter une vision catastrophique du monde et nourrir le désir de « renverser la table ». Il ne s’agit pas de nier la réalité des faits qui sont livrés à notre connaissance. La fraude fiscale organisée avec la complicité de banques françaises qui va coûter quelques 55 Milliards aux Etats européens, est bien réelle et constitue bien un scandale, comme est vrai également la stagnation , voire la baisse du PA de nombreux français. La menace d’un ado en direction de sa prof avec une arme (qui s’avèrera factice) est bien réelle, comme l’est la décision de supprimer 1800 postes d’enseignants, comme le sont les actes de violence entre bandes rivales qui ont fait 2 morts ces derniers jours à Paris. Les actes d’agression à l’encontre de la communauté homosexuelle sont également bien réels et inacceptables, comme le sont les propos intolérables de Zemmour à l’encontre de Hapsatou SY, à laquelle il dit que son nom est une insulte à la France et que sa mère aurait dû l’appeler Corinne. La violence des guerres qui pousse de par le monde de nombreuses personnes à quitter leur pays pour trouver refuge ailleurs existe bel et bien, comme celle des passeurs peu scrupuleux qui font embarquer sur des radeaux de fortunes des hommes et des femmes vers des destinations improbables, comme celle des pays qui par frilosité, par corporatisme, font de ces drames des enjeux de politiques internes, alimentant racisme, xénophobie et populisme, comme sont réels également quelques actes de violences qui impliquent des migrants.

Ces faits et bien d’autres existent et il est nullement question de les nier. Ils sont relatés dans un flot d’information répétés à longueur de journées sans hiérarchie aucune, passant d’une information sur les augmentations de salaires des patrons du CAC 40, à une information sur la stagnation du PA des français et la non revalorisation des retraites, suivi par une info concernant un ado braquant un professeur et sur des rixes entre bandes qui font 2 morts, juste avant l’annonce d’un nouveau drame de migrants noyés en méditerranée avant de poursuivre par des informations sur l’insupportable dette française  et la suppression de postes de fonctionnaires, et après l’annonce de la décision de la commission européenne de retoquer le budget italien après que le parlement européen ait voté des sanctions contre la Hongrie en raison de sa politique migratoire contraire aux traités européens... 

En face du flot d'informations dans lequel sont énoncés des faits de nature différente, mais pouvant donner insidieusement à voir une apparente cohérence entre eux,  nous avons des forces politiques qui se nourrissent de l'immédiateté en surfant sur les événements quel qu’ils soient pour construire des discours catastrophiques, à des fins politiciennes,  laissant entendre que tout va mal, que tout notre modèle social est en train de se détruire, que tout le monde est dans la misère totale ou s'y enfonce. "  Si on n'a pas tout on a rien » ou « tout ce qui n'est pas idéal est misère »

L'affaiblissement des partis politiques pour ne pas dire leur déliquescence, et au sein de ceux-ci, la disparition des forces réformatrices ont laissé place sur l'échiquier politique à droite aux forces conservatrices, réactionnaires et de plus en plus populistes, à gauche aux forces les plus radicales, opposées à la notion même de compromis et de plus en plus populistes.

Leurs discours, appelant à renverser la table, ignorent même notre l'histoire qui nous rappelle que les progrès les plus notoires se sont fait à coup de compromis. Pire ils rendent suspect de trahison ceux qui se battent encore pour une conception de la démocratie reposant sur le reconnaissance de logiques différentes qui traversent nos sociétés, sur la reconnaissance de l'autre et faisant de la négociation et du compromis le moteur pour engranger du progrès social.

Sait-on encore que nous sommes dans un pays où le budget de la protection sociale (Sécu + Etat + collectivités) représente 34,0 % du PIB, contre une moyenne de 28,7 dans l’Union Européenne, 27,4 au royaume Unis ou 19 en Pologne ?

Sait-on encore que nous sommes passés de 1968 à 2016, à une prise en charge des dépenses de santé par les systèmes obligatoires de sécurité sociale de 3,9% à 8,4% ?

Sait-on encore que durant cette même période, l’espérance de vie est passée de 68 à 79 pour les hommes et de 75 à 85 pour les femmes ?

Sait-on encore que nous sommes dans un pays où plus de 85% des salariés en activité sont en CDI ?

Sait-on encore que nous sommes dans un pays où toute personne résidant de manière régulière sur le territoire bénéficie de la couverture maladie universelle ?

Sait-on encore que nous sommes dans un pays où l'homosexualité n'est plus un délit ?

Sait-on encore que nous sommes dans un pays où la liberté d’expression, d’opinion et d’association est forte ?

Sait-on encore que nous sommes dans un pays où les individus peuvent librement pratiquer leur religion dans un cadre défini démocratiquement ?

Oui il y a dans notre pays près de 10% de nos concitoyens qui sont chômage.

Oui il y a dans notre pays 14% de nos concitoyens qui vivent dans la pauvreté (24% aux E.U, 16% au R.U, 25,3 en Roumanie)

Oui il y a des jeunes, surtout dans les quartiers populaires qui ne trouvent pas du travail à cause de leur nom ou de leur lieu de résidence.

Oui il y a des pratiques de contrôle au faciès dont sont victimes des milliers de jeunes en particulier.

Oui il y a des milliers de personnes qui ne peuvent accéder à des soins faute de moyens

Oui nous sommes dans un pays où les inégalités de toute sortes dont encore trop fortes.

Mais c’est parce que beaucoup de choses restent à faire qu’il nous faut aussi regarder avec lucidité ce qui existe. Ce qui existe n’est nullement le fruit du hasard mais celui de combats permanents et de compromis successifs qui ont permis aux démocraties de s’installer, de se renforcer et de se structurer, d’organiser l’éducation des citoyens, de les protéger contre de nombreux risques et leur permettant de vivre mieux ensemble.

L’histoire nous apprend que la construction au long cours n’est pas un long fleuve tranquille, que nos démocraties dans leur histoire ont connu le chaos, et peuvent de nouveau le connaitre. Pour ces raisons, le vide laissé par l’anéantissement des forces réformatrices est dangereux.

Aujourd’hui, les discours radicaux et populistes, et ceux qui les portent en faisant croire que si nous ne sommes pas dans l’idéal nous sommes dans la misère, doivent être combattus avec force.

Je sais que mon propos, dans l’approche binaire qui caractérise les débats va être considéré comme une défense des politiques menées par le gouvernement Macron.

Je ne tiens responsable Macron et son gouvernement ni de la richesse de notre système social ni de ses failles. Redonner du sens à l’action de long terme ne s’accorde pas avec l’immédiateté politicienne qui fait porter toutes les responsabilités sur celui qui occupe le pouvoir.

Par contre, il est probable que les difficultés que rencontre Macron actuellement sont pour partie liées au fait qu’il ait lui aussi céder un peu facilement au désir de renverser la table, faisant de tous ces opposants des représentants d’un vieux monde avec lequel il fallait rompre. Encore une fois, le désenchantement est profond.

Non, mon propos n’est donc pas de soutenir ou de dénigrer Macron, mais de chercher à contribuer à endiguer la spirale mortifère dans laquelle nous sommes entraînés. Dans cette situation relativement grave, les capacités à endiguer cette logique, ne viendront pas de forces politiques. Seules des forces organisées et structurées de la société civile peuvent y contribuer. Celles-ci sont syndicales, associatives et mutualistes.

Pour cela, il y a nécessité que ces forces, tout en restant fidèles à elles-mêmes, prennent des initiatives ensemble, pour d’abord comprendre comment et pourquoi nous en sommes arrivés à cette situation recréer les conditions d’une action de transformation mobilisatrice[1].  Pourquoi pas impulser une dynamique citoyenne, en dehors de l’agenda politique fixé par le gouvernement, autour de grandes questions qui préoccupent les français et structurent notre vivre ensemble La protection sociale dans un monde qui se transforment, l’éducation et la formation, La place du travail…..

L’objectif est de créer les conditions d’un rapport de force pour faire valoir une autre conception de la démocratie que celle de vouloir à tout moment renverser la table.

Gaby BONNAND

 

[1] De ce point de vue le livre de Pierre Rosanvallon, et celui de Daniel Cohen sont très utiles pour décoder les transformations du monde, les basculements, les transformations des rapports de forces, les tâtonnements intellectuels, les difficiles remises à plat des schémas de pensée qui ont marqué les dernières décennies, mais aussi pour déceler les éléments de nature à régénérer la pensée et l’action de transformation dans un monde différent.

 

Tag(s) : #Démocratie, #Populisme

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